L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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"Histoire de ciment-là, c'est caillou"

Economie

"Histoire de ciment-là, c'est caillou"

 

Avec une production de 40 000 tonnes par mois, la seule industrie burkinabè de ciment, Diamond cément n'arrive pas à satisfaire la demande nationale. Cette quantité avait d'ailleurs baissé ces derniers mois du fait, dit-on, de problèmes d'approvisionnement en matière première, le clinker (calcaire passé au four), depuis le Togo. Conséquence, la tonne de ce matériau de base pour la construction a connu une hausse de 3 000 F CFA. Le pays de Faure Gnassingbé, notre principal pourvoyeur en ciment, vit en fait dans une situation de quasi-rupture face à la forte demande sous-régionale. Ce qui empire le cas des commerçants burkinabè qui comptent sur Lomé pour l'exécution des chantiers de notre pays. "D'où nous viendra le secours ?", s'interrogent dans un tel contexte les industriels, les commerçants, les transporteurs, les constructeurs et les briquetiers. La solution viendra peut-être de Tambao, ce vieux serpent de mer que le rail devait relier, qui regorge de manganèse et de calcaire mais dont l'accès est actuellement difficile faute de voie de communication.

 

Le Burkina Faso est un vaste chantier : barrages, routes, écoles, dispensaires et bien d'autres infrastructures communautaires sont en construction sans oublier les "célibaterium", les mini-villas, les villas, les bunkers et les immeubles des particuliers qui poussent comme des champignons après l'orage.

A côté de ces ZABRI (1) comme dirait Nobila Cabaret, il y a ce dont rêve la majorité des Burkinabè : avoir un petit chez-soi bâti en matériaux définitifs une fois qu'on a arraché sa petite parcelle après des lotissements toujours tumultueux. Cependant le coût du matériau de base, le ciment, sur le marché ne laisse guère place à l'optimisme. En effet, depuis le mois de mai, le prix de la tonne de cette marchandise à l'usine (Diamond cement) est de 87 500 F CFA pour la première qualité, CPA 45, et de 85 000 F CFA pour la deuxième, CPJ 45, soit respectivement 4 375 F et 4 250 F le sac.

 

Discrimination à l'usine ?

 

En fait, le problème n'est pas tant la cherté, toute relative, du produit que sa rareté, même si "ce qui est rare est forcément cher", dit-on. Selon Roukièta Ouédraogo, commerçante à Sankariaré, il existe une discrimination dans la livraison à l'usine. Selon elle, certains grossistes peuvent charger des tonnes et des tonnes à souhait pendant que d'autres doivent attendre des semaines pour être servis. Il y a quelques mois de cela, sa société pouvait sortir six (6) camions de quarante (40) tonnes de ciment chacun par semaine ; maintenant la bataille est rude pour obtenir un seul chargement au cours d'une semaine.

Karim Ouédraogo, dont la boutique est située non loin de la grande mosquée de Ouagadougou, pense que ce sont les nouveaux clients qui souffrent le plus, d'autant que les attentes à l'usine peuvent durer quarante-cinq (45) jours. "Chaque année, il y a une période de rupture pendant la révision des machines de l'usine ou au moment où il y a trop de marchandises au port à transporter. Mais une si longue pénurie de notre pays, on n'en a en jamais connu", a fait remarquer, mélancolique, Lassané Konseiga. Selon cet opérateur économique de Pissy, il faut avoir au moins une capacité d'enlèvement de 80 tonnes pour avoir accès à l'usine. Ce qui pénalise les petits commerçants, obligés qu'ils sont de s'approvisionner chez les plus nantis, ce qui peut avoir pour conséquence de majorer, fût-ce légèrement, le prix du sac.

 

CPJ et CPA, même prix

 

Le ciment est un mélange de clinker et de gypse qui donne un matériau de première qualité (CPA45), utilisé pour le béton. Lorsqu'on y ajoute le stuff, une matière qu'on trouve chez nous dans les environs de Korsimoro dans le Sanmatenga, on obtient le ciment de seconde qualité (CPJ45). Mais la rareté du ciment, disent les spécialistes, fait qu'on ne fait plus de différence entre les deux sur le marché. A en croire Boureima Kaboré à Sankariaré, le CPJ comme le CPA varient entre 5 750  et 6 000 F CFA le sac chez les détaillants. De son avis, il n'y a plus de doute sur la qualité du ciment "made in Burkina", ce qui fait que toute la production est absorbée. Le distributeur agréé du secteur 17, Lassané Kaboré, pense que la crise du ciment n'est pas exclusive à notre pays mais est sous-régionale. Au Ghana, au Mali, au Niger, au Bénin et même au Togo, cette matière s'est raréfiée. Un tour à Ouagarinter nous a permis d'avoir une idée sur la dépendance dans ce domaine de notre pays vis-à-vis de l'extérieur, notamment du Togo, pour satisfaire ses besoins en cette ressource. Nous y avons trouvé des dizaines de camions tous chargés de cette marchandise, en provenance de Lomé. Le chauffeur, Moumouni, nous a confié que les camions qui transportent le coton au port de Lomé en retournent chargés de ciment. Chaque jour, avant la pénurie à l'usine de Lomé, une centaine de remorques entraient dans notre pays avec ce produit.

Actuellement, nous a-t-on confié, moins d'une vingtaine de chauffeurs reviennent du pays d'Eyadéma avec la précieuse ressource.

Boubacar Drabo dit avoir poireauté du 9 juillet au 23 août 2007, soit 44 jours, avant que la poudre recherchée lui soit servie. Mamadou Barro a, lui, sa petite explication : "Au Niger, nous a-t-il assuré, de grands barrages sont en construction, si fait que les grands commerçants de ce pays ont pris en otage le ciment togolais. De plus, la production ghanéenne ne peut pas faire face aux grands chantiers dans la perspective de la CAN 2008 ; l'industrie béninoise n'arrive pas non plus à satisfaire la demande interne. Tous ces pays comptent sur Lomé, d'où la situation que nous vivons". La conséquence logique de cette situation chez les briquetiers, c'est l'augmentation du prix de la brique. Jean-Marie Kaboré confectionne les briques en ciment depuis 20 ans. Avant la crise actuelle il vendait deux qualités ; la première à 200 F CFA l'unité et la seconde à 160 F CFA. Pour pouvoir rentrer dans ses fonds, le briquetier a dû revoir ses prix à la hausse respectivement à 235 F CFA et à 175 F CFA. "Les commandes de briques ont drastiquement baissé parce que les clients espèrent de meilleurs prix pour se relancer dans la construction ; les commerçants veulent nous faire payer leur temps perdu à l'usine en exagérant le prix du sac de ciment", regrette Jean-Marie Kaboré.

 

Broyeur cherche clinker

 

A Zagtouli au siège de Diamond cement, c'est le désarroi des chauffeurs qui nous a accueilli : qui adossé à son camion et devisant, qui entre les bras de Morphée sous sa remorque. L'interminable attente a fini par entamer le moral de ceux-ci.

Venu de Koudougou, Lassané Sanfo fait le pied de grue à la porte de l'usine depuis 13 jours sans savoir quand son camion sera chargé. "Depuis cette dizaine de jours, je vois certains qui chargent plusieurs fois et cela tous les jours sans que mon cas ne soit réglé", s'indigne ce Koudougoulais, qui suspectent des arrangements en sous-main pour se procurer la précieuse denrée.

Romuald Yaméogo, en provenance de la même ville, est désespéré après 3 jours d'attente. Les conducteurs des dizaines de camions stationnés à l'entrée de la fabrique avaient chacun son mot à dire face au calvaire qu'ils endurent. "Histoire de ciment-là, c'est devenu caillou", peste l'un d'eux.

Selon le directeur commercial de Diamond cement, Hippolyte Guinguéré, la baisse de leur production, qui est passée de 40 000 tonnes à 32 000/mois, s'explique par le fait que l'usine qui fournit la matière première, le clinker, basée au Togo, a connu des problèmes de fonctionnement suite à des délestages d'électricité. Celle-ci approvisionne les industries de ciment du Ghana, du Burkina et bien entendu du Togo. Le broyeur a donc moins de calcaire à mettre sous la dent.

Au sujet de la discrimination évoquée plus haut, le DC fera remarquer que sa société, à ses débuts, a connu une traversée du désert : la qualité de son produit a été mise en doute par des commerçants pendant 3 ans. Ceux qui les ont accompagnés dans cette épreuve sont aujourd'hui de fidèles et prioritaires clients ; lesquels  sont classés en quatre (4) catégories. La première regroupe ceux qui peuvent vendre 2000 tonnes le mois avec une ristourne de 1 500 F sur la tonne ; la deuxième est constituée de ceux qui peuvent écouler 1000 tonnes avec 1000 F de commission sur la tonne ; la troisième, 500 tonnes avec 750 F de ristourne et la dernière catégorie, 200 tonnes avec 500 F de commission. Mais pourquoi le ciment est-il cher au Burkina alors que notre pays possède une usine ? A cette question, monsieur Guinguéré relèvera que par semaine, c'est 600 camions qui vont jusqu'à Lomé à la recherche du clinker. Le coup du transport étant exorbitant, on ne peut que fixer le tarif conséquemment. Hélas, les Burkinabè ne doivent pas s'attendre à un changement dans l'immédiat de la situation, si on ne commence pas à exploiter le calcaire dont la région de Tambao regorge. "S'il y a du bitume jusqu'à Gorom-Gorom, nous trouverons une route pour nous mener au site afin d'y installer une usine ; c'est à ce moment que les Burkinabè pourront avoir du ciment à moindre coût pour construire chacun sa maison", foi d'Hippolyte Guinguéré. En attendant, nous a-t-il confié, Diamond cement est en train de monter un deuxième broyeur pour le mois de novembre prochain, ce qui permettra de faire passer la production mensuelle de 40 000 tonnes à 60 000 tonnes.

Le gouvernement est interpellé : une bonne politique d'habitat passe par l'accessibilité des matériaux de construction ; et donc par le calcaire dont regorge Tambao, projet qu'il n'y a qu'à réveiller, même s'il ne faut se faire aucune illusion sur la résurrection de cet éléphant blanc.

En attendant, le coup de gueule de Richard, le mal-nommé, qui trime depuis des lustres son lopin de terre résume sans doute l'état d'esprit de nombre de nos compatriotes : "Vous savez, nous a-t-il confié chez un quincailler où il était venu traquer le précieux matériau, c'est toujours comme ça dans notre pays.

On fabrique des choses ici mais ça nous revient toujours plus cher que ce qui nous vient d'ailleurs. Dans tous les cas, c'est nous les petites gens que ça chauffe toujours. Vous croyez que ces gens repus de Ouaga 2000 ou de la cité de l'impunité à Somgandé connaissent des ruptures d'approvisionnement ou se préoccupent de la cherté des produits ?"

Il faut dire que son chantier est resté bloqué au chaînage depuis des mois et qu'il a été contraint à une pause forcée, faute sans doute de la disponibilité du produit mais aussi et surtout de la pécune.

 

Abdou Karim Sawadogo

Emile Gandèma (Stagiaire)

L’Observateur Paalga du 30 août 2007

 

Notes :

(1) Zone d'aménagement de bunkers et de résidences inaccessibles



29/08/2007
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