L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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"Je ne suis pas du RPC mais rien ne me l'interdit" (Suite de l'entretien)

Zéphirin Diabré

"Je ne suis pas du RPC mais rien ne me l'interdit"

 

Suite de l'entretien

 

 

Quel jugement l'intellectuel que vous êtes  porte-t-il  sur la période  révolutionnaire et sur l'œuvre de Thomas Sankara ?

 

-  Il faut faire beaucoup attention quand on apprécie l'action des autres, parce qu'il y a toujours des éléments que vous ne maîtrisez pas, et qui font qu'ils agissent de telle ou telle manière. Je n'étais pas  membre du CNR. Je n'étais pas militant des groupuscules de gauche qui alimentaient la doctrine du CNR. Je n'étais pas CDR et je n'appartenais à aucune des structures de la révolution.

 

 Mon jugement est donc celui d'un simple  citoyen observateur, qui a subi, comme tous les autres,  les conséquences de la politique qui a été menée à l'époque. Sans compter que la période révolutionnaire sous Thomas Sankara a duré en tout et pour tout  4 ans. C'est  court  pour faire un bilan.

 

Je crois qu'il y avait dans cette politique des aspects positifs et des aspects négatifs.

Pour moi, la première contribution de la  révolution,  et sans doute la plus importante, c'est d'avoir réussi à opérer un  début de changement de mentalité dans notre pays. D'une certaine manière, cette période a ouvert les yeux des gens. Même  dans les campagnes reculées, les  gens  ont commencé à comprendre un certain nombre de choses dans le domaine politique et dans les questions de développement.

 

Par exemple avec les différentes batailles, ils ont pris conscience  que finalement notre  pays  n'était pas condamné à rester pauvre et arriéré, et que s'il y avait la volonté, la mobilisation et le courage, on pouvait s'en sortir. Ils ont commencé à comprendre  qu'ils devaient compter sur leurs propres forces.

 

Avec les TPR, ils ont redécouvert que l'intégrité  était une vertu cardinale,  qu'il fallait bien gérer la chose publique, que le citoyen devait toujours avoir à l'esprit le bien collectif. En participant aux travaux d'intérêt commun, ils ont compris  qu'il fallait travailler dur pour que le pays avance. Dans les structures locales, ils ont découvert concrètement ce que voulait dire un pouvoir populaire,  etc.

 

Les politiques mises en œuvre ont été d'une certaine manière  la traduction de cette  vision volontariste. Et il faut reconnaître qu'il y a eu   des débuts de progrès dans des domaines-clés de notre développement : l'éducation, la santé, l'accès à l'eau potable, la préservation de l'environnement, l'accès au logement, la situation de la femme, la promotion de la culture nationale, la moralisation de la vie publique, le soutien internationaliste aux mouvements de libération, etc.

 

Malheureusement, à côté de ces progrès,  il y avait aussi beaucoup d'aspects très négatifs, dont certains étaient franchement  condamnables.

D'abord le régime du CNR n'était pas une démocratie au sens ou on l'entend aujourd'hui. C'était même plutôt  une sorte de dictature très militarisée, avec tout ce que cela implique. Si on en croit les civils qui en faisaient partie, son fonctionnement était plutôt très  opaque, et parfois les décisions étaient prises on ne sait  trop comment.

 

Plus grave, les libertés individuelles et collectives ont été  férocement malmenées.

D'abord la liberté d'expression a été pratiquement supprimée, sauf peut-être pour les partisans du régime. Beaucoup ont souffert à l'époque tout simplement parce qu'ils on exprimé des opinions contraires au dogme officiel.

 

On a dégagé des gens pour   "propos contre-révolutionnaires" ou "propos subversifs", ce qui veut dire qu'ils ont exprimé une opinion contraire à ce que le pouvoir voulait entendre.

La liberté de presse a été violemment réprimée, et à ce jour le symbole le plus poignant de cela demeure l'incendie  de votre journal.

 

Comme nous le rappelait récemment la CGT-B, cette période a été très difficile pour les libertés syndicales. On voulait attaquer les «anarcho-syndicalistes» au lance-flammes parce qu'ils ont osé revendiquer, ou parce qu'on soupçonnait certains d'entre eux d'avoir écrit quelque part  que la révolution n'était pas une vraie révolution. Ils sont nombreux, ceux que l'on a contraints ainsi  à la clandestinité.

 

 Et c'est surtout un comble, pour un régime qui a mobilisé son opinion en criant : «Malheur à ceux qui bâillonnent leur peuple».

Quelque part, certains  CDR ont contribué par leurs agissements à créer ce climat de peur voire de terreur qui existait à l'époque et   que le grand frère Amadou Dabo de l'UNDD a brillamment décrit dans un article récent.

 

Le sommet de l'inacceptable a été atteint avec toutes ces exécutions sommaires sans jugement qui ont eu lieu. Des vies humaines ont été massacrées sans qu'on ne puisse dire à ce jour s'il y avait un vrai motif ou non à cela. D'ailleurs, de cette période date  une certaine  culture de la violence politique, qui nous suit depuis.

 

L'un des échecs les plus patents du CNR a eu lieu dans le domaine  de  la gestion de l'harmonie sociale. Voyez-vous, un peuple, une société, c'est un mélange de tout : des petits et des grands, des intelligents et des idiots, des honnêtes et  des malhonnêtes, des révolutionnaires et des réactionnaires, etc.

 

Il faut accepter cette diversité et la gérer. Or le CNR lui a raisonné par l'exclusive ; d'un côté les bons,  et  de l'autre les mauvais, qu'il faut combattre et exclure. Du coup, certaines catégories sociales, qui ne demandaient qu'à contribuer,  ont été stigmatisées ; des cadres compétents de l'Administration ont été  brimés ; la  chefferie coutumière a  tout de suite été confondue avec la féodalité, etc.

 

La situation  économique du pays a beaucoup souffert de ce climat. Pratiquement, l'investissement privé  avait déserté le Burkina. Même notre propre secteur privé avait trouvé refuge au Togo.

 

Fallait-il absolument payer ce prix pour avoir les débuts de progrès que j'ai cités plus haut ?

Dans tous les cas, l'important aujourd'hui, c'est de tirer  les leçons  de tout cela. Ceux qui soutenaient le régime doivent accepter de le faire  sans flatterie ni complaisance. Et ceux qui étaient contre le régime doivent le faire  sans passion ni haine.

 

Pour moi, il faut laisser maintenant ces débats à l'histoire. Et construire le futur. Les histoires du passé sont intéressantes en ce qu'elles permettent de tirer des leçons pour l'avenir.  On ne doit  pas oublier certaines choses. On doit même rendre justice s'il le faut. Mais on ne peut  pas non plus vivre dans  la revanche permanente.

 

Pour moi, toute cette histoire nous enseigne que rien ne vaut la démocratie. Malgré tous ses défauts,  mieux vaut en définitive vivre sous un  régime démocratique pluraliste, où l'on s'exprime librement, où on compétit librement pour le suffrage, et où on se combat à coup d'arguments.

 

Comment appréciez-vous l'avancée de la démocratie en Afrique ? On a l'impression d'un certain recul quand on regarde la difficulté d'alternance dans de nombreux pays.

 

-  L'Afrique est un continent multiple. Que ce soit sur les questions économiques ou politiques, un jugement global n'a pas de sens. Dans le domaine de la démocratie, chaque pays évolue à sa manière. Certains avancent, d'autres piétinent.

 

Cela dit,  si l'on compare l'Afrique d'aujourd'hui à ce qu'elle était il y a trente ans, il faut reconnaître que malgré tout, des progrès ont été faits en matière de démocratie et de libertés. La question des alternances est plus complexe et là, en réalité, les torts sont partagés.

 

D'abord, et c'est vrai, les régimes en place font tout pour qu'une opposition crédible n'émerge pas. Et tout y passe : l'utilisation abusive  des moyens de l'Etat, l'achat des consciences, la fraude électorale, le noyautage des partis d'opposition, etc.

 

Les campagnes électorales exigent d'énormes moyens humains et financiers. Or sur ce terrain, un  parti au pouvoir a toujours une longueur d'avance : c'est lui que les opérateurs économiques soutiennent ; c'est à lui que les cadres de l'Administration préfèrent se rallier ; c'est vers lui que certaines  forces sociales convergent, etc. Même dans les pays développés, c'est parfois la même chose : regardez le nombre de socialistes qui rejoignent Nicolas Sarkozy !

 

 Mais en même temps, il faut reconnaître qu'il y a de quoi être désorienté par le comportement de certaines oppositions.

D'abord il est très rare de voir une opposition unie dans un pays africain. Chacun préfère se battre pour lui, quitte parfois à pactiser avec le parti au pouvoir, pour empêcher son collègue opposant d'émerger.

 

Même l'astuce simple qui consisterait à faire des listes communes, c'est difficile à mettre en œuvre.

Deuxièmement, les opinions sont parfois déçues  par les zigzags de  certains opposants, qui privilégient leurs intérêts politiques personnels à la défense des idéaux qu'ils sont supposés incarner.

 

Quand vous soutenez  un opposant qui passe le temps à critiquer un pouvoir  et que vous vous rendez compte un jour qu'en fait il  émarge en secret auprès du même pouvoir  à la nuit tombante, quel crédit pouvez- vous encore lui accorder ? Ou qu'il va signer des accords  sans même prendre la peine de consulter sa base. Ce sont des choses qui peuvent même vous dégoûter de la politique !

 

Troisièmement, et c'est plus grave,  certains opposants arrivés au pouvoir n'ont pas fait mieux que les gens  qu'ils ont remplacés. Ce ne sont pas les exemples qui manquent ! Parfois même, ils se sont mis à refaire exactement toutes les choses qu'ils reprochaient à leurs prédécesseurs.

 

Du coup les opinions publiques font beaucoup attention, et se disent qu'il est peut-être mieux de garder  celui qu'on connaît, plutôt que de tenter l'aventure.

C'est tout cela, je crois, qui rend parfois difficiles les alternances.

 

Quand on voit ce qui  se passe au Kenya, est-ce qu'on peut être optimiste ?

 

-  Ce qui se passe au Kenya est inacceptable. C'est un hold-up électoral. Il faut souhaiter que les parties en présence mettent rapidement un terme à la violence et  trouvent un terrain  d'entente. Mais malgré le Kenya, il faut être optimiste. Le Kenya brûle, mais d'autres pays avancent, même difficilement. C'est aussi  ça, l'Afrique.

 

 Le PNUD vient de publier son rapport et une fois de plus le Burkina est placé en queue de liste. Qu'en pensez-vous ?

 

-  J'ai regardé rapidement le rang du Burkina lorsque j'ai reçu le rapport. Il doit y avoir un problème de statistiques. Si on prenait en compte les données du dernier recensement, je crois que notre rang devrait se situer à un niveau nettement  plus honorable. Mais je n'en sais pas plus.

 

Etes-vous toujours en contact avec votre ancienne maison, le PNUD ?

 

-  Oui, mais pas comme je l'aurais souhaité.  Je n'arrive pas à répondre aux différentes invitations qui me sont adressées et je le regrette.

 

Dans  la dernière  interview que vous nous avez accordée, vous avez pointé du doigt le phénomène de la corruption. Depuis quelque temps, le gouvernement  affirme qu'il fera de cette lutte contre la corruption une priorité. Avez-vous le sentiment que les choses peuvent changer radicalement dans ce domaine, connaissant les habitudes de «deal» qui se sont installées dans notre pays ?

 

-  D'abord il faut se féliciter que le gouvernement lui-même fasse maintenant de la lutte contre la corruption une priorité. La corruption est un obstacle au développement. Jusque-là, ce sont essentiellement les partis politiques d'opposition et la société civile qui dénonçaient le phénomène. Si le gouvernement lui-même dit  qu'il y a  un problème de corruption dans le pays,  alors, comme dirait l'autre, nous sommes sauvés !

 

Quelles actions pensez-vous que le gouvernement devrait engager pour réussir ce combat ?

 

-  C'est un domaine où on n'a pas besoin de grands discours. Les dossiers sont connus, parce que nos corps d'inspection ont fait un travail remarquable depuis des années. Il ne reste plus qu'à activer  les procédures.

 

Vous étiez il y a quelques mois en  visite en Chine à la tête d'une délégation du Forum d'amitié sino-burkinabè (FASIB). Quel bilan tirez-vous de cette visite ?

 

-  Cette visite était une réponse à la dernière visite au Burkina Faso de nos homologues chinois. Elle survient à un moment où, plus que jamais, nos opérateurs économiques vont en Chine en très grand nombre pour faire des affaires, et que de nombreux Chinois viennent s'installer au Burkina pour aussi faire des affaires. 

 

Avec nos amis chinois, nous nous sommes félicités de ce que, malgré l'absence de relations diplomatiques, les affaires marchent bien  entre nos deux pays .Et nous avons examiné les voies et moyens permettant de renforcer cela.

 

Comment le  Fasib arrive-t- il à concilier son action avec la position de   notre gouvernement qui, lui,  a renoué depuis 1994 avec Taiwan ?

 

-  Le Fasib est une organisation de la société civile. Il n'est pas tenu de calquer sa démarche internationale sur la diplomatie officielle du pays. Il devrait   en tenir compte s'il y avait une  crise grave, ou une guerre entre le Burkina et la Chine Populaire, ce qui n'est pas le cas.

 

Du reste, le Fasib a reçu son récépissé des services du ministère de l'administration du territoire. Si le gouvernement était opposé à la création du Fasib,  rien ne l'obligeait à délivrer ce récépissé.

 

Il  n'y a pas que le Fasib qui aille en Chine. Comme je l'ai dit plus haut, aujourd'hui, de nombreux opérateurs économiques burkinabè, et pas des moindres,  font des affaires en Chine, et  établissent des partenariats juteux.

 

Des missions collectives ont même été organisées dans un  passé récent sous l'égide de structures comme la Chambre de commerce et la maison de l'entreprise. Personne n'a jamais demandé comment tous ces gens-là  concilient leur démarche avec la position officielle du pays.

 

Pensez- vous qu'un  jour le Burkina va renouer avec Pékin ?

 

-  Je n'en sais rien. Le Fasib est composé d'hommes et de femmes d'affaires qui veulent profiter de la montée en puissance de l'économie chinoise. Il ne s'occupe pas des questions politiques ou diplomatiques. Qu'il y ait ou non relation diplomatique, pourvu que les hommes d'affaires burkinabè puissent aller librement  en Chine, et que les hommes d'affaires chinois puissent venir librement  s'installer au Burkina.

 

C'est le plus important. Les Chinois nous ont même confié que d'après les informations qui leur parviennent, leurs compatriotes qui viennent au Burkina sont mieux traités et plus heureux que les Chinois qui sont dans certains pays avec lesquels ils ont des relations diplomatiques.

 

Le gouvernement  choisit les amis qu'il juge intéressants et capables de l'aider à promouvoir le développement de notre pays. Et nous lui faisons entièrement confiance pour cela.

Le secteur privé, lui, recherche les partenaires avec lesquels il peut faire du business. Pour ce faire, il va là où il pense qu'il peut en trouver.

 

Laissons chacun chercher de son côté, et prions Dieu pour que chacun  trouve et  ramène au Burkina ce qu'il a trouvé. De toutes les façons, ce sont  en définitive les Burkinabè qui  en bénéficieront. Et c'est ça le plus important.

 

Quels vœux formulez-vous pour l'année 2008 ?

 

• Des vœux de paix, d'unité,  de stabilité et de progrès pour notre pays. Des vœux de santé, de longévité, de succès et de prospérité pour chacun de vos lecteurs.

 

Entretien réalisé par

 

Bernard Zangré

L'Observateur Paalga du 18 janvier 2007

 



17/01/2008
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