L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

L'Heure     du     Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

Une analyse de Z. K.

Affrontements entre militaires et policiers

Pourquoi en est-on arrivé là ?

 

Les 19, 20 et 21 décembre derniers auront vu se dérouler à Ouagadougou des scènes inimaginables. En effet, le Burkina Faso qui est un des pays les plus stables de la sous-région a enregistré ces jours-là des affrontements entre des nouvelles recrues et des hommes du rang d’une part et d’autre part des fonctionnaires de police. Tout serait parti d’une altercation entre des éléments de la Compagnie républicaine de sécurité (CRS) et un groupe de militaires le 17 courant lors d’un concert au stade municipal. Ces derniers auraient tenté d’occuper des places auxquelles leurs tickets ne donnaient pas droit. N’y ayant pas réussi, ils auraient décidé de laver l’affront subi, en ratissant avec du renfort la ville à la recherche des policiers ‘’fautifs’’ dans le but de les punir. Ainsi, ils tombèrent sur eux le 19 à la place des Nations unies. S’en seraient suivis des échanges de coups de feu à l’issue desquels un des militaires fut mortellement blessé. La suite est connue: au moins cinq morts, des locaux de la police (direction générale de la Police nationale, commissariat central, quartier général de la CRS, etc.), la mairie de la commune de Ouagadougou, le domicile du ministre de la Sécurité Djibril Bassolé…sérieusement endommagés (par l’emploi d'armes de guerre ayant provoqué, entre autres, des incendies), sa voiture 4x4 confisquée par les révoltés, etc..

 

Cette version est la plus répandue, mais cela ne signifie pas que c’est la plus fidèle vis-à-vis des faits. C’est pourquoi en attendant qu’une enquête vienne la confirmer, nous parlons au conditionnel. Mais ce qui nous intéresse, ce n’est pas tant la fidélité de la version que les raisons historiques et l’environnement contextuel d’expression de cette humeur surtout de la part de l’armée.

 

Il y a seulement une semaine, personne n’aurait cru cela possible et c’est cela la difficulté des disciplines qui se donnent pour objet d’étude l’Homme dans sa dimension humaine: fluctuant dans sa pensée, changeant dans son comportement. Mais quand des événements tels que ceux dont nous avons été témoins ces derniers jours surviennent, il s’impose la nécessité de les rendre intelligibles et compréhensibles en proposant des explications, car les humains ont horreur de ne pas comprendre ce qui leur arrive, de ne pas percer le ‘’mystère’’ de ce qui se passe autour d’eux.

 

C’est pour cela que même dans des contextes sociaux où la science et la technique au sens occidental sont inconnues ou méconnues, les hommes et les femmes ont des explications des phénomènes sociaux et naturels. Cela a l’avantage de procurer une certaine quiétude psychologique et sociale aux acteurs sociaux. Sans ce minimum de quiétude, la vie serait impossible en société et, pire, il n’y aurait point de société.

 

Cela dit, venons-en au fait à travers les quelques points ci-après :

- Dans les pays en développement, même si cette appellation est parfois sujette à polémique, tout est en développement, rien n’est développé, pour être schématique : ni l’économie, ni les secteurs sociaux que sont l’éducation et la santé, ni (particulièrement) les institutions politiques.

 

Aucune de ces institutions ne dispose elle-même d’une existence propre vis-à-vis des autres et d’une organisation autonome par rapport aux rouages classiques de l’Etat ; aucune d’elles n’est susceptible de survivre à tous les régimes politiques ; exception faite de l’armée dont les éléments font de l’esprit de corps un de ses principes cardinaux.

 

Dès lors, elle constitue une espèce d’Etat dans l’Etat face  à laquelle même les opposants les plus volontaires pourront peu de choses une fois au pouvoir. Le CNR, bien que d’essence militaire et bien qu’ayant taillé l’armée à sa mesure, a essayé, mais s’y est cassé les dents. Loin de nous l’idée de prêcher la résignation. Notre intention est de contribuer à faire prendre conscience de l’ampleur de la tâche.

 

- Si depuis Maurice Yaméogo jusqu’à Blaise Compaoré, les dirigeants de notre pays ont si pertinemment pratiqué une politique de refus d’acceptation des bases militaires étrangères (notamment françaises) sur le territoire national, ils ont fait peu de choses pour que les casernes soient situées en dehors des grandes villes et particulièrement de la capitale, Ouagadougou.

 

Ils ont été encouragés en cela par des civils qui, un jour de janvier 1966, ont réclamé devant le camp Guillaume-Ouédraogo que l’armée prenne le pouvoir, avouant du même coup leur incapacité à gérer l’Etat de droit et admettant, par la même occasion, que le fait que les camps militaires sont installés en pleine ville n’est finalement pas une mauvaise chose.

 

Or, c’était ignorer qu’une des conséquences de cette situation a été de contribuer à conférer désormais à l’armée un rôle de premier plan dans la vie politique de la nation, et la suite de l’histoire du pays l’a amplement prouvé ; appelée à la rescousse en 1966, c’est elle qui en a pris l’initiative en 1974, 1980, 1982, 1983 et 1987 avec une part congrue pour les civils afin de donner une image liftée aux régimes. Fait notable: à l’exception de l’avènement du Conseil national de la révolution (CNR) le 4 août 1983, les autres prises du pouvoir par l’armée ont été effectuées par des éléments de la garnison de Ouagadougou.

 

C’est tout dire des risques que comporte l’existence de camps militaires dans les grandes villes pour des régimes démocratiques sans compter les exactions à l’encontre des civils et des corps paramilitaires qui participent à rendre le pouvoir moins populaire. L’autre conséquence est qu’à la moindre altercation entre un militaire et un paramilitaire ou entre un militaire et un civil, toute la ville et, avec elle, les fondements de l’Etat peuvent subir de violentes secousses. C’est ce à quoi nous venons d’être témoins.

 

- Les hommes du rang et singulièrement les nouvelles recrues ne sont pas épargnés par les conséquences de la vie chère, particulièrement en ville, bien que ces derniers temps sa cherté ait quelque peu diminué avec la légère baisse des prix des hydrocarbures. De plus, la plupart vivant en dehors des casernes, ils se trouvent confrontés aux problèmes du logement.

 

Dans l’armée, seuls les officiers et, dans une moindre mesure, certains sous-officiers s’en sortent soit grâce à leurs salaires, soit à la faveur des opportunités liées à leur lieu d’affectation, soit du fait des missions qu’ils accomplissent pour le compte de l’Etat ou d’organisations internationales telles les Nations unies. Il va sans dire que cela engendre nécessairement des frustrations pas forcément justifiées, mais qui ont tout de même l’inconvénient de conditionner à certains comportements répréhensibles.

 

La rumeur dit d’ailleurs que pour les hommes du rang, ils n’ont plus de chefs militaires officiers, car ces derniers sont de plus en plus éloignés d’eux à cause de leurs fonctions, des missions (pour le compte des Nations unies par exemple) ou de leurs pratiques. Ils ne reconnaîtraient comme chefs que les sous-officiers. Un vrai problème pour une armée censée être opérationnelle surtout en temps de guerre, car les sous-officiers excellent en tactique, mais rarement en stratégie, compétence des officiers. Le hic, c’est qu’il faut les deux éléments dans une armée digne de ce nom.

 

- Le fait de vivre en ville expose les humains aux délices de cette forme particulière de l’occupation de l’espace sans leur donner (toujours) les moyens de satisfaction du désir intense que cela suscite. Ces désirs non satisfaits et non sublimés, mais simplement refoulés engendrent dans bien de cas des tensions psychiques réelles (sans que le sujet ait nécessairement conscience des causes) qui ne demandent que des conditions favorables pour transformer l’individu en une arme destructrice d’autrui et parfois autodestructrice.

 

Les militaires sont d’autant plus exposés que leur traitement salarial est plus intéressant que celui des agents civils de l’Etat à qualification égale, sans oublier qu’ils n’ont (à l’exception des professionnels de la santé et des éléments du génie militaire) l’occasion de prouver réellement ce qu’ils valent qu’en temps de guerre ; or les guerres ne sont plus de nos jours des phénomènes quotidiens quoiqu’elles surviennent.

 

La seule manière d’évacuer le trop-plein d’énergies, d’expérimenter ce qu’ils ont appris, de se défouler, de montrer leur bravoure et d’avoir une certaine reconnaissance de la société (même si c’est plutôt la peur qu’ils inspirent à cause des moyens disproportionnés qu’ils utilisent pour aider leurs camarades qui ont parfois maille à partir avec des civils), c’est de bâtonner des civils pour un oui ou pour un non, brûler un feu rouge au nez et à la barbe de la police, refuser de s’arrêter pour les contrôles de police…

 

- L’impunité qui a entouré les homicides dont des agents de la police nationale se sont rendus coupables ces derniers temps à Balpouré, à Pièla et maintenant à Ouagadougou contre un des leurs a été l’une des raisons citées par les militaires pour en découdre directement avec la police dans son ensemble, fût-il dans un mépris total des textes qui régissent le fonctionnement de l’Etat de droit.

 

Et l’occasion faisant le larron, les jeunes militaires s’en sont saisis pour avancer des revendications que leur statut ne leur permettait pas de poser par voie de grève.  C’est donc dire que s’il y a le moindre déficit de confiance entre le citoyen et ceux qui sont chargés de dire le droit, il peut, si ses moyens le lui permettent, être tenté de se faire justice lui-même. Bien entendu, la police n’est pas le seul corps concerné puisqu’on sait que la réconciliation totale bute sur des crimes commis par l’armée, mais restés impunis jusqu’à ce jour.

 

Aujourd’hui, la situation est en train de revenir à la normale bien qu’une bonne partie des agents de police restent encore cloîtrés chez eux. C’est la preuve que la probabilité d’un nouvel incendie quoique pas forte n’est pas nulle. La manière dont la suite des choses sera gérée déterminera à coup sûr la cicatrisation de cette plaie béante ouverte au sein des forces de défense et de sécurité et qui pourrait, à terme, infecter mortellement l’ensemble du corps social et une démocratie âgée seulement de quinze ans.

 

 Z.K.

Sources Les Mercredis de Zoodnooma Kafando

in L'Observateur Paalga du 27/12/06



27/12/2006
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