L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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15-Octobre : «Ce sont des familles qui ont traversé l’enfer»

Jean Hubert Bazié

«Ce sont des familles qui ont traversé l’enfer»

 

La plupart des veuves que nous voulions approcher pour les besoins de ce reportage étaient injoignables. Quelques-unes avec qui nous avons pu prendre langue ne tenaient pas à s’exprimer. Jean Hubert Bazié, président de l’Union des partis sankaristes (UPS), a bien voulu donner un petit témoignage sur ces familles qui ont été endeuillées le 15 octobre 1987.

 

De mémoire de journaliste au desk politique de l’Observateur paalga, rarement on aura vu Jean Hubert Bazié s’exprimer avec autant de compassion. On peut d’emblée rétorquer que c’est de bonne guerre pour le sankariste qu’il est d’avoir la larme facile face aux dures épreuves qu’ont connues les proches des familles d’anciens compagnons de lutte. Mais reconnaissons que souvent, l’émotion qui vous étreint n’est pas toujours calculée. Elle est sincère. A l’évocation d’une des veuves du 15-Octobre que nous avions approchée, mais qui a refusé de s’exprimer et dont il connaît bien le défunt mari faisant partie des morts du 15-Octobre, il s’est apitoyé : «La pauvre… Ne lui en voulez pas…Elle a beaucoup souffert… A la mort de son mari, on aurait pu lui permettre de mettre la maison en sous-location afin que les enfants puissent continuer d’aller à l’école. Ce qui n’a pas été le cas…». Mais, à la vue de notre appareil qui est en train de tourner, notre interlocuteur nous intime gentiment l’ordre d’arrêter l’enregistrement. «Arrêtez l’enregistrement…Je ne peux prendre la nourriture d’un autre manger ! Sur le plan moral, la question des morts est un sujet très sensible». Pendant la Révolution des capitaines, Jean Hubert Bazié a été directeur de publication du journal satyrique «L’Intrus» et responsable du média révolutionnaire Radio Entrer Parler (REP). C’est donc un truisme de dire qu’il s’est beaucoup frotté aux têtes de proue de cette idéologie révolutionnaire et par conséquent aux 12 «apôtres» qui ont péri à la même heure que Sankara. Foi d’Hubert Bazié, actuellement président de l’Union des partis sankaristes (UPS), c’était des gens jeunes, dévoués, et qui étaient fiers de servir un idéal. La plupart avaient un âge où l’on se donnait entièrement à quelque chose de positif et cela sans compter. Et il garde un souvenir assez particulier d’un des morts du 15-Octobre. Il s’agit de Frédéric Kiemdé. Avec mélancolie, il se rappelle : «Je ressens une grande émotion à chaque fois que je parle de lui parce que… (Silence)… il est venu … (long silence)… deux ou trois jours avant sa mort me rendre visite. C’était un jeune très gai, qui aimait rire et faire rire. C’était quelqu’un de communicatif et de véritablement positif. Il s’adonnait à toute chose avec entrain et  gaieté. Par conséquent, il créait autour de lui une ambiance joyeuse. C’était en somme un esprit révolutionnaire. Aujourd’hui, les gens considèrent la Révolution comme un épouvantail. Je ne me rappelle plus d’où Kiemdé est venu, mais tout ce que je sais, c’est qu’il travaillait à la Présidence et il était rare que Sankara se trompe sur les gens. La plupart qui étaient à côté de lui, je dis bien la plupart, c’étaient des gens volontaires, prêts à travailler 24 h sur 24, des personnes qui comprenaient le sens du sacrifice». Sur le quotidien des veuves et enfants de ces hommes morts pendant la soirée du dénouement tragique, il a lâché la phrase suivante : «Ils ont dû traverser l’enfer». Il reste persuadé que ces familles ont connu la galère et ils n’en sont pas sortis jusqu’à présent. Lui qui se considère comme «un privilégié du destin » pense que le quotidien reste difficile pour ces familles qui ont été endeuillées le 15 octobre 1987. Et de préciser son idée : «L’ostracisme, l’insulte facile et la transformation par les autres de  ces victimes en supervictimes ne sont pas faciles à vivre. Vous savez, il y en a qui, quand ils vous voient  par terre, ils n’hésitent pas à vous cracher dessus. Surtout s’il y en a derrière pour l’applaudir ; et si le cracheur pense que de par la vertu de ses crachats, il peut avoir du galon, il ne réfléchira pas longtemps. Dans notre petite vie, nous avons vu défiler de ces faiblesses. Et je suis persuadé que la famille directe de ces disparus du 15-Octobre ont traversé la galère et y sont toujours. Si elle n’est pas financière ou matérielle, elle est sûrement morale». Mais pendant qu’on y est, où se trouvait-il, lui, au moment où ça canardait fort au Conseil ? Il s’est d’abord refusé à y répondre, après un long soupir, en nous priant de nous référer à un témoignage de Fidèle Toé dans un livre de Valère Somé «Non… Ce n’était pas intéressant…Je préfère ne pas en parler…». Mais avec notre insistance, il a consenti à lever un pan du voile pour clore le chapitre : «  J’étais au téléphone avec ce même Fidèle Toé, qui se trouvait dans un bureau situé au Building Lamizana qui surplombe le Conseil de l’Entente. Pendant que nous étions en communication, je percevais les coups de feu. Lui encore plus. Voilà ! Je préfère m’en arrêter là».

I.K.B

L’Observateur Paalga du 15 octobre 2007



15/10/2007
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