L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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Carnet de route : «L’intégration en marche» ! Mais à quel prix ?

CARNET DE ROUTE

«L’intégration en marche» ! Mais à quel prix ?

 

Il y a peu, des confrères burkinabè munis d’ordre de mission et de carte de presse ont effectué un voyage d’études de 10 jours au Bénin, au Togo et au Ghana. C’est le jour de leur retour à Ouagadougou, le 26 août 2007, que j’ai entrepris une tournée privée de 7 jours, suivant le même trajet, sans ordre de mission, ni carte de presse ; donc comme un passager ordinaire qui a eu la «chance» de suivre et de  subir par moments les tracasseries auxquelles la population voyageuse et les transporteurs sont soumis à longueur de journée sur nos routes.

 

A l’aube de cette journée dominicale, j’ai pris place dans le deuxième car d’une compagnie de transport de la place pour rallier Cotonou, où le premier car avec qui nous allions cheminé tout le long du trajet, devrait nous abandonner pour Lagos. J’ai occupé le siège n°3, qui se trouve au côté opposé du conducteur. Le convoyeur est assis entre le chauffeur et moi. Ce matin, mon objectif était de tout voir, à commencer par ce slogan inscrit à l’arrière des cars de ladite compagnie : «L’intégration en marche».

Quand nous avons franchi Nadiagou, le dernier poste de police burkinabè où le contrôle d’identité a été rapide et sans racket, j’ai acquiescé «l’intégration en marche». Mais j’ai vite déchanté à Porga, le premier village béninois. Là, chacun des passagers des deux cars a joint 500 FCFA à sa pièce d’identité. J’étais le dernier à m’exécuter après avoir reçu cette réponse d’un policier béninois : «c’est la police de l’immigration, c’est comme cela partout».

Je regagne mon siège aux côtés du convoyeur et du chauffeur. Ce dernier sort d’un sac, une liasse de billets de 1000 FCFA qu’il range dans sa poche. J’ai vite deviné ce à quoi elle était destinée. C’est le «gombo» des PDG (policier, douanier, gendarme). Nous avons traversé le "cœur" du Bénin pour arriver à Cotonou avec au compteur 16 postes de contrôle. A chaque poste de contrôle, le convoyeur a laissé 1000 F CFA, sauf à Natitingou où la douane a récupéré 2000 F et la police autant, avec à la clé, cette injonction que le convoyeur m’a rapportée : «La prochaine fois, si ce n’est pas 4000 F, vous ne passerez pas».

 

Comme un numéro de prestidigitation

 

Deux catégories d’agents de police se rencontrent sur cette route. La première catégorie est celle qui attend qu’on descende avec le classeur dans lequel est rangé le billet de banque. En faisant semblant de vérifier la conformité des pièces, elle le soutire sans sourciller. La deuxième est celle qui n’est ni intéressée par la couleur du classeur ni par les passagers. Les agents de cette catégorie s’approchent de la portière du chauffeur qui lui tend l’argent par la fenêtre. C’est la catégorie la plus importante sur la route béninoise. Les gestes du conducteur et de l’agent se font si rapidement qu’on a l’impression que le véhicule ne s’est pas immobilisé. Ce sont des gestes si souvent répétés qu’ils sont fulgurants comme un numéro de prestidigitation.

Après une nuit passée à Cotonou, j’ai mis le cap sur Lomé. Le transport ne m’a coûté que 2 500 FCFA. Cependant, la petite traversée de la frontière Bénin - Togo m’a pris 2 000 FCFA, soit 1 000 FCFA pour la police d’immigration béninoise et autant pour sa consœur togolaise. Mon compagnon de route pour la circonstance, un Burkinabè installé de longue date à Lomé, a payé autant, mais sans exhiber sa pièce d’identité.

Dans la capitale togolaise, une fois mon sac déposé à l’hôtel, j’ai pris la direction de la plage. Avec un ami, nous avons pris place dans le seul maquis qui était encore ouvert sur la mer. Dans cette nuit éclairée par la lune qui s’apprête à annoncer le Ramadan,  j’ai eu le loisir de contempler la mer et le ressac des vagues qui venaient se briser sur le sable. J’ai pu mesurer le danger auquel s’expose la jeunesse africaine tentée par l’immigration clandestine.

Ouri Barry fait partie de ces jeunes qui ont échoué dans leur tentative. Je l’ai rencontré dans un kiosque à café. 27 ans, de nationalité guinéenne, le jeune Barry s'essayait au petit commerce à Bamako avant de se laisser séduire par l’aventure des îles Canaries. Il est passé, m'a-t-il raconté, par la Mauritanie pour chercher à atteindre l’Espagne. Ils étaient 80 dans leur embarcation. Après plusieurs jours de traversée dans l’océan, ils ont été interpellés par la police marocaine qui les a reconduits au Mali. «Nos conducteurs se sont perdus dans l’océan lâche-t-il. Dans leur tentative de retrouver la bonne orientation, ils ont franchi les eaux territoriales marocaines.» Avant d’embarquer, Ouri et ses frères africains avaient entendu dire que les sujets de Sa Majesté Mohamed VI disposaient d'appareils sous la mer qui détectent tout trafic dans leurs eaux. «Ils vous voient passer sans rien dire, mais dès que vous entrez dans leurs eaux territoriales, m’a-t-il dit, ils vous renvoient vers votre provenance selon un accord qu’ils ont signé avec les autorités espagnoles.»

 

Nos dirigeants n'ont rien à nous offrir

 

Qu'à cela ne tienne, Ouri et beaucoup de ses compagnons n’ont pas désarmé. Il compte repartir. Mais en attendant, il s’est retrouvé à Lomé, précisément dans un centre d’accueil guinéen,  avec en poche 2500 francs CFA qui lui ont permis de s’acheter une puce avec un crédit de 500 francs de communication. Avec ces unités, il téléphonera à son grand frère en Espagne pour rétablir le contact et attendre de l’argent afin de reprendre la route de l’Europe. «Dans tous les cas, c’est une question de vie ou de mort», soupire-t-il tel un cœur qui n'a pas ce qu'il désire, tout en baissant la tête et en fixant le sol "loméen" comme pour dire que la misère est la chose la mieux partagée en Afrique. Il préfère consommer sa misère actuelle à Lomé plutôt qu’à Bamako. «Là-bas, j’avais une belle moto et je m’habillais bien, m’a-t-il confié. Avec toutes mes économies sacrifiées sur la «route» de l’Espagne, il me sera difficile de lever la tête dans mon  quartier.» Ce qui choque Ouri, c’est cette impression que «nos dirigeants n’ont rien à nous offrir, car ils sont coupés de la réalité.»

Une chose est certaine, la corvée des populations pour circuler dans la sous-région contraste avec les discours politiques. Tenez ! Pour traverser les quelques dizaines de mètres représentant la frontière entre le Togo et le Ghana, j’ai dû débourser 4 000 FCFA. Pourtant, le transport entre Aflao (Lomé) et Accra ne m’a coûté que 2 500 FCFA.

Tout commence par ce policier togolais, debout comme un poteau électrique avec une main qui électrocute le porte-monnaie de tout passant et dans le pantalon duquel, taillé pour les besoins de la cause, 1000 FCFA sont projetés dans la poche aimantée. Il est difficile de déjouer la vigilance de ce monsieur. A quoi représente ces 1 000 F ? Une réponse laconique nous est servie : "ce sont les frais de contrôle policier". Pourtant, Dieu seul sait que ce policier n’a pas touché à ma CIB.

A quelques mètres de là, nous faisons la queue devant un civil arrêté à 3 mètres d’une table tenue par un flic. Deux options se présentent alors : faire fouiller son sac par le «douanier» et payer 2 000 FCFA ou bien se dispenser de la fouille et payer 500 FCFA au civil. Dans ma tentative d'échapper à cette escroquerie, mon sac fut saisi et déposé sur la table. J’ai dû finalement négocier le paiement des 500 F.

Mon ouf de soulagement en franchissant la dernière ligne de racket togolaise fut de courte durée. J’ai été cueilli par la douane ghanéenne. La fouille rapide de mon sac de voyage effectuée, les gabelous de Kufuor me donnent la liberté de continuer mon chemin. Mais peine perdue, puisque tout juste derrière eux, un homme en civil, la soixantaine, est assis dans un bureau mobile. Il m’interpelle. A lui, je dois payer 1 000 FCFA représentant les frais de déclaration en douane. – Je ne suis pas un commerçant et la douane n’a rien trouvé dans mon sac, lui ai-je dit dans un anglais approximatif. – C’est pourquoi tu ne payes que 1 000 FCFA, m’a-t-il répondu dans un français tout aussi approximatif. La complicité entre ce monsieur et les douaniers m’a valu de perdre une quinzaine de minutes et de débourser 1 000 F.

Auparavant, j’avais déjà laissé 1 000 FCFA à la police ghanéenne d’immigration et 500 FCFA au poste ghanéen de contrôle du carnet de vaccination. Il paraît qu’avec la présentation du carnet de vaccination «on ne paye que 300 F».

 

Il n'y a pas reçu dans racket

 

Le comble est que toutes ces sommes sont encaissées sans laisser de trace. Aucun reçu n’est délivré. Comme aurait dit un éminent supporter des Etalons à qui on réclamait des justificatifs pour le wack, dans racket n'y a pas reçu. Naturellement. Les seules traces visibles sont ces paniers qui se remplissent et se déversent dans les tiroirs, puis dans les poches jusqu’à arroser certaines hiérarchies. C’est le seul moyen pour entretenir la pratique et accoucher de faux rapports destinés à ceux qui ne connaissent que la voie aérienne comme moyen de transport. Quand les premières autorités de nos pays doivent prendre la route, le cortège dissuade même le chien le plus enragé du pays bwa. Les mains racketteuses ouvrent grandement la voie pour ne laisser voir que des agents disciplinés qui savent serrer les f… Le cortège de Mouammar Kadhafi est passé par là. Le Guide libyen, on se rappelle, avait récemment entrepris un voyage terrestre qui l’a conduit à Accra pour défendre son projet des Etats-Unis d’Afrique. Cependant, il était certainement loin d’imaginer qu’à l’échelle même des sous-régions, il y avait encore des obstacles sur la route de l’intégration africaine.

Accra. La police, de par le travail d’éducation civique abattu dans le pays, fait oublier un tant soit peu, l’image trempée dans la corruption de la police frontalière. En dépit de l’embouteillage «monstre» sur les principales artères, c'est une ville où les véhicules n’hésitent pas à donner la priorité aux piétons. Des échangeurs à plusieurs échelles à l’image de celui du rond-point d'Adabraka où même les piétons ont leur espace, sont le témoignage vivant du développement des infrastructures routières au Ghana.

Arrivé la nuit, j’ai dû poser mes valises dans le premier hôtel qui s’offrait à moi. Le quartier Tudu, où le transporteur nous a déposés, a une «mauvaise» réputation. Le commentaire de ma voisine de voyage qui a fait le bon samaritain avec moi, m’a mis dans la peau d’un occidental qui débarque sans protection en Afghanistan ou en Irak. Il s’attend toujours au pire. Néanmoins, j’ai souhaité descendre au cœur de la ville, près du marché et de  la gare routière. Tudu "by night" m’a servi des images marquantes. Ma promenade nocturne me conduit devant des hangars où une centaine de jeunes filles et femmes dont certaines allaitent, sont couchées qui, sur des nattes de fortune, qui, sur des morceaux de carton, imbriquées les unes dans les autres comme dans une boîte de sardines. Ces filles et femmes n’ont pour abris que les seuls hangars de cette demi-douzaine de boutiques qui, au crépuscule, ferment pour leur ouvrir la terrasse. Mais les premières lueurs du jour ne les trouveront pas à cette place. Quid des besoins naturels ? Les toilettes publiques sont là, juste en face. Elles y feront la queue avant de retrouver leurs occupations de servantes, de transporteurs de bagages…  Quelle vie !

 

Un attroupement suspect

 

Mes "cent pas" me conduisent également devant un attroupement suspect. Autour d’une table tenue par une jeune femme, des jeunes gens s’impatientent pour se faire servir «le produit». A côté d’eux, d’autres, visage hagard, propos débridés, cheveux nostalgiques de peigne, rejettent des volutes de fumée tirée de ces «feuilles» roulées en pétard. L’image rappelle les enfants soldats manipulés par les seigneurs de guerre, toujours prêts à dégainer sous l’effet de la drogue.

J’ai quitté Accra avec l’envie d’y revenir pour confirmer ce que j’ai déjà pu constater. Durant les cinq jours passés dans la capitale ghanéenne, je n’ai pas vu d’accident de la circulation malgré l’importance du trafic urbain. Je n’ai pas non plus rencontré un taxi en mauvais état. C’est sans doute le résultat du respect de la réglementation dans le domaine de l’importation des véhicules d’occasion. Enfin, à Accra il ne m’a pas été donné de rencontrer «les enfants de la rue». Il paraît que l’Etat a mis en place des dispositifs pour les conduire systématiquement dans des centres d’éducation et de formation.

Sur le chemin de retour à Ouaga, le car de la compagnie ghanéenne nous a «largués» à Bolgatanga, non loin de la frontière. La fermeture temporaire du pont du Nazinon oblige. J’ai rallié la frontière en taxi, payé 1000 FCFA à la police frontalière du Ghana et rien du côté du Burkina Faso.

C’est à bord d’une DINA qui s’est chargé de nous éviter le pont de Nazinon que nous avons effectué notre entrée à Ouagadougou. En traversant Ouaga 2000, un des passagers lança cette boutade : «Arrêtons de faire le commentaire de Ouaga 2000. Lorsque vous venez d’Accra et même de Cotonou, vous vous rendez compte que le Burkina Faso est loin derrière». Les autres passagers appuient ses propos avec leur dose de comparaisons. Je relativise un peu leurs propos en disant que le Ghana dispose de plus de ressources que le Burkina.

En somme, pour ce que j’ai pu observé, le chauffeur du car qui m’a conduit à Cotonou a laissé 18 000 F aux «flics» béninois. Quant à moi, j’ai dû laisser 7 500 F dans cette escroquerie frontalière. En réalité, ce qui se passe à  Aflao dépasse l’entendement. Pour traverser cette frontière entre le Togo et le Ghana, certains voyageurs déboursent jusqu’à 6 000 FCFA. Pour cette frontière, il ne manque que l’inscription qui orne «la porte de l’enfer» que le poète italien Dante nous décrit dans son œuvre intitulée La Divine comédie : «Vous qui entrez, laissez toute espérance».

Dans cet environnement, nous ne pouvons que saluer les avancées enregistrées par le Burkina Faso vers la libre circulation des personnes dans l’espace CEDEAO. Pour cette cause, nous ne devons pas revenir en arrière ; mais plutôt travailler à ce que les autres nous rejoignent.

 

Aboubacar Sy

L’Observateur Paalga du 26 septembre 2007



26/09/2007
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