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Procès des infirmières bulgares : Comptes d'apothicaire à Tripoli

Procès des infirmières bulgares

Comptes d'apothicaire à Tripoli

 

Cela fait maintenant huit ans que cinq infirmières bulgares et un médecin palestinien sont détenus en Libye. Le 6 mai 2004, ces soignants ont été condamnés à la peine de mort pour une première fois. Une seconde sentence au même tarif a été prononcée par la justice libyenne le 19 décembre 2006. La Libye les accuse d’avoir inoculé délibérément le virus du Sida à 426 enfants à l’hôpital de Benghazi où ils travaillaient. 56 de ces victimes sont déjà décédées. Le Conseil supérieur des instances judiciaires libyennes, qui a le pouvoir de modifier ou même d’annuler le verdict de la Cour suprême et qui avait confirmé le verdict, devait se réunir hier pour statuer. Mais dans cette affaire où s'entremêlent considérations humanitaires, financières mais aussi politico-diplomatiques, il fallait attendre le consentement écrit des familles des victimes. En effet, celles-ci devraient confirmer leur acceptation d’une indemnisation en contrepartie d’un renoncement à la peine capitale (qui serait alors commuée en détention à vie) à l’encontre des infirmières et de l’anesthésiste palestinien. Mais hier à l'heure libyenne, les familles traînaient toujours les pieds, ou plutôt les mains, à apposer leur signature, renâclant à le faire tant qu’elles n’auraient pas perçu «cash» la somme promise (un million de dollars par victime), et obtenu une garantie de l'acceptation, noir sur blanc, de la prise en charge médicale des patients pour le restant de la vie.

Peut-être, au moment où vous nous lisez, a-t-on le fin mot de ces marchandages tripolitains, que disons-nous, des comptes d'apothicaire dont Seif el Islam Kadhafi et la Fondation qui porte son nom étaient les experts comptables.

L'objet, ici, n'est pas d'épiloguer sur le bien-fondé ou non des graves accusations dont on accable les toubibs. D’ailleurs, des spécialistes de la question ont déjà noirci des tonnes et des tonnes de papier, la plupart, dont le Pr Luc Montagnier (le co-découvreur du virus du Sida) disculpant les incriminés, à grand renfort de démonstrations scientifiques. Pour nous, un autre aspect du problème, non moins important, est la tournure qu’a prise ce fait divers des plus dramatiques. D’abord judiciaire, il est vite devenu hautement politique. Et rarement, un procès aura été autant médiatisé dans le pays de Kadhafi. Pendant que les autorités parlent de leur bon droit d’envoyer ad patres les pauvres infirmières bulgares et l’infortuné médecin palestinien, les chancelleries occidentales  et les organisations internationales, particulièrement l’Union européenne, les ONG et les "droit-de-l'hommistes"  tapent du poing sur la table en menaçant par des «si jamais !».

Mais personne n’est dupe. L’enfant terrible de Syrte n’a pas intérêt à ce que les infirmières bulgares soient exécutées. Il est fort probable que Kadhafi, qui est revenu de loin, ne le permette pas. Surtout après son retour progressif sur la scène internationale, qui fait qu’aujourd’hui, Tripoli est devenu un endroit très prisé par des chefs d’Etat et les hommes d’affaires occidentaux. Silvio Berlusconi, Zapatero et Tony Blair qui y avaient installé leur quartier ne peuvent dire le contraire. Kadhafi ne va tout de même pas gâcher son rapprochement avec l’Occident en exécutant ses précieux prisonniers ; surtout avec cette idylle qui se renforce de jour avec l’Oncle Sam, qui vient même d’ouvrir une ambassade dans son pays. Reste à savoir si avec ce fantasque et imprévisible Guide, l’affaire dite des «infirmières bulgares» trouvera une issue aujourd’hui, demain, ou après demain.

Mais comme un bon Bédouin ne veut pas perdre la face et tient à tout prix à sa dignité, il faut bien tirer en longueur, donner l'impression de laisser la justice faire sereinement son travail et marchander comme si on était au marché de Zabr-Daaga. Et pour beaucoup d’auditeurs de ce procès qui n’a que trop duré, le chemin de fer est tracé depuis longtemps, et on peut l'imaginer comme suit : à défaut d’être relaxés, les prévenus, après ce troc un peu gênant, verront leur peine de mort commuée en prison à vie qu’ils pourront d’ailleurs purger chez eux parce qu’il existe un accord d’extradition entre la Libye et la Bulgarie. Une fois ce côté pratique expédié, les familles des victimes, qui auront reçu leurs dédommagements, vont se calmer, et Kadhafi sortira comme grandi de cette affaire. Les Occidentaux lui chanteront des louanges pour sa magnanimité, et ce sera parti pour un règne à vie sans être inquiété. Qu’ils soient innocents ou coupables, ces soignants sont donc les boucs émissaires qui servent de monnaie d’échange pour un retour harmonieux du Guide dans le concert des Nations ; eux qui ont eu la malchance d’atterrir un jour en Libye, un pays où, comme dans beaucoup d'autres, la politique n'est jamais loin du prétoire. Torturés physiquement et moralement pendant leur longue détention, enfermés dans une cage durant le procès comme des chiens féroces, ils resteront marqués à vie par cette dure épreuve et porteront pour toujours le chapeau d'un régime totalitaire qui ne reconnaîtra jamais les défaillances de son propre système de santé, lesquelles ont pu être à l'origine de cette tragique affaire. Comme quoi au pays de Kadhafi, tout finit toujours par le chéquier. Comme ce fut le cas déjà pour les attentats de la Pan Am au-dessus du village écossais de Lockerbie et d'UTA dans le Ténéré nigérien. Sauf que cette fois ce n'est pas lui qui délie les cordons de la bourse, mais ceux qui veulent sauver à tout prix la tête des praticiens pour pouvoir continuer, la conscience tranquille et l'âme en paix, de faire des affaires avec ce pays qui regorge de pétrole. Et ça, ça ne s'oublie pas.

 

Issa K. Barry

L’Observateur Paalga du 17 juillet 2007



17/07/2007
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