L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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Contrebande de carburant au Burkina : Marée noire sur Tenkodogo

Contrebande de carburant au Burkina

Marée noire sur Tenkodogo

"Essence par terre" ! Ils sont certainement nombreux, les Burkinabè qui s’étonneront à la découverte de cette expression qui peut paraître étrange. Jusqu’ici, en matière de "...par terre", l’on connassait les fameuses librairies et autres restaurants "par terre". Mais de "l’essence par terre", beaucoup n'en avaient sans doute pas encore entendu parler. Il s’agit d’un juteux commerce en expansion très fulgurante dans la région est du Burkina. Du carburant frauduleusement importé et vendu à des prix défiant toute concurrence. Un vaste et puissant empire de contrebandiers est à la base de ce trafic qui inonde toute la zone du liquide précieux. Un séjour à Tenkodogo, plaque tournante de ce commerce, nous a permis de toucher du doigt l’ampleur de cette pratique qui menace sérieusement le monopole de la Nationale des hydrocarbures. Zoom sur un marché noir aux contours insondables face auquel autorités et forces de l’ordre semblent impuissantes.

En débarquant à Tenkodogo, en cette matinée d’octobre, ce qui retient d'emblée l’attention du visiteur, est sans conteste cette pléiade de stands rudimentaires qui inondent la ville. Ces étals sous forme de petits échafaudages, sur lesquels trônent des bouteilles, que l'on rencontre presque à tous les 100 m. Ne vous y trompez pas, ce n’est pas de l’huile de cuisine. C’est "l’essence par terre", encore appelée "essence frelatée", ou "kpayo" au Bénin. Ici, tout le monde en raffole. Les stations-services ne semblent pas avoir voix au chapitre. Rares sont les usagers qui abreuvent le moteur de leurs guimbardes de ce côté-la. Sauf quelques-uns, des fonctionnaires pour la plupart, qui ont besoin d’une facture pour des besoins comptables dans leurs services, se voient obligés d’y aller.

Une ampleur déconcertante

En tout cas, l’essor de "l’essence par terre", est spectaculaire à Tenkodogo. Le phénomène a atteint une ampleur telle que les autorités locales en sont inquiètes. Chaque jour qui passe voit sa déferlante de cortèges qui déversent le liquide précieux sur le territoire. Dans toutes les localités de la région, témoigne la douane de Tenkodogo, ce sont de gros fûts qui sont entreposés et les consommateurs ne jurent plus que par ce carburant. "La zone est pratiquement inondée actuellement par cette essence. Des familles toutes entières ne vivent que de ce commerce au niveau des frontières. Et le comble, témoigne-t-on, c’est que le phénomène évolue à une vitesse vertigineuse vers l'intérieur du pays. Il est très courant de voir des véhicules (4X4) de certains services publics aller de l'autre côté de la frontière, faire le plein de leur réservoir et remplir des fûts pour repartir. Certains mêmes viennent de Ouagadougou", nous a-t-on confié. C’est dire que toutes les couches sociales sont concernées par le phénomène. Selon Hyacinthe Tarpaga, chef de brigade mobile adjoint des douanes de Tenkodogo, le phénomène a atteint un seuil tel que la douane ne peut plus le contenir. "C’est un phénomène que la douane a essayé de contenir en vain. On se rend compte qu’il est quasiment impossible d’empêcher ces gens. Donc la douane essaye de faire en sorte que l’Etat ne perde pas sur tous les plans. A défaut d’empêcher, qu’on puisse au moins prélever quelque chose pour le budget de l’Etat. C’est chose ainsi que certains bureaux frontaliers essayent de dédouaner en quelque sorte ceux qui sont un peu organisés et qui passent par ces bureaux. Cela évite que tout échappe à la fiscalité", confesse-t-il, médusé. Aussi, la mission de la douane est-elle très complexe, dans la mesure où, poursuit-il, au-delà de l’aspect fiscal, il y a un coté social qu’il ne faut pas perdre de vue, étant donné le contexte général de pauvreté dans lequel baignent les populations dans notre pays.

Surtout pas de répression

Aux yeux des autorités locales, le problème du traftc du carburant se présente comme un véritable serpent de mer. Du côté de la douane par exemple, il est inconcevable d’envisager une quelconque répression, confie le chef adjoint des douaniers de Tenkodogo. Selon lui, le bureau de douanes de Bitou, a pris feu une année, tout simplement parce que l’on avait saisi ce carburant et l’avait stocké dans ses locaux. on dit ici que lorsque la douane saisit le carburant des mains des contrebandiers et le stocke dans ses locaux, ceux-ci s’arrangent, la nuit venue, pour y mettre le feu. "En général nous n’avons pas de lieu approprié pour stocker un tel produit. Même à Tenkodogo, lorsqu’il nous arrive d’en saisir, nous nous arrangeons pour qu’il ne passe pas la nuit au niveau du bureau. Si le propriétaire n’arrive pas à s’acquitter des taxes, on est obligé de trouver des gens pour l’écouler afin de nous en débarrasser, au risque de voir nos locaux incendiés".

Pourquoi cette ruée ?

Mais qu’est-ce qui explique cette coulée ininterrompue de l’or noir dans l’est du Burkina Faso? Pourquoi cette ruée de plus en plus incontrôlable vers un produit aussi controversé ?

Divers facteurs expliquent cette propension à la fraude de l’essence, à en croire les témoignages recueillis à Tenkodogo. Les plus plausibles sont surtout d’ordre socio-économique. Pour la plupart des consommateurs, c’est surtout le prix de ce carburant qui attire. Pendant que le prix de l’essence de la SONABHY est en hausse constante, ce carburant a un coût nettement bas depuis de longues dates. Ce qui le rend accessible à toutes les bourses. Etienne Sorgho est enseignant à Zabré. Il dit consommer "l’essence par terre" depuis longtemps et cela le soulage énormément. Selon lui, pendant que le prix de l’essence 2 temps à la station tourne autour de 650 F CFA, celui du "par terre" est à 600 F CFA. Mieux, lorsqu’il veut faire le plein de sa moto, son vendeur peut lui faire une remise. Autant de faveurs qui n’existent pas à la station.

Tout en reconnaissant que la qualité de cette essence laisse parfois à désirer, l’enseignant de Zabré pense qu’elle vaut mieux. "Dans un contexte de pauvreté généralisée, la qualité importe peu. Pourvu, lâche-t-il, que l’on puisse se déplacer au jour le jour".

Akim, lui, est chauffeur de "taxi moto" à Tenkodogo. Comme d'autres collègues, il n'utilise que "l’essence par terre". Il n'y a qu'avec elle qu'il peut faire de bonnes affaires. Contrairement à l’acception populaire, il n’a pas à redire sur la qualité de cette essence. Selon lui, elle est de bonne qualité. C’est plutôt celle des stations qui crée souvent des problèmes aux engins, parce que "le mélange n’est pas toujours bien fait dans les machines. Or avec les bouteilles, c’est vis-à-vis, on peut mieux contrôler le mélange", explique-t-il. Il confie avoir pris un jour de l’essence dans une station-service et celle-ci aurait bloqué son moteur. Et depuis ce jour, il ne jure que par le "par terre".

Crise de confiance avec les stations

En outre, Akim pense que dans les stations, on ne sert pas toujours la quantité exacte correspondant à ce que l’on paye. Et l’acheteur n’a aucun moyen de vérification. Toute chose qui ne peut se faire avec les bouteilles qui sont transparentes. Autre cause de l'essor de ce carburant, évoquée par les responsables de la douane, le monopole de la SONABHY. "Le fait que le marché du carburant soit un monopole de la SONABHY au Burkina Faso est salutaire parce qu’elle contrôle la qualité du carburant et régule ce secteur, certes. Mais, il faut reconnaître que cela n’est pas sans difficultés. Ici, nous sommes à proximité de plusieurs frontières et dans les pays voisins, ce type de monopole n’existe pas et le carburant se vend moins cher, là-bas. Dans les villes frontalières comme Cinkansé, cette essence est nettement moins chère par rapport à celle de la SONABHY, qui revient de Ouagadougou, avec toutes les incidences liées au coût du transport", explique-t-on.

Des effets pervers incalculables

Sans la moindre précaution, femmes et enfants manipulent le liquide inflammable dans les rues de Tenkodogo Quand on sait le caractère extrêmement dangereux de ce produit, sa manipulation, dans l’insouciance la plus délirante, donne souvent des frissons. Le risque est vraiment énorme. Mais, habitués qu’ils sont à cette pratique qui fait partie intégrante de leur quotidien depuis des décennies, les Tenkodogolais ne semblent plus s'en émouvoir.

Pourtant, ce ne sont pas les déboires qui manquent au tableau sombre de cette pratique peu orthodoxe. En plus de la qualité douteuse du produit reconnue de tous, une longue liste de drames existe au chapitre de ce commerce. Il y a quelques années, une boutique aurait été entièrement consumée du fait de la manipulation hasardeuse de l’essence. L’enfant d’une vendeuse porterait à jamais les séquelles des flammes sur son corps parce que sa mère aurait commis l’imprudence de l’installer sous son stand pour dormir avant que celui-ci ne prenne feu par la suite. La dernière mésaventure en date dans cette série noire est l’incendie qu’a frôlé l’hôpital régional dans la nuit du 19 au 20 septembre dernier, lorsqu'un point de vente de cette essence, installé à proximité du mur de cette infrastructure, a pris feu. Le propriétaire dudit point de vente aurait aussi commis l’imprudence d’allumer une lampe à pétrole pour éclairer son commerce la nuit venue.

Aussi, l'adjoint au patron de la douane pense-t-il qu'en réalité, les gens ne font pas réellement le rapport prix–qualité. "S’ils faisaient ce rapport, je pense que beaucoup éviteraient ce carburant qui est manifestement de mauvaise qualité et qui a des conséquences dommageables pour le consommateur", confie- t-il, avant d'indiquer que personnellement il a toujours déconseillé à ses proches d’utiliser ce carburant. "Pendant que j’étais en poste à la frontière du Ghana, j’ai été obligé de descendre le réservoir de mon véhicule, parce cette essence y avait fait des dégâts. Il était totalement ensablé. Certains vendeurs sans scrupule, n’hésitent pas souvent à mélanger l’essence avec du pétrole, en vue d’augmenter leur profit", explique-t-il.

Survivre à Tenkodogo

Et puis, les stations-services sont rares dans la ville, ce qui, pense Etienne Sorgho, n’encourage pas les usagers à aller vers elles. "Pour une si grande ville, il n’y a qu’une seule station qui fonctionne relativement bien. Souvent, on se retrouve en panne d’essence à l’autre bout de la ville. Entre marcher jusqu’à cette station et le "par terre" qui est à portée de main, le choix est vite fait". Sa proximité par rapport aux populations est une force de cette essence. "Pour pouvoir se procurer l’essence de la station, il faut souvent perdre au moins un demi-litre pour l’atteindre. Cela n’arrange pas le consommateur".

Issiaka Ibriga, gérant de la station Total aérodrome de Tenkodogo pense justement que c’est "l’essence par terre" qui fait que les stations ne peuvent pas survivre à Tenkodogo. Selon lui, non seulement cette essence est de qualité douteuse, elle esquinte les moteurs, mais aussi, elle perturbe sérieusement le marché. « Il est très difficile, avec les charges que nous avons, de faire face à cette concurrence. Une de nos stations a dû fermer boutique parce qu’elle ne pouvait plus tenir face au flot dévastateur des contrebandiers. Le phénomène prend de l’ampleur au fil du temps et l’administration ne semble pas s’en préoccuper. Il y a une sorte de laisser-faire que nous ne comprenons pas", déplore M. Ibriga. Les responsables de Total seraient venus à Tenkodogo faire le constat. Ils auraient, photos à l’appui, saisi les autorités mais jusque-là, pas de réaction. Cette concurrence déloyale serait aussi à la base de l’hésitation de certaines autres sociétés pétrolières à s’installer dans la région. Une autre société pétrolière qui a même construit sa station s’inquiète finalement, à cause de ce carburant de contrebande.

Pour Issiaka Ibriga, les propriétaires des stations-services qui payent les taxes à l’Etat sont brimés par des gens sans foi ni loi, qui agissent dans l’illégalité absolue. Jugeant cela injuste, il en appelle à une coalition des sociétés pétrolières pour préserver leurs intérêts.

Ladji Bama

Le Pays du 30 octobre 2007

Encadré  I

Le gouverneur préoccupé

"Avant que je ne devienne gouverneur de la région, j’avais déjà, lors d’un séjour au Bénin, pu constater cette pratique dans ce pays et cela m’avait sérieusement troublé. Qu’un produit aussi délicat soit manipulé de la sorte, cela est inquiétant. Si bien que lorsque je suis arrivé dans la région et que j'ai constaté l’ampleur du phénomène, j’en fus très préoccupé. Et selon les informations en ma possession, le phénomène est en croissance continue. Il évolue vers l’intérieur du pays et, dans ces conditions, il n’est pas exclu qu’un jour il atteigne la ville de Ouagadougou, si ce n’est déjà chose faite. Des tentatives d’éradication, avec la douane notamment , ont, semble-t-il, été entreprises par le passé mais celles-ci ont été infructueuses face à l’ampleur de la situation. Cela veut dire que la solution n’est plus au niveau régional, mais c’est sans doute à l’échelle nationale, impliquant divers partenaires. En attendant, il faut nécessairement que les gens prennent conscience de la dangerosité du fléau qui, si l’on n’y prend garde, gangrenera l’ensemble du pays et ce sera dommage pour tous", confie le gouverneur du Centre-Est, Siméon Sawadogo. Du reste, il est envisagé une large concertation nationale dans un proche avenir pour trouver une solution définitive au phénomène.

Encadré  II

Les zémidjans sont là

Les zémidjans, encore appelés taxi-motos, bien connus au Togo et au Bénin, sont en train de signer leur entrée au Burkina Faso. A Tenkodogo, leur présence est déjà très remarquable. La dizaine, ils sont généralement stationnés à l’entrée des gares et proposent leurs services aux voyageurs. La course fait 300 F CFA le plus souvent. Ce sont eux les plus gros consommateurs de l’essence par terre à Tenkodogo. Akim, un conducteur de Zémidjan, célèbre à Tenkodogo, dit faire de bonnes affaires. Selon lui, lorsque les affaires marchent bien, il peut faire un bénéfice journalier de 5 000 à 6 000 F CFA.

Encadré III

Qu'est-ce qu'un marché noir ?

Le marché noir se définit généralement comme un marché parallèle, le plus souvent illégal, sur lequel sont échangés des biens difficiles à trouver sur les marchés classiques, ou simplement interdits par la loi en vigueur. Il relève le plus souvent du secret de Polichinelle, car tout le monde sait qu'il existe, chacun l'alimente, soit en tant que fournisseur, soit en tant qu'acheteur. Le prix de ces biens est en général plus élevé que le prix habituel du marché, mais il peut arriver, comme c'est ici, que certains produits qui échappent à toute fiscalité s'y retrouvent à des prix nettement bas. Quand bien même il est prohibé par la loi, le marché noir est prisé de tous. Ses conséquences sur l'économie sont néfastes.

Encadré IV

La fin du monopole

Il ne faut plus se leurrer ; l’assertion selon laquelle la vente de l’essence au Burkina Faso est le monopole de la Société nationale burkinabé des hydrocarbures (SONABHY), est caduque. Même si officiellement cela n'est pas admis, la réalité du terrain n'en est pas loin. Un petit détour dans les régions frontalières du Burkina Faso avec le Togo, le Ghana, le Bénin ou même le Niger, pour constater le fulminant trafic qui draine sur le territoire national un flot ininterrompu d'essence frélatée, suffit pour s’en convaincre. Les conséquences si bouleversantes et le contrôle chimérique du phénomène, rendent le constat sur les lieux tout simplement ahurissant.



30/10/2007
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