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Pouvoir et alternance en Afrique : La nouvelle génération de dinosaures

Pouvoir et alternance en Afrique

La nouvelle génération de dinosaures

Le président Ben Ali de Tunisie a célébré hier ses vingt années de pouvoir. C'est en effet en 1987 qu'au terme de ce qu'on a appelé un "coup d'Etat médical", il a déposé en douceur le vieux Lion Habib Bourguiba, vaincu par l'âge et disqualifié pour ses hautes fonctions par une sénilité avancée. Qu'il célèbre cette longévité à la plus haute charge de l'Etat dans la discrétion ou au contraire, avec faste et éclat est quelque chose qui, en définitive, importe peu. Ce qui, en revanche, a une grande importance, c'est ce vingtième anniversaire lui-même.

Vingt ans au pouvoir, vingtième anniversaire de l'accession aux charges de chef de l'Etat : ces mots consonent d'une manière particulièrement étrange. Ces mots, assemblés de cette façon, sont secrètement chargés d'évoquer quelque chose qui n'est plus seulement de l'ordre de l'événement, mais qui se révèle plutôt être un véritable phénomène dont la dimension historique, les résonances culturelles et la signification socio-politique attirent nécessairement l'attention : le fait qu'à l'évidence, aujourd'hui encore, en Afrique, devenir chef de l'Etat, c'est décrocher un Contrat à durée indéterminée, ou mieux encore, c'est s'assurer une rente à vie, et échapper aux angoisses et aux affres de la retraite. Ces chefs d'Etat qui entrent au palais présidentiel pour y faire de vieux os sont l'un des signes les plus sûrs que ce qu'on a appelé, avec un sens consommé de la litote, "processus de démocratisation" était un leurre. Car il est peu probable que, de nos jours, dans le cadre d'une vie politique vraiment démocratique, un homme puisse se maintenir au pouvoir pendant aussi longtemps. De Gaulle qui avait emporté la légitimité en exil avant de la ramener à la libération, a essuyé d'abord la contestation estudiantine en 1968 ("Dix ans, ça suffit !") avant de subir l'ultime affront : l'échec de sa réforme constitutionnelle. Le simple fait du conflit des générations rend improbable qu'un homme, chargé de prendre des décisions graves et aussi importantes, puisse plaire à une portion conséquente de la population sur une période aussi longue.

De fait, ces mandats à durée indéterminée ne tiennent que dans des contextes politiques marqués par les violations des droits de l'homme, la corruption politique, morale et économique. Les scores à la soviétique ne s'expliquent que par la fraude électorale, les pratiques anti-démocratiques en tous genres, un régime militaire, un Etat policier qui se dissimule mal sous le vernis du pluralisme politique compris comme pluralité des partis. On sait que, pour se maintenir au pouvoir, les chefs d'Etat africains ne reculent même pas devant les manipulations constitutionnelles.

Il faut reconnaître que ces dirigeants ne sont évidemment pas seuls responsables de leur inconduite. On s'étonnera d'abord de la complaisance des Occidentaux. Une de leurs habitudes étonnantes est de mobiliser régulièrement des légions d'observateurs qui apprécieront un processus électoral dont ils n'ont vu, à la rigueur, que l'étape finale, c'est-à-dire les élections. Ils se livrent tout aussi régulièrement à des exercices de relativisation de la malgouvernance au nom des nécessités locales de la lutte contre le terrorisme et de la stabilité politique. Ils savent fermer les yeux sur les atteintes aux droits de l'homme, s'inclinant devant "les progrès économiques". Il est vrai que les dirigeants africains qui s'éternisent au pouvoir grâce à des pratiques antidémocratiques savent ce qu'il faut faire pour plaire aux Occidentaux.

On doit dénoncer les entourages des chefs d'Etat. Clans, lobbies, une foule de gens dont la légitimité politique est plus ou moins équivoque, gravitent autour des dirigeants, gageant leur bonne fortune sur la pérennité du pouvoir de leur champion.

Il se trouve des gens qui s'irritent de cette critique. On les entend demander : et s'il s'agit d'un bon dirigeant ? Et si le peuple l'aime ?

Un bon dirigeant doit savoir partir. Il doit mettre un point d'honneur à exécuter le programme sur lequel il a été élu dans le temps du mandat qu'il a demandé au peuple. Et si le peuple l'aime ? Il s'agit de l'exercice du pouvoir et non d'une histoire d'amour. Il faut se méfier, dans l'analyse politique, des concepts qui ont une consonance affective, émotionnelle et fusionnelle. Ils font le lit des pouvoirs autoritaires et autocratiques. Si le peuple aime un dirigeant, celui-ci doit, à son tour, aimer son peuple. Et s'il aime son peuple, il doit lui faire confiance et partir pendant qu'il est temps. C'est la leçon que nous ont servie certains dirigeants africains de la première heure comme Léopold Sédar Senghor, Ahmadou Ahidjo ou Julius Nyerere. Alors que le contexte historique, culturel et politique était favorable à ce qu'ils demeurent aux commandes de l'Etat, ils ont eu l'intelligence et l'élégance de tirer leur révérence, et de partir d'un pas plus ou moins décidé. Ils ont eu le courage de quitter le pouvoir et ses agréments. Apparemment certains dirigeants africains actuels ne se réclament pas de cette ascendance. Or, le pouvoir de longue durée a des conséquences économiques, et politiques désastreuses.

Au plan économique, on voit bien que, pour procéder de temps en temps à un ravalement de façade, les dirigeants dont il s'agit, s'engagent dans de coûteuses opérations de communication. Et plus le régime dure, plus il aura besoin de redorer son lustre à prix d'or. De plus, il doit consentir des dépenses considérables pour apaiser les tensions toujours plus fortes du fait de l'accumulation des rancoeurs et des haines recuites. Il faut aussi acheter la complaisance de mouvements de la société civile, de syndicats et d'opposants dont les revirements ne contribuent pas à la clarté du débat politique. Au plan politique, une longévité injustifiable au pouvoir engendre nécessairement des tensions politiques, la désaffection des populations qui constatent que rien ne change, ni au pouvoir, ni dans leurs conditions de vie ; cela engendre la lassitude et le désespoir, avec toutes les dérives que l'on connaît : violences, radicalismes politiques, coups d'Etat...

Et puis, il y a la corruption. Car le pouvoir corrompt dans tous les sens du terme : il provoque une usure physique et mentale ( à moins que le dirigeant ne soit une sorte de roi fainéant) ; et il entraîne une baisse des exigences morale. Corbeau tenant en son bec un fromage, un dirigeant qui dure au pouvoir voit accourir à lui tant de renards flatteurs qu'il finit par avoir l'intime conviction de sa supériorité qui le met, peu ou prou, au-dessus de la loi et de la morale.

Devant ces conséquences particulièrement graves, il faut, en Afrique, insister sur la limitation du nombre des mandats et s'y tenir. Il est bon, comme l'expérience nous le suggère, de mettre ces dispositions constitutionnelles à l'abri des manipulations parlementaires. Mais surtout : il faut approfondir la culture démocratique afin que nous puissions dépasser cette pratique consternante du "pouvoir aussi longtemps que possible" dans laquelle se complaît encore la nouvelle génération de dinosaures.

Le Pays du 8 novembre 2007



07/11/2007
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