L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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La revanche posthume de N'Krumah

Ghana

La revanche posthume de N'Krumah

 

Le Ghana, on en parle peu dans la presse burkinabè, même si nos deux pays sont historiquement et géographiquement liés. La barrière linguistique pourrait en être une des explications. Mais en dépit de cela, le trafic est fluide entre le Burkina et le Ghana, et les relations cordiales.

 

L'occasion du demi-siècle d'indépendance de la "Gold Coast" nous donne l'idoine occasion de parler de ce pays combien sympa et qui bouge.

Hier, mardi 6 mars, cela faisait en effet 50 ans jour pour jour que le Ghana accédait à la souveraineté internationale. Et 50 ans de vie, même pour un Etat, c'est pas rien !

 

Ainsi, en 1957, le Parlement britannique a approuvé l'Acte de l'Indépendance du Ghana et l'Assemblée Nationale de la Gold Coast a adopté le nom de Ghana  en référence au plus ancien des empires ouest-africains et proclamé son indépendance.

 

Après plusieurs années de lutte, Kwamé N'Krumah, le nouvel homme fort du pays, pouvait  savourer son triomphe. Et c'est devant une foule enthousiaste qu'il proclama l'indépendance de sa patrie.

 

Première ex-colonie d'Afrique noire occidentale  à accéder à l'indépendance, le Ghana est le deuxième pays de cette zone en matière de population après le Nigeria.

 

Et c'est une foule compacte de princes qui gouvernent ce bas monde qui ont festoyé hier dans ce pays de 22 millions d'habitants, répartis sur une superficie de 239 460 km2.   Même la Reine d'Angleterre, Elizabette II, qui n'y a pu faire le déplacement, a  été représentée à un haut niveau: par le Duc de Kent.

 

En tout cas, à Accra, on ne s'est pas fait prier pour mettre les petits plats dans les grands pour recevoir dignement  les grands de ce monde. Ainsi de Paul Wolfowitz au pasteur noir américain Jesse Jackson en passant par la star brésilienne du football, Pélé, et les Hommes d'Etat du continent,  beaucoup d'éminentes personnalités y ont répondu présent.

 

Le fête se voulait grandiose, et pour cela, le mardi 6 mars et le mercredi ont été décrétés fériés.

En 50 ans d'indépendance, le Ghana aura connu, sauf erreur ou omission  de notre part, 8 coups d'Etat réussis, 12 chefs d'Etat, soit une moyenne de 5 ans pour chacun. Et dans cette situation de complot permanent, on est venu à oublier l'économie. C'est ainsi que le Ghana, qui était au même niveau de développement, à l'Indépendance, que les "Dragon d'Asie", est de nos jours dans les profondeurs du classement à l'échelle mondiale.

 

Le renversement de Kwamé N'Krumah en 1966 avait donné le signal d'une série de putschs, dont le dernier, en 1981, avait porté au pouvoir pour 19 ans un officier de l'armée de l'air, Jerry Rawlings. Elu démocratiquement en 1992 et réélu en 1996, Rawlings aussi n'a pas résisté à la tentation de modifier la Constitution pour s'accrocher au pouvoir, qu'il dut laisser, à son corps défendant, en 2000 à John Kufuor, qui  finira son 2e mandat en 2009.

 

En dépit des richesses naturelles, café, cacao, or, diamant, et d'une population largement alphabétisée, le Ghana semble être toujours à la recherche d'une voie de développement.

 

Peut-être bien que John Kufuor, en fêtant avec faste le 50e anniversaire, a déjà tracé les grandes lignes de ce développement futur !

 

Mais parler du Ghana sans lever un coin du voile sur ce grand homme que fut  Kwamé N'Krumah serait hors de saison.

 

Figure emblématique, N'Krumah se trouve au cœur de la pensée panafricaine. Pour lui, "le nationalisme africain ne se limite pas au Ghana. Il doit être un nationalisme panafricain et il faut l'idéologie d'une conscience politique parmi les Africains".

 

Fils unique d'une mère commerçante et d'un père chercheur d'or, Kwamé (1) N'Krumah est né le 21 septembre 1909 à Nkroful (Ghana). Le jeune Kwamé a été séduit par le docteur Kwagrir Aggrey, diplômé des USA,  qui estimait que le salut des Noirs ne peut venir que d'une meilleure éducation.

 

Enseignant dans une école religieuse, N'Krumah estimait, pour sa part, que pour aller haut dans l'échelle sociale, il lui fallait un bon niveau intellectuel. Et c'est ainsi qu'il débarqua aux USA en 1935, bien décidé à compléter son bagage académique.

 

Mais la vie au pays de l'Oncle Sam ne fut nullement facile pour lui. Il vivait d'expédients, dormait dans la rue, travaillait comme un forçat pour pouvoir financer ses études.

 

Mais son séjour dans ce pays lui a permis d'étudier en détail la politique américaine, son histoire et toutes ses subtilités pour voir dans quelle mesure son Ghana natal, voire l'Afrique pourraient en bénéficier. C'est naturellement à cette occasion qu'il a pris conscience de la force que l'unité d'un Etat a conférée aux USA, et a commencé à rêver d'un tel Etat en Afrique.

 

Ayant étudié l'économie et la sociologie à l'université Lincoln en Pennsylvanie, N'Krumah découvrit les auteurs noirs tels Marcus Garvey et W.E. B. Du Bois, qui alimenteront la flamme de sa future idéologie.

 

En 1945, N'Krumah quitta les USA pour Londres pour suivre des études de droit. Il commença la publication de textes enflammés brocardant la colonisation, et désormais, son nom était synonyme de radicalisme vis-à-vis de l'administration coloniale.

 

En 1947, c'est le retour triomphal au bercail. N'Krumah prit alors la tête du nouveau parti, la "United Gold Coast Convention" qui luttait pour l'indépendance.

 

Pour son intransigeance, il se retrouvera en prison avant d'occuper le très envié poste de Premier ministre en 1952. Obnubilé par l'unité africaine, N'Krumah se jeta à corps perdu dans la défense du continent, au point d'oublier les dures réalités de ses concitoyens. C'est ainsi qu'il apporta une aide de 25 millions de dollars  (une forte somme d'argent à l'époque) à la Guinée, suite à son indépendance en 1958.

 

La politique extérieure de N'Krumah est toute dédiée à la construction de l'unité africaine, qu'il considère comme une fusion organique des Etats indépendants et non comme leur simple coopération. Il entend également promouvoir sa doctrine, "Le consciencisme", que certains appellent le  "N'Krumaisme".

 

Bref la pensée philosophique du père de l'indépendance ghanéenne se veut empreinte d'un marxisme non orthodoxe associé au concept traditionnel africain de collectivisme, chose, selon lui, qui vise "la résurrection des valeurs humanitaires et égalitaires de l'Afrique traditionnelle dans un environnement moderne".

 

C'est ainsi que N'Krumah sera l'un des pères fondateurs de l'Organisation de l'Unité africaine (l'O.U.A.), aujourd'hui Union africaine (U.A).

 

Mais très vite, avec le rêve d'une Afrique unie, l'homme d'Etat ghanéen se heurte à quelques idées hostiles, car bien d'Etats nouvellement indépendants n'étaient aucunement prêts à renoncer à leur nouvelle souveraineté. L'unité africaine passe alors aux yeux de certains comme le rêve d'un "égocentrique ambitieux", qui cache en réalité "quelques plans expansionnistes".

 

Au Ghana même, la politique économique de la "seconde révolution" de N'Krumah est un échec cuisant ; les dépenses excentriques ont eu raison des maigres deniers publics,  et la population descend dans la rue pour exprimer son ras-le-bol.

 

Et ce fut une répression dans le sang. Deux fois déjà, en 1962 et 1964, N'Krumah échappa à des tentatives d'assassinat. Choqué, il tomba alors dans l'excès et la mégalomanie, en prenant des mesures drastiques.

 

C'est ainsi que des ministres soupçonnés sont conduits sans autre forme de procès en prison. Crayant d'être mis à mort, N'Krumah s'entoura alors d'une armée de garde du corps. Top de la mégalomanie, il se déclara Président à vie et instaura le parti unique.

 

Coupé du peuple, il devint impopulaire au sein des masses populaires qui l'avaient porté au pouvoir. Et ce qui devait arriver arriva. Le 24 février 1966, alors qu'il se trouvait en visite officielle au Vietnam à l'invitation d'Ho Chi Min, un coup d'Etat éclata, dirigé par le colonel Emmanuel Kwasi Kotoka. Et le peuple descendit dans la rue pour célébrer sa chute.

 

N'Krumah trouva alors asile politique en Guinée et mourut d'un cancer le 27 avril 1972 à Bucarest en Roumanie.

Certes, son aura a été ternie par ses dernières années de règne, mais Kwamé N'Krumah n'en reste pas moins un visionnaire dans la mémoire collective. Et à travers les écoles, dispensaires, rues et ponts qui portent son nom en Afrique et au-delà, N'Krumah aura pris sa revanche posthume. Et en dépit de tout, il est désormais dans l'histoire.

 

Boureima Diallo

Source, L'Observateur Paalga du 7 mars 2007

 

Note:

(1): On donne le nom Kwamé au Ghana et peut-être en Côte d'Ivoire à un enfant né un samedi.



07/03/2007
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