L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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Des hommes et des livres

Projecteur

Des hommes et des livres

 

Les livres sont des objets culturels qui se sont immiscés dans notre quotidien de sorte qu’ils semblent indispensables dans nos vies comme les animaux de compagnie. Et de notre relation au livre se dessine une carte des traits de caractère du lecteur révélant la jouissance de l’esthète, l’addiction, l’évasion, la possession morbide ou le vandalisme. Cet écrit est un  florilège sans prétention sur ce thème avec toutes les variations imaginables.

 

Avant d’être des nourritures spirituelles, les livres sont des objets commerciaux que les éditeurs veulent séduisants et avec lesquels nous entretenons un rapport physique. Une relation qui célèbre nos sens visuel, olfactif et tactile. C’est d’abord les couleurs qui sollicitent notre regard. Il y en a de toutes les couleurs. Du rouge pourpre des gros volumes au bleu argent des encyclopédies, le spectre des divers roses, les différentes déclinaisons du blanc - virginal, laiteux ou camaïeu - des romans jusqu’à l’austère kaki ou gris de quelques traités. Un véritable alphabet de couleurs ! Et le fluo, l’argent ou l’or qui rehausse le ton et donne une allure moirée aux couvertures qui réfléchissent la lumière telles des bijoux.

On trouve les couvertures jaspées, les jaquettes lustrées ou mordorées, les reliures en cuir véritable avec les titres enluminés d’or et les livres présentés dans des coffrets de bois rare tels des châsses qui exacerbent notre convoitise et notre curiosité. Il y a une débauche de formes. Les livres sont ventrus, obèses, carrés, minces, souples, fragiles, graciles, entiers ou déchirés, détachés, rapiécés...

Nous avons un rapport tactile au livre. Déjà, le poids du livre induit une attitude. Ainsi, le gros dico ou l’atlas, on le pose comme un bébé que l’on lange sur les genoux pour le parcourir. Suivant aussi le format et la taille des caractères de la police, il  y a le livre que l’on tient ouvert dans une main à bonne distance du visage et celui que l’on lit à hauteur de poitrine, le nez dans les pages et l’autre que l’on tient juste au- dessus du front. 

Et la texture des feuillets dialogue avec le toucher. Il y a le papier moelleux que le doigt effleure avec volupté, le papier cassant ou friable qui commande de grandes précautions de manipulation, le papier rétif qui glisse et oblige le lecteur à se mouiller le doigt, le papier liseré d’or qui se fait sonore sous le doigt. Et le tendre bruissement des pages légères comme des plumes que le vent feuillette.

Comme les vivants, les livres ont aussi des odeurs. Le nouveau livre sent l’encre de chine tandis que le vieux exhale un bouquet de fragrances  que le temps et les lecteurs lui ont laissé en héritage. Et il y a d’autres empreintes laissées par les précédents lecteurs : traces de café,  grains de sable,  feuille séchée ou papier oublié avec quelques mots gribouillés qui font rêver sur la longue pérégrination du livre et la chaîne des humains qui l’ont possédé avant vous. On se sent une escale dans l’odyssée du livre ou un passeur. 

Il y a aussi un autre plaisir difficile à définir parce que très ambivalent. Sartre, qui s’y connaissait, disait : «J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres», comparait le fait d’ouvrir un livre à celui d’ouvrir une huître avec sûrement le même plaisir de gourmet. Outre la dégustation ou la dévoration, il y a toujours la sensation de pénétrer dans un sanctuaire dans l’acte de lecture. Et même le sentiment de violer une intimité. Surtout avec ces livres qui nécessitent un coupe-papier pour séparer les pages. Alain Robbe-Grillet parlait du sentiment presque sadomaso d’être le premier à posséder du regard la virginité offerte du livre. Même si tous les lecteurs n’ont pas ce rapport érotique au livre, il faut dire qu’il y a au demeurant le sentiment de franchir un domaine et de  se glisser dans un monde qui n’est pas le sien chez tout lecteur. Louis Calaferte disait qu’ «en lisant (il) s’enfouissait sous le texte comme une taupe». On s’immisce par effraction dans la vie d’autres personnes et on vit par procuration leurs joies, leurs peines et leurs espoirs.

Un livre ouvert est toujours une immersion dans un monde semblable au nôtre, mais différent !

C’est pourquoi, les parents jugent certains livres dangereux et en interdisent la lecture à leur progéniture. Ce qui donne un attrait de fruit défendu à ces livres-là. Quel adulte ne se rappelle les livres - B.D. surtout - qui circulaient sous le manteau et que l’on se refilait avec fièvre. Et des livres  licencieux, les polars que l’on recouvrait d’un papier journal pour les banaliser et qui circulaient de table à table pendant les heures d’étude à l’insu du surveillant. Ces  livres que l’on cachait dans un recoin des toilettes pour pouvoir les lire  tranquillement.

Et qui ne souvient des émois suscités en lui par un livre qui parle de l’amour, du désir, des corps dénudés, de ces choses qu’aucun parent n’abordera jamais avec son enfant. Ce livre quelconque suppléant ainsi à la pudibonderie des parents et jouant un rôle dans l’éveil de la sexualité. D’où peut-être le grand attachement que l’on éprouve pour un livre jusqu'à en faire un objet de culte ou son livre de chevet. De là, souvent le pincement au cœur lorsque l’on est contraint de s’en séparer, de le céder au bouquiniste pour le prix d’une séance de cinéma tout en espérant le racheter rapidement. Et les envies de meurtre lorsque, l’argent en poche, on se précipite chez le libraire pour reprendre son livre et que l’on découvre qu’il a été acheté par un autre lecteur. Un seul livre vous manque et tout est dépeuplé !  On n’oublie pas le livre ouvert un soir et qui vous a pris dans les rets de son intrigue et vous a baladé dans le labyrinthe de ses histoires jusqu’au petit matin tout autant que le livre tant vanté par les critiques et le Buzz et dont vous n’arrivez pas à dépasser la troisième page tant il est insipide.

Le livre apparaît, par ailleurs, comme un révélateur de la personnalité des individus. Dis-moi ta relation au livre, je te dirai qui tu es !

Le livre est associé à l’érudition et à l’intelligentsia. D’où un certain prestige qui enveloppe celui qui tient un livre. Surtout celui qui possède une bibliothèque.

C’est pourquoi beaucoup d’hommes politiques se font tirer le portrait  posant à leur bureau avec en arrière fond des livres de collection serrés les uns aux autres comme des briques sur le rayonnage d’une imposante bibliothèque. Même si l’on sait que jamais un de ces livres ne fut entrouvert et qu’aucun œil jamais ne se posa sur une de ces pages.

Il y a les acheteurs compulsionnels de livres. Comme si posséder un livre c’est s’en approprier le contenu. Ils les achètent pour les entreposer, point pour les lire et il leur arrive d’acheter plusieurs fois le même livre. Quand ils s’engouffrent dans une librairie, il en ressortent les bras chargés de livres et les poches délestées.  J’ai le souvenir d’une dame qui venait chercher son garçon au Collège de la Salle. Chaque fois que le petit retardait, elle rentrait dans la librairie  d’en face pour ressortir avec un ou deux livres.

Le livre a certainement un pouvoir, car la fréquentation assidue de certains livres transforme totalement le lecteur. Surtout dans les situations de grandes solitudes. Particulièrement dans les pénitenciers. Ainsi, a-t-on vu le dictateur Saddam Hussein, longtemps ennemi des islamistes, citant le Coran à tout va et se découvrant une âme de croisé du Prophète face au mécréant Oncle Sam. Il y a aussi Jean Bedel Bokassa qui, ayant découvert la Bible en prison, se proclama treizième apôtre du Christ. Que l’on ne se méprenne pas ! Ce n’est pas le miracle des livres sacrés qui s'est opéré dans ces deux cas. Auraient-ils lu dans les mêmes conditions des mangas japonais ou de la Science-fiction qu’ils se serraient sûrement pris pour Dragonball ou pour E.T. le petit extraterrestre vert.

Il y a pourtant des lecteurs qui n’ont aucun respect pour le livre. On trouve les lecteurs qui cornent les pages, remplissent les marges d’une écriture illisible et utilisent des marqueurs fluorescents pour surligner des passages. On a ceux dont les manières rosses blessent le livre. Les mutilations vont de quelques feuillets détachés à un livre dépiécé en monceaux. Au même niveau moral se trouve les «détourneurs», ceux qui n’ont pas l’élégance de rendre le livre qui leur a été prêté.

Il y a aussi les vandales. De vraies brutes. Ceux qui roulent leur tabac dans le papier des livres et traduisent le discours des auteurs en …télégrammes sioux par signaux de fumée. Et les pyromanes utilisant des feuilles de romans pour allumer des brasiers. Et les profanateurs qui prennent le livre pour du papier hygiénique ! Daniel Pennac relate dans Comme un roman la mésaventure d’Alberto Moravia et Elsa Morante pendant la deuxième Guerre. Réfugiés dans une cabane de berger pendant des mois, ils furent confrontés à un dilemme. Entre les Frères Karamazov et la Bible, lequel utiliser comme papier hygiénique ? L’histoire ne dit pas quel chef-d’œuvre fut sacrifié. Toutefois ces  lecteurs font œuvre de salubrité publique lorsqu’ils s’en prennent à des livres horribles dont on souhaite la disparition parce qu’ils sont la honte de l’humanité. Mein Kampf d’Hitler et l’Essai sur l’inégalité des races humaines de Gobineau sont de ces livres qui méritent le bûcher.

Il y a enfin une chose extraordinaire que le livre partage avec la cigarette. Le livre agit plus sur celui qui regarde un homme lire que sur le lecteur lui-même. Comme le fumeur passif aspire plus de substances dangereuses que celui qui tient la cigarette entre les lèvres. Regarder quelqu’un entrain de lire, c’est voir un sourire fleurir sur ses lèvres, une lueur s’allumer dans son regard ou un trouble rider son front et en deviner les multiples causes. C’est broder une histoire à partir de ses indices et faire par-là  acte de création. Ainsi l’observateur même s’il est analphabète devient un producteur d’histoires alors que le lecteur est un simple consommateur d’histoires. Comme quoi, contre toute évidence la lecture est profitable à celui qui ne s’y livre jamais. Alors un conseil. Offrez des livres à des liseurs impénitents et regardez-les lire !

 

Barry Alceny SaÏdou

L’Observateur Paalga du21 février 2008



21/02/2008
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