L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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Koudougou : Dans les profondeurs des ruines présidentielles

Koudougou

Dans les profondeurs des ruines présidentielles

 

Que sont devenues les grandes réalisations de feu le président Maurice Yaméogo dans son patelin natal de Koudougou ? La question, nous nous la sommes posée. Mieux, nous nous sommes rendus sur les lieux, nous avons vu la réalité, et le constat est bouleversant : tout n'est que ruines, tout n'est que désolation :

 - le barrage de Salbisgo ? Il est menacé par l’ensablement ;

- la construction du campement en guise de centre d’accueil touristique ? Aujourd’hui, c'est une "épave" de fer et de béton ;

- la résidence présidentielle ? Une véritable déglingue en dégradation continue ;

- la ferme agricole du Nayala est abandonnée et oubliée par tous.

Maurice Yaméogo destitué, ses grandes œuvres ne survivront pas à sa présidence :

Constat à Koudougou. 

 

Comme à l’accoutumée, Radio France internationale (RFI) diffuse à 14 heures son émission hebdomadaire «archives d’Afrique». «Le président Maurice Yaméogo n’a jamais donné l’ordre de tirer sur la foule de manifestants. S’il l’avait fait, je l’aurais exécuté. Je suis un militaire, donc j’obéis à l’autorité supérieure», témoigne sur les ondes de la radio mondiale le général Aboubacar Sangoulé  Lamizana, celui-là même  qui a remplacé le premier président de la Haute-Volta (aujourd’hui Burkina Faso) le 3 janvier 1966, sous la pression de la rue.

Vendredi 18 mai 2007, quelque quarante ans après, depuis son studio douillet et frais de Paris, l’animateur de l'émission sus-mentionnée, Alain Foka, revient sur la fin de la première république au Burkina Faso. Au même moment, c’est-à-dire à 14 heures, nous sommes à Salbisgo à cinq kilomètres de Koudougou. Sous un soleil de plomb, nous voilà sur les traces des œuvres du père de l’indépendance, du moins, sur ce qui en reste dans le Boulkiemdé.

Une simple coïncidence qui n’est pourtant pas passée inaperçue. «Tiens, c’est étrange. Hier sur  RFI, c’est Lamizana qui réhabilitait la mémoire de Maurice ; aujourd’hui, c’est le journal l’Observateur Paagla qui s’intéresse à ses œuvres», dit surpris mais émerveillé, Noël Yaméogo, le neveu du défunt président.

 

Un rêve de crevettes et de moules

 

A côté, sur la terrasse de sa villa cossue de Koudougou, le fils aîné, Hermann Yaméogo, ajoute : «On peut avoir l’impression au Burkina Faso, comme parfois en France, qu’il y a des chefs-d’œuvre en péril. Mais la façon dont votre journal s’intéresse à ces réalisations montre qu’elles ne mourront jamais, et permet de les replacer dans la perspective du temps et de l’Histoire».

Un peu d’histoire donc.

A l’origine du barrage de Salbisgo, un ambitieux projet de «monsieur Maurice», comme on se plaisait à appeler affectueusement le premier président. Le projet ? Faire de la Haute-Volta un pays exportateur de crevettes et de moules. Les ensemencements ont même eu lieu, les crustacés ont commencé à se reproduire, mais le projet, lui, est resté, c’est le cas de le dire, le bec dans l’eau.  Le rêve s’est brisé.

Quant au choix de Salbisgo pour abriter l’ouvrage, il procédait moins d’un besoin réel des bénéficiaires que d’une simple relation affective : l’amitié entre un fils du village, l’abbé Jean-Paul Nabi (1), et Maurice Yaméogo, ancien séminariste.

«Au début, nous étions opposés à la réalisation du barrage dans le village, car il fallait, pour cela, abattre préalablement les manguiers situés sur le site du plan d’eau. Mais grâce à la médiation entreprise par l’abbé, la population a fini par adhérer à l’idée du projet, et de nombreux jeunes ont été engagés comme manœuvres», se souviennent le vieux Toyinga Yaméogo et plusieurs autres congénères ainsi que de nombreux jeunes. Des femmes sont aussi présentes, mais à l’arrière-plan. Elles écoutent leurs époux sans dire mot, comme le prescrit la tradition.

Construit depuis 1963, selon les témoignages, le barrage est considéré ici comme l’unique grande réalisation publique de l’Etat. «Ici toutes les infrastructures socio-économiques datent de l’époque de Maurice Yaméogo. Il nous a donné un barrage,  l’une des deux écoles du village est son œuvre, et le campement, même s’il est resté inachevé, est aussi à mettre à son actif. C’est le seul président qui s’est vraiment intéressé à nous», tranche un ancien manœuvre du chantier de construction.

Le visage quasi masqué par les épaisses volutes de fumée de tabac local roulé dans un morceau de papier, il ajoute : «Initialement l’usine de la Voltex (Ndlr : ancienne Faso Fani) devait être implantée dans le village. Les bornes avaient même été déjà posées, mais les gens de Koudougou s’y sont opposés». Tous acquiescent. Mais l’ex-délégué CDR (Comité de défense de la révolution) du village, Mathias Nabi, ne partage pas, sur toute la ligne, les avis de l’ancien ouvrier du barrage : «La deuxième école est l’œuvre du président Blaise Compaoré», rétorque-t-il, suant, sinon puant une forte odeur de dolo. Concert de réprobations. «Elle a été plutôt construite par l’association mains unies du Sahel», réplique, avec quelque nervosité, une partie de l’assistance. Le contestataire veut insister. Un jeune lui aboie presqu’au visage et menace de l’exfiltrer du groupe pour lui régler son compte. La tension monte d’un cran, les esprits se chauffent. La belle causerie avec la presse vire subtilement à une chamaillerie partisane. Partisans de l’Union nationale pour la démocratie et le développement (UNDD) de Me Hermann Yaméogo (parti fondé en réalité par son géniteur)  d'un côté et militants du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), de l'autre, se livrent une guerre de bilans. L’UNDD étant majoritaire dans cette localité (4 conseillers contre 2 au CDP), faut-il voir par là une sorte de fidélité politique au déchu du 3 janvier 1966 ? «Salbisgo peut être considéré comme un bel héritage politique pour Me Hermann. Malheureusement, celui-ci ne fait pas grand-chose pour le sauvegarder», constate un natif du village, instituteur à Koudougou.

Mais revenons à l’objet principal de notre reportage.

 

Exploitation politique de la détresse d’une population

 

Echec au regard de sa vocation originelle, le barrage, l’un des plus grands de la région du Centre-Ouest, fait vivre aujourd’hui bon nombre de ménages.

Ses eaux, très poissonneuses, ont engendré la pêche commerciale, qui, même pratiquée à l’état artisanal, constitue une source de revenus substantiels grâce à quoi des familles aussi bien au village qu’à Koudougou ont accédé à la souveraineté alimentaire.

Le maraîchage, effectué en période de basses eaux, et la culture du riz dans les bas-fonds  sont également des activités de rente pour nombre de femmes et de jeunes. Mais, depuis quelques années, est apparue la menace de l’ensablement, détresse pour la population, fonds de commerce politique pour marchands d’illusions. Casquette CDP délavée en visière, le sexagénaire Voussi Yaméogo n’en finit pas de rager : «A plusieurs reprises nous avons attiré l’attention des autorités sur l’ensablement du barrage, mais en vain. C’est seulement à la veille d’une élection que l’on vient nous en promettre le curetage. Et après ? Plus rien».

Autre objet de ressentiment des villageois : l’exploitation du barrage pour la seule consommation en eau courante de la ville de Koudougou. «C’est à partir de chez nous que sont approvisionnés en eau les citadins de Koudougou. Mais nous, nous sommes condamnés à boire l’eau des puits et des boulis (Ndlr : mare en mooré). C’est de la pure injustice. Le comble, c’est que l’ONEA pompe nos ressources sans jamais faire de réalisation au profit du village», commente Philippe Nana, conseiller municipal.

 

Comme une cité bombardée

 

A quelques mètres des concessions, et en amont du barrage, des ruines. Celles de ce qui reste, depuis l’arrêt des travaux en 1966, du chantier de construction d’un campement touristique. A l’origine du projet, les caïmans sacrés de Sabou. La Haute-Volta, à l’époque, n’est pas une grande destination touristique. Les sites d’attraction font cruellement défaut, et ceux qui existent sont non seulement peu connus à l’étranger, mais souffrent surtout du manque d’infrastructures d’accueil. Vite, une mesure incitative s’impose : offrir aux quelques rares excursionnistes sur les terres voltaïques et aux hôtes de marque du pays un pittoresque cadre de villégiature. Un circuit touristique reliant Salbisgo à Sabou, distants d’une vingtaine de kilomètres, apparaît comme la forme concrète de cet impératif. 

Marque d’une grande ambition ou simple lubie d’un président qui a son patelin natal dans la peau ?  Les avis divergent. «Du gâchis financier. L’argent injecté dans ce projet aurait pu servir à autre chose», condamne, à voix basse cette fois-ci, l’ex-délégué CDR. «Les gens pensent plutôt que Maurice a vu grand. Ce n’est pas une marque de folie, mais le signe d’une hauteur de vue. Chaque fois que je retourne sur les lieux, je me rends compte de la mesure de ce que nous [le pays] avons perdu, et cela me donne un pincement au cœur», soupire de désolation le fils aîné de la nichée de «monsieur Maurice».

Relié au reste du village par un grand pont que ni le temps ni les intempéries, et pas même l’action anthropique ne semblent avoir affecté, ce qui devait être un fleuron touristique présente, de nos jours, une image dantesque, celle d’une cité visée par un raid aérien : toitures effondrées des bungalows en pierres taillées, fers à béton en détresse, clôtures non moins en ruines, pas d’eau, pas d’électricité, rien. Aucun signe de présence humaine. La vie s’est arrêtée brusquement et brutalement en 1966, an de disgrâce. Au milieu de cette grande déglingue, une piscine olympique inachevée.

Repaire de moutons, de chèvres et d'autres animaux domestiques le jour, latrines à ciel ouvert la nuit tombée, les ruines de Maurice, comme on les appelle  dans le patelin, ont cependant ceci de fascinant : les courbes des bâtiments épousent avec harmonie le style architectural de l’environnement socioculturel dans lequel ils se dressent, avec un reste certain de majesté.

A quelque cinq kilomètres de Salbisgo, au secteur 1 de la ville de Koudougou, même tableau de désolation.

L’un de nos accompagnateurs défait un fil de fer. Les deux battants du portail central s’ouvrent. Nous sommes dans la vaste cour de la résidence présidentielle. Le gardien débroussaille une portion de terre en attendant la saison des pluies, qu’il espère abondantes. Le reste de l’enseigne, une étendue d’herbes coriaces, de ronces avec çà et là des tas de détritus. Deux énormes statues d’éléphant, symboles mythiques du RDA, semblent veiller sur l’entrée du bâtiment principal. Sur la façade est, sont solidement fixées deux impressionnantes défenses du pachyderme. «Ce sont de vrais ivoires. Sans doute que les militaires du Bataillon d’intervention aéroportée (BIA), qui ont occupé les locaux pendant la révolution, ne s’en sont pas rendus compte», ironise Noël Yaméogo,  le guide du jour.

 

Le passage des pillards

 

A l’intérieur, un silence frissonnant. Gisent, sur le carreau, des débris de vitre, et des crottes de toutes origines. Au plafond du salon, pendent, nostalgiques, d’énormes lustres aux dorures déparées par la poussière. Sur deux angles de murs, sont accrochées des sculptures aux formes curieuses. Et le neveu de l’ancien président de se consumer en réminiscences : «Il avait le goût du beau. Quand je me rappelle la vie heureuse qu’il y avait ici, et que je vois ce qu’il en reste  aujourd’hui, les larmes me montent aux yeux».

Des morceaux de tapis incrustés aux bas des murs de la pièce centrale et dans la chambre présidentielle, située à l’étage, témoignent de la violence avec laquelle les luxueuses moquettes ont été arrachées par les pillards qui ont déferlé  tour à tour sur le palais après et même longtemps après le départ du pouvoir du maître des lieux. Meubles, marbre, et arbres importés d’Israël, rien n’a échappé aux vandales.

Construit en 1964 et inauguré une année après en présence du président ivoirien Félix Houphouët-Boigny, le «château» de Koudougou est l’œuvre du même architecte français Fobley qui a conçu les plans de la Maison du peuple. Réalisé sur «prêt bancaire privé» contracté en France, l’édifice aurait coûté 59 millions de francs CFA de l’époque. Mais à son propriétaire, elle serait revenue, en fin de compte, à environ 100 millions, agios en sus. «La construction du palais vient d’une hypothèque prise sur une maison, la villa Evasion que mon père avait achetée sur la côte d’Azur (en France) avec l’aide de son ami Félix Houphouët-Boigny. Quand il a été destitué, il ne pouvait plus honorer ses engagements. La banque a alors vendu la maison pour récupérer ses créances», dit Hermann Yaméogo avant de révéler plus loin : «Par rapport à mes convictions politiques de l’époque, je me suis opposé, à l’instar de Joseph Ki-Zerbo, à la réalisation de l’œuvre».

 

Qui va sauver le palais de Maurice ?

 

Dessaisi, après le coup d’Etat, de ses biens immobiliers à Ouagadougou comme dans sa ville natale, sur une «simple mesure administrative», Maurice Yaméogo va retrouver dans les années 90 son patrimoine en l’état. Mais, contrairement à d’autres dignitaires, sa demande d’indemnisation pour dégâts matériels est restée, jusqu’à nos jours, sans suite, nous a-t-on appris de source proche de la famille. Par manque de moyens pour entreprendre les nécessaires travaux de réhabilitation, les ayants droit assistent, impuissants, à la dégradation continue des réalisations  de leur père.

Mais pour une reconnaissance à titre posthume de l’œuvre politique du premier président du Burkina Faso, la famille Yaméogo n’exclut pas l’option de céder, contre compensation, la résidence de Koudougou à l’Etat pour en faire un patrimoine national. C’est en tout cas l’option caressée par le fils aîné : «Nous en avons, depuis longtemps, fait la proposition à l’Etat. Mais jusque-là, rien. Si c’est faisable, c’est dans cette voie que nous nous engagerons». Mais son regard perdu dans l’horizon en dit long sur le peu d’optimisme qu’il nourrit en ce qui concerne la réalisation d’un tel arrangement.

 

(1) Décédé en 1969 par suite d’un accident de la route à Kokologo sur l’axe Ouagadougou-Koudougou

 

Alain Saint Robespierre

Collaboration : Cyrille Zoma

L’Observateur Paalga du 30 mai 2007

 

 

Encadré (1)

Banque suisse

Où est passé le milliard de Maurice Yaméogo ?

 

«Si vous le souhaitez, je vais vous donner un scoop. C’est la première fois que je parle de cela à la presse», a commencé Me Hermann Yaméogo, son cousin Noël toujours pendu à ses basques. L’affaire, selon notre interlocuteur, commence par une visite de Maurice Yaméogo aux Etats-Unis d’Amérique sous la présidence de Lyndon Baines Johnson (1963-1969). Informés du projet de voyage du chef de l’Etat de la Haute-Volta, Félix Houphouët-Boigny de la Côte d’Ivoire et Amani Diori du Niger en profitent glisser dans les valises du président voltaïque des «mots» dans lesquels ils sollicitent un soutien financier  de leur homologue américain.

De retour, bingo ! Maurice descend avec trois milliards de francs CFA dont un pour lui, et les deux autres pour ses pairs ivoirien et nigérien.

«Sur conseil de Houphouët», Maurice Yaméogo ouvre un compte privé dans une banque suisse, y place la totalité de son argent et prend la précaution de communiquer le numéro dudit compte à son fils aîné qui le consigne dans un de ses carnets. En 1965, le président fait un retrait de cent millions  pour battre la campagne des législatives. 1965, c’est aussi l’année de ses secondes noces avec la métisse ivoiro-voltaïque  Nathalie Adama Monaco.

Un an après, le président est destitué. Ses affaires sont pillées y compris les documents portant le numéro de son compte bancaire suisse. Présent au pays au moment du coup d’Etat de 1966, Hermann Yaméogo n’a pu retourner à Londres où il poursuivait ses études. Le personnel de la représentation diplomatique de la Haute-Volta en Angleterre, avec Gérard Kango Ouédraogo comme ambassadeur, fait rapatrier les affaires du fils du désormais ex-homme fort du pays. Mais le carnet dans lequel était gardé le numéro du compte n’y est pas.

Or sans ce précieux sésame, impossible de retrouver une quelconque trace de la position du compte, crédité de neuf cents millions de francs CFA. «Nous avons tapé à toutes les portes, saisi des avocats, mais en vain. Même le président Blaise Compaoré en a été saisi, mais rien», nous explique, au bord de la résignation, Hermann Yaméogo.

C’est sur ce pactole introuvable que la famille comptait prélever les fonds pour la réhabilitation du palais présidentiel de Koudougou.

 

Alain Saint Robespierre

   

 

 Encadré (2)

La Villa Pax se meurt

 

En face de la cathédrale, au secteur 1 de Koudougou, une imposante bâtisse en R+1. Portes et fenêtres sont closes. Trônent dans la cour les bustes de George Washington et de John Fitzgerald Kennedy, respectivement premier et trente-cinquième présidents des Etats-Unis d’Amérique. Le début de moisissure au fond de  la piscine envahie par des feuilles mortes indique que les lieux sont longtemps restés inoccupés. Dans le garage au fond à droite, sont immobilisées, depuis de longues dates, deux grosses Mercedes du président Maurice Yaméogo. La 280 SE lui a été offerte par le gouvernement après le coup d’Etat de 1966, et la 350 SEL, par «l’ami et frère» Félix Houphouët-Boigny. Toutes deux sont recouvertes par une épaisse couche de poussière. La «villa Pax» a perdu son prestige d’antan. Construite en 1958, au moment où le futur président était membre du Conseil de gouvernement de feu Daniel Ouezzin-Coulibaly, la résidence sera baptisée en 1970, année de la sortie de prison de l’ancien homme fort du pays,  «villa Pax», signe de tolérance envers «les bourreaux» d’hier. Aujourd’hui, elle sert de résidence secondaire à l’ex-première dame Jeannette Yaméogo (2e  épouse) actuellement en France.

 

Alain Saint Robespierre



30/05/2007
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