L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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Débat : La chefferie traditionnelle est politique

Débat

La chefferie traditionnelle est politique

 

Si en Europe et même Afrique, la monarchie constitutionnelle est une forme d'organisation politique dont s'accommodent bien de peuples et d'élites, alors, pourquoi s'indigner de la participation des chefs traditionnels, comme acteurs de premier plan, à la vie politique burkinabè ? C'est la question posée par le Pr Basile L. Guissou, maître de recherche en sociologie politique, dans le présent écrit. Multipliant les réformes historiques, l'auteur s'efforce de démontrer que la chefferie traditionnelle est d'essence politique.

 

Introduction

 

Si la politique doit se définir comme l’art de gérer les communautés humaines, «la manière d’exercer l’autorité dans un Etat ou une société» ([1]), il n’y a pas de discussion possible pour constater que la chefferie traditionnelle est politique, depuis sa naissance jusqu’à nos jours.

 

Quelles que soient l’organisation et les règles de fonctionnement, qui varient selon les groupes «ethniques» et les types de communautés du pays, lequel compte 59 groupes linguistiques ([2]), partout il existe des autorités et des pouvoirs politiques traditionnels, que la colonisation française a trouvés en place. La création du territoire français de la Haute-Volta par décret, le 1er mars 1919, n’a pas réussi à faire disparaître les chefferies locales. Bien au contraire, après la conquête militaire, la France a été obligée de reconnaître la réalité politique locale pour chercher la collaboration des chefs, de gré ou de force.

 

Des chefs ont été destitués, arrêtés, emprisonnés et remplacés par des «chefs plus dociles, plus soumis à la France». Le cas de Kaya (Sanmatenga) a été révélé au grand public par la nomination du Naaba Koanga, le 16 juillet 1994 (cf. le journal «Le Pays» n°696 du lundi 18 juillet 1994). Depuis le 21 juillet 1939, l’administration coloniale française avait destitué le Naaba Sawadogo du Trône du Sanmatenga. Après 56 ans, c’était le retour à la légalité sinon à la légitimité.

 

Dans l’Ouest du Burkina, en pays lobi par exemple, il n’existait pas de chef de canton traditionnel. L’administration coloniale, pour mieux contrôler les populations et assurer son autorité, va «fabriquer» et imposer des chefs de cantons.

Le prétexte était que les Lobis n’étaient pas civilisés (tout comme les autres communautés), qu’ils ne connaissaient pas la discipline et l’ordre. Mais ces sociétés étaient tout simplement différentes des autres. Leurs systèmes politiques étaient adaptés à leurs besoins et à leurs civilisations propres, et ne pouvaient pas tout simplement être importés «d’ailleurs».

 

Ces deux exemples montrent très bien que la chefferie traditionnelle est politique et que la colonisation française en Haute-Volta (1919-1960) a travaillé avec les chefs pour asseoir sa politique de domination. Nous ne pouvons pas analyser le problème de la chefferie dans la politique sans nous référer au passé et à l’histoire des institutions politiques précoloniales, coloniales et postcoloniales.

 

I – La chefferie traditionnelle dans le Burkina Faso précolonial (1853-1919)

 

Avant l’arrivée des colonisateurs français sur les terres qui allaient constituer le territoire de la Haute-Volta (1919), toutes les communautés humaines qui y vivaient avaient des pouvoirs politiques organisés selon leur histoire, leurs coutumes, leurs langues, leurs religions et leurs valeurs de civilisation propres. Ceux qui veulent plus de précisions peuvent lire le livre d'Annie Merlet (1995) : «Textes anciens sur le Burkina (1853-1897).» Paris, Ouagadougou. Editions Séphia – ADDB.

 

Ce livre contient les récits de voyage des premiers européens qui ont visité ces pays, qui ont vu les femmes et les hommes vivre dans les villes et villages. Ils ont rencontré des chefs et ont discuté avec eux. Ils ont décrit ce qu’ils ont vu et entendu, et ces textes sont très clairs et précis : il n’existait pas de «vide institutionnel ou politique» que l’Europe avait pour mission (de la part de qui ?) de combler.

 

Retenons seulement que tous les pouvoirs politiques qui existaient se connaissaient tous et avaient des relations parfois très poussées et très étroites, malgré leurs différences comme les différences de langue, de religion, d’organisation sociale et politique. Par exemple, la «Cité-Etat» de l’Almamy Ahmed Baba Karamokoba Sanogo, constituée autour de la Mosquée de Lanfiéra, avait un rayonnement spirituel et intellectuel dans toute l’Afrique de l’Ouest. L’enseignement religieux du saint homme attirait des élèves de partout. Son savoir scientifique (astronomie, philosophie, histoire) a été reconnu par les premiers conquérants français comme le lieutenant-colonel Louis Parfait Monteil (1890-1892).

 

Ce militaire écrit que Karamokoba était «un cerveau puissant», un homme cultivé, qui avait beaucoup lu et étudié. C’est pourquoi aussi, il voulait obtenir une lettre de Karamokoba pour l’introduire auprès du Moogho Naaba de Ouagadougou.

Depuis Paris, le lieutenant-colonel Monteil savait qu’il y avait de très bonnes relations entre l’Almany de Lanfiéra et le Moogo Naaba. L’Emir de Dori, Dicko Nassourou, nous a confié en 1994, que tous les chefs de Dori ont toujours eu des relations suivies avec le Moogho Naaba. Il existe une écriture codée pour communiquer, et seuls les deux chefs peuvent la décoder et en comprendre le message.

 

Dans ma thèse de doctorat d’Etat([3]), les résultats de 20 ans de recherches, d’enquêtes, d’entretiens et de documentation confirment amplement ces réalités. Dans le Burkina précolonial, on peut affirmer que :

Les territoires de toutes les chefferies étaient définitivement et bien établis. Il n’y avait aucun conflit entre chefferies du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest. Ce sont les guerres de conquête venues du dehors (la guerre sainte, «jihad» islamique d'Osman Dan Fodio ou de Samory Touré (Mali, Nigeria, Guinée), les hordes de pillards djermabè/haoussa et la conquête militaire française) qui vont désorganiser et créer des tensions entre les chefferies.

 

L’essentiel des problèmes politiques étaient des problèmes de luttes internes et intestines pour le pouvoir (le trône) entre princes héritiers et au sein des familles de chefs. A ce niveau aussi, le rôle de la colonisation française est très bien expliqué et très bien documenté par Jeanne Marie Kambou/Ferrand ([4]) dans «Peuples voltaïques et conquête coloniale : 1885-1914».

Le chapitre  sur le Yatenga est la partie où les faits démontrent le plus clairement comment les officiers français basés à Bandiagara (actuel Mali) ont manœuvré et utilisé à fond les querelles entre princes pour affaiblir le royaume du Yatenga et l’occuper sans rencontrer de résistance significative.

 

II – La chefferie traditionnelle et l’administration française dans la période

      coloniale (1919-1960)

 

En général, il y a deux (2) points de vue quelque peu contradictoires dans les écrits des historiens et des chroniqueurs politiques :

- soit on affirme que la chefferie a été un instrument au service des colons pour exploiter les populations ;

- soit on affirme que la chefferie a résisté aux colons et à l’administration française, mais dans le contexte d’un rapport de forces défavorable ; il n’y a pas eu soumission volontaire, mais par la force des armes.

 

En tant que chercheur, l’expérience de terrain nous oblige à éviter les jugements de valeur et à privilégier les faits et leur explication scientifique. C’est vrai qu’il y a eu des chefs de canton créés par les colons français dans des régions de notre pays où il n’en existait pas traditionnellement. A l’évidence, ce sont là des serviteurs de l’administration coloniale, qui les a nommés. C’est normal.

Par contre, le Moogo Naaba Wobgo refuse de recevoir le lieutenant-colonel L. P. Monteil et lui ordonne de quitter son pays, en le traitant «d’albinos de malheur qui veut me voler mon pays» par un traité d’amitié ([5]).

Des chefs traditionnels ont refusé toute collaboration avec les colonisateurs et ont subi la répression, l’exil et la destitution comme à Ouagadougou (Naaba Wobgo) par le «traité de paix et de protectorat» signé par le Lieutenant Voulet ([6]), le 26 janvier 1897, et la destitution du Naaba Sawadogo du Sanmatenga (Kaya) le 21 juillet 1939.

 

Des décisions officielles françaises (décrets) sont là aussi pour prouver qu’entre 1932 et 1947, le territoire de la Haute-Volta a été supprimé. Le pays a été divisé et partagé entre le Soudan français, le Niger et la Côte d’Ivoire. C’est le Moogho Naaba Sagha qui a envoyé une lettre le 21 juillet 1946 au ministre français des colonies, Monsieur Marius Moutet, pour réclamer la reconstitution du territoire de la Haute-Volta.

La réponse, datée du 3 septembre 1946 dit ceci : «Mon cher Moro Naba,

J’ai l’honneur d’accuser réception de votre lettre du 21 juillet 1946, par laquelle vous avez bien voulu émettre le vœu de voir reconstituer la Haute-Volta et d'obtenir une représentation parlementaire distincte pour les régions formant ce territoire…

Je fais étudier les réformes que vous suggérez, avec le plus vif désir de vous être agréable.

Je ne manquerai pas de vous faire connaître la suite qu’il me sera possible de réserver à vos demandes, dès que j’aurai réuni tous les éléments d’appréciation nécessaires.

Je vous prie d’agréer, mon cher Moro Naba, avec l’expression de ma haute considération, mes fidèles amitiés.

Le ministre de la France d’outre-mer signé : Marius Moutet.

Au Moro Naba Sagha

Chef supérieur des provinces Mossi.

Ouagadougou».

Le 26 juillet 1947, ce même Moogho Naaba Saaga signait et publiait la circulaire suivante à :

«tous les chefs de canton des pays mossi» :

Vous serez appelés, le 17 août prochain, à élire le remplaçant de notre regretté Philippe Kaboré au Conseil général de la Côte d’Ivoire. Certes, les candidatures seront multiples, mais vous ne devez et ne pouvez choisir qu’un candidat capable de défendre la cause du pays tout entier.

 

Pour cela, vous devez, sans distinction de race ni de religion, prendre le seul candidat présentant de réelles garanties : je veux parler de M. Nazi Boni, instituteur du cadre commun supérieur en service à Dédougou. Ce dernier s’est partout montré digne de son pays, digne d’être voltaïque. Il est un de ceux qui, sacrifiant leurs intérêts personnels, œuvrent pour le pays.

Il est donc juste que nous fassions confiance à lui. C’est pour cela que je vous invite tous, le 17 courant, à voter pour M. Nazi Boni qui, seul, sans parti pris, défendra notre cause.

Avec l'espoir de croire que vous donnerez satisfaction à ma lettre, recevez mes remerciements anticipés.

 

Moro-Naba Sagha

Chef supérieur des Provinces Mossi

A Ouagadougou»

 

Lors d’un de nos entretiens à son domicile du quartier Paspanga (Ouagadougou), feu Bougouraoua Ouédraogo ([7]) me relatait la scène d’une bastonnade administrée par le Moogho Naaba Saaga sur la personne de l’administrateur colonial français à Ouahigouya. Le colon français avait tenté de ridiculiser le Monarque mooaga, oubliant que ce dernier parlait bien le français, avait participé en tant que soldat à la guerre 1939/45 et avait le grade de lieutenant de l’armé française. C’est avec sa canne qu’il va frapper l’impertinent colon en le rappelant à l’ordre et au respect.

 

Plus près de nous historiquement, en juillet 1956, la déclaration de Monsieur Ouezzin Coulibaly, futur chef du premier gouvernement de la Haute-Volta (1957)([8]), au nom de son parti, le Rassemblement Démocratique Africain, (RDA) dit ceci :

«Je n’ai rencontré que grande compréhension auprès de sa Majesté le Moro Naba, qui a accepté de prendre lui- même la Présidence d’honneur du Parti Démocratique Unifié. Il réalise qu’il doit, aujourd’hui comme hier, être à la barre du bateau qui conduit son peuple. Le P.S.E.M.A., Parti politique qui embrasse tout le pays mossi, a accepté de fusionner avec le RDA pour prendre ensemble le nom de Parti Démocratique Unifié et d’être présent à Bamako, le 17 octobre, à la grande confrontation des Africains. Le PDU, qui va s’étendre de Banfora à Fada N’Gourma, sera sans doute la plus grande formation politique par le nombre. La colossale Haute-Volta a pris le départ et s’est élancée dans l’arène. Souhaitons-lui bonne route et bonne chance. Nous sommes avec elle».

 

C’est clair et net. Sous le régime colonial, et ce, jusqu’en 1946, il n’y avait ni associations des droits de l’homme, ni syndicats des travailleurs, ni partis politiques. Ce sont les chefs traditionnels et les chefs de cantons créés par les administrateurs coloniaux français qui représentaient les populations sans aucune exception. Les acteurs politiques modernes, reconnus après 1946, doivent reconnaître tous que, la reconstitution du territoire de la Haute-Volta, le 4 septembre 1947 par le vote d’une loi de l’Assemblée Nationale Française, si c’est un député voltaïque, Lallerèma Henri Marcel Guissou qui l’a proposée, c’est le Moogo Naba Saaga qui en est l’initiateur et le défenseur principal. Ce sont les faits, et comme le dit Vladimir Illich Lénine, «les faits sont têtus et objectifs».

 

Au cours de mes enquêtes en 1990-1992, le Naaba Karfo II du Sanmatenga (Victor Ouédraogo)([9]), m’a montré la copie de la motion adoptée en 1957-58 à Dakar (Sénégal) par l’Assemblée Générale des chefs traditionnels de l’AOF et de l’AEF pour exiger leur prise en compte dans les dispositifs institutionnels de l’autonomie interne, avant les indépendances politiques de 1960. La France du Général De Gaulle n’a jamais fait suite. Les chefs étaient déjà exclus du dispositif institutionnel et politique du Général De Gaulle pour imposer son «Indépendance» à lui à son «Afrique Occidentale Française» !

 

Et pourtant, à Paris, personne ne pouvait ignorer que le 21 octobre 1945, au sortir des élections à la première assemblée nationale constituante de la République française, le candidat Félix Houphouët-Boigny du PDCI/RDA avait gagné de justesse (13 750 voix contre 12 900 voix) face au candidat du Moogo Naaba, le Balm Naaba (Tenga Ouédraogo) ([10]).

 

Balima, A. S. (1967 : 1113) ajoute cet extrait du discours de Daniel Ouezzin Coulibaly, chef du gouvernement aux obsèques du Moogo Saga, décédé le 12 novembre 1957 : «Le gouvernement n’oublie pas que le progrès de ce pays comporte deux facteurs déterminants : la sagesse des grands dignitaires de la coutume, qui ont compris que dans ce monde du 20e siècle les mœurs doivent évoluer, ensuite, l’administration, qui a saisi, elle aussi, la nécessité de ne pas tout bouleverser, l’utilité de composer avec une civilisation africaine, qui, si différente qu’elle soit, a prouvé sa vitalité et sa valeur par la sanction de plusieurs siècle d’existence.

Aussi, nous l’avons dit et nous le répétons sur cette tombe : «Il n’y a pas, il n’y aura pas, il ne peut y avoir un conflit de pouvoir entre l’autorité coutumière et l’administration du gouvernement voltaïque. Les deux systèmes, vivant en symbiose, conduiront harmonieusement ce pays vers son destin». (fin de citation).

 

Avec la mise en place des assemblées territoriales, les chefs traditionnels se sont retrouvés seuls, en dehors ou dans les différents partis politiques pour participer aux élections. Ils n’ont jamais officiellement créé un parti politique en Haute-Volta, même si, dans les années 1970, ils ont menacé de le faire, si les partis politiques officiels ne leur ouvraient pas leurs portes.

Ces derniers se sont immédiatement exécutés en leur offrant des positionnements sur les listes de candidatures, selon Savonnet-Guyot ([11]) (1986 :196) dans «Etat et sociétés au Burkina».

 

III – La chefferie traditionnelle dans les républiques et la révolution démocratique et populaire (1960-2007)

 

Le premier Président de la 1re République, Maurice Yaméogo (1960-1966), va se retrouver très vite dans un face-à-face conflictuel avec de nombreux chefs traditionnels, à commencer par le Moogo Naaba Kugri. Il est accusé d’avoir voulu faire un coup d’Etat monarchique contre la République ! Les faits sont relatés dans le livre de Frédéric F. Guirma([12]). Le Tenkoudougou Naaba (Tenkodogo) est déchu par décret du Président Maurice Yaméogo pour les mêmes raisons. D’autres mesures vont être prises par Maurice Yaméogo contre la chefferie traditionnelle. Par exemple, l’Emir de Dori sera purement et simplement déporté à Gaoua (pour l’éloigner politiquement) avec interdiction de sortir de cette ville.

 

Le 3 janvier 1966, les grèves et manifestations de rue emportent le régime de Maurice Yaméogo, qui est remplacé par le lieutenant-colonel Lamizana Sangoulé. Pendant quinze ans (1966-1980), le Président Lamizana va gouverner, en «bon père de famille», ses deux régimes républicains (2e et 3e République) avec quelques retours en régime militaire comme en février 1974. Il ménage les chefs et la chefferie traditionnelle, tout comme les syndicats et les partis politiques. Il n’y a rien à signaler comme actions fortes pour ou contre la chefferie traditionnelle. Le 25 novembre 1980, c’est un coup d’Etat qui renverse le Président Lamizana Sangoulé et installe de Comité Militaire de Redressement pour le Progrès National (C.M.R.P.N.) jusqu’au 7 novembre 1982.

 

Ce coup d’Etat, ouvertement soutenu par le parti réformiste du Pr Joseph Ki-Zerbo, le Mouvement de Libération Nationale (M.L.N.) renverse aussi le respect de la hiérarchie militaire : c’est un colonel qui renverse un général. C’est le coup de départ de l’instabilité institutionnelle et politique dans l’armée et dans le pays, qui aura  quatre (4) Présidents en trois (3) ans.

 

Le colonel Saye Zerbo, Président de la République sous le C.M.R.P.N., n’a pas eu le temps d’avoir affaire aux chefs traditionnels : le 7 novembre 1982, le médecin-commandant Jean-Baptiste Ouédraogo deviendra Président du Conseil provisoire du Salut du Peuple après un coup d’Etat. Lui aussi ne restera Président que du 7 novembre 1982 au 4 août 1983. Aucune mesure n’affecte la chefferie traditionnelle. Il est renversé par le groupe des jeunes capitaines (Thomas Sankara, Blaise Compaoré, Henri Zongo) et du commandant Jean Baptiste Lingani, soutenu par deux (2) partis politiques civils, révolutionnaires, le Parti Africain de l’Indépendance (PAI), créé à Dakar en 1958, et l’Union de Lutte communiste (ULC), créée en 1978 à Paris.

 

La Révolution Démocratique et Populaire commence, bouscule tout, dérange tout et transforme tout, y compris bien sûr la chefferie traditionnelle. Dans tous les discours, les «forces féodales» sont dénoncées et on appelle à les combattre sans merci. Dans certains villages et quartiers des villes, les Comités de Défense de la Révolution font crier des slogans hostiles à la chefferie, comme : «la féodalité, à bas !», «les forces rétrogrades, à bas !», «les vestiges des forces féodales, à bas !»([13]).

 

Le Naaba Sapilma([14]) (Cyprien Zoungrana) nous a raconté avec beaucoup d’humour, sous son hangar en paille sèche, dans son modeste palais de Koupéla en 1994, ses relations plus que difficiles avec «la Camarade Haut-commissaire» Madame Germaine Pitroipa née Nassouri. Cette dernière rejetait les demandes d’audience qui mentionnaient «Naaba Sapilma» et exigeait de ne s’autoriser à recevoir que «le camarade Cyprien Zoungrana» ! Pour certains responsables révolutionnaires, c’était là «une question de principe hautement idéologique» !

 

Le Boussouma Naaba (Salfo Théodore Ouédraogo), présentement député de l’opposition à l’Assemblée Nationale, n’a pas manqué de nous relater ses observations sur l’attitude de ses collègues à la Mairie de Nongremasom (Ouagadougou), où il était secrétaire général pendant la Révolution Démocratique et Populaire. Les agents originaires du «plateau mossi» lui brûlaient la politesse comme par défi aux «féodaux» ! Par contre, pour les autres «camarades», il était toujours un agent doublé d'un chef, pour lequel il fallait quand même un peu plus de respect.

 

Beaucoup de récits et d’anecdotes circulent de nos jours sur les actions du Conseil National de la Révolution (CNR) ou de ses Comités de Défense de la Révolution (CDR) contre les chefs traditionnels. Certains sont vrais. Certains sont intentionnellement exagérés et même inventés pour dénigrer le CNR et les CDR. Ce qui reste fondamental, à l’étape actuelle de nos connaissances, c’est qu’aucune décision officielle n’a été prise pour destituer, sanctionner ou mettre un chef traditionnel en prison sous la Révolution. Il y a eu incontestablement des menaces, verbales et écrites, mais «pas de guerre populaire prolongée» contre la chefferie traditionnelle.

 

Le fait d’avoir ordonné de couper l’électricité au Palais du Moogo Naaba, pour raison de factures impayées, a été un «crime de lèse majesté» aux yeux de beaucoup de révolutionnaires mêmes. Pour le «Mooaga moyen» de Ouagadougou, cela montrait aux yeux de tous que le Conseil National de la Révolution, son gouvernement et ses Comités de Défense de la Révolution n’avaient peur de rien ni de personne, et osaient tout, même s’en prendre à «L’Empereur» !

 

Il y a eu plus de peur que de mal. Selon moi, la chefferie traditionnelle, dans son ensemble, avait un siècle d’expérience de vie politique conflictuelle. Elle avait co-existé avec l’administration coloniale française sans disparaître. Les administrateurs coloniaux ont fini par partir, mais la chefferie traditionnelle est restée.

 

Les trois (3) républiques sont venues avec ou sans coups d’Etat, elles ont passé et la chefferie est restée. La Révolution Démocratique et Populaire arrive le 4 août 1983 et, en toute logique, la chefferie est convaincue qu’elle aussi, elle passera, mais la chefferie restera. Qui a eu raison ? C’est la chefferie. Car la RDP a passé, tout comme la Rectification du Front Populaire (1987-1991), et nous voilà, depuis le 2 juin 1991, en train de construire une quatrième République. La chefferie est toujours là. Des députés de l’Assemblée nationale portent leurs bonnets rouges de chef traditionnel au sein de l’Hémicycle sans choquer personne. Ils ont été démocratiquement élus en tant que citoyens électeurs et éligibles. Y a-t-il, malgré tout, un problème ?

 

S’il y a un problème, il ne peut pas et il ne doit pas être un problème politique majeur et fondamental. S’il ne l’est pas, il ne peut naturellement pas avoir une solution spécifique. Il faut convenir que la chefferie est une réalité sociologique et politique avec laquelle la communauté politique locale a toujours fonctionné, avant, pendant et après la colonisation.

 

Comment prendre plus et mieux en compte cette réalité dans les efforts pour asseoir un Etat de droit et des institutions qui ne laissent aucune composante socio-politique «hors course» ou «hors jeu» ? A ce niveau, il faut réfléchir, analyser, critiquer et proposer surtout d’autres types de constructions institutionnelles et politiques, beaucoup plus endogènes.

 

C’est la vision «européo-centriste» des institutions politiques précoloniales africaines qui est en cause ici. Il faut nécessairement s’en débarrasser pour réussir une analyse à partir des réalités sociologiques, culturelles et politiques concrètes que nous vivons ici et maintenant. Jean Marc Ela ([15]) (1989 :76) observe avec pertinence que :

«Ici, rien ne saurait nous masquer les graves questions qui surgissent. «Le rôle de la sociologie africaine, écrit Ch. A. Diop, est de faire le bilan du passé pour aider l’Afrique à mieux affronter le présent et l’avenir. Il n’est aucun trait particulier (…) qu’elle ne doive analyser et expliquer afin que les Africains puissent lire clairement au fond d’eux-mêmes pour mieux réagir»…

Dépouillé de folklore, «l’avenir est sombre, écrit Ch. A. Diop dans un éditorial de Jeune Afrique en 1965. L’Impérialisme entend organiser l’anarchie sur tout le continent africain, de manière à conserver l’initiative politique, qu’il a déjà retrouvée et que lui avaient enlevée les mouvements de libération, à la veille de l’indépendance des Etats. C’est là un fait nouveau d’une importance capitale, sur lequel il importe que l’attention des Africains se polarise. C’est le fléau que nous avons toujours dénoncé».

 

Ce qui est grave, aux yeux du chercheur africain, c’est que la conscience politique de cette situation n’est pas portée à tous les niveaux de la société. Si l’on observe l’expérience politique des Etats d’Afrique noire, depuis 1960, rien ne montre que c’est parce que le passé antique de l’Egypte nègre fut brillant que l’avenir des peuples noirs doit l’être aussi, automatiquement.

 

C’est pourquoi, précisément, on ne peut reprocher au sociologue de ne pas prendre en compte des réalités socio-politiques qui sont loin d’être homogènes dans une Afrique où les colonisés d’hier sont travaillés par les contradictions inhérentes de l’Etat néocolonial. Ch. A. Diop dévoile ces contradictions en identifiant les blocages structurels à l’avènement d’une Afrique libre et unie… La situation de l’Afrique exige un effort de réflexion hardi et un renforcement de la conscience nationale.

 

Mais «on continue à traiter les problèmes nationaux avec une mentalité de fonctionnaire». Les ressources du continent sont immenses. Le drame actuel des peuples noirs, c’est l’impuissance des équipes au pouvoir. «Ce sont seulement les responsables politiques qui ne sont pas à la hauteur de ces problèmes, qui, au fond, n’y ont jamais réfléchi sérieusement, qui ont peur d’accomplir l’acte qu’ils considèrent comme un sevrage économique». Cette situation demeure un défi dans les pays où les élites au pouvoir ne cherchent qu’à se mettre à l’abri du besoin…».

 

N’est-il pas plus juste d’ajouter que même les élites «non au pouvoir» ne proposent pas autre chose en termes de «choix stratégiques» ?

 

Au Burkina Faso, les chefs traditionnels constituent une partie intégrante de notre héritage politique, il n’y a aucun avantage à les nier ou à les diaboliser. Il faut «faire avec», et le mieux possible, pour avancer tous ensemble, sans exclusive et sans complexe. C’est avec une NATION forte que l’on construit un ETAT fort. La nation est un produit de l’Histoire, de la culture et de la civilisation de chaque peuple.

 

Le Professeur Lancine Sylla ([16]) (1977) a raison d’écrire que : «Dans une société, n’importe laquelle, rien ne se comprend si ce n’est  par rapport au tout, à la collectivité tout entière, et non par rapport à des parties séparées ; il n’est aucun phénomène social qui ne soit partie intégrante du tout social. L’individu lui-même, l’être humain n’est autre que l’ensemble des rapports sociaux».

 

Conclusion : la démocratie = un homme ou une femme = une voix

 

Dans les urnes, en démocratie, la voix du Président Blaise Compaoré (un vote) est strictement égale à la voix du paysan de mon village à Palogo (un vote). Le vote du chef de village (une voix) est le même que le vote de son palefrenier ou du griot de la cour. C’est d’abord cela l’égalité dans les urnes, pour choisir les conseillers municipaux, les députés et le Président du Faso, selon les dispositions de la Constitution et du Code électoral.

 

Il faut que tous les citoyens de la République comprennent cette liberté politique fondamentale, qui leur appartient individuellement. C’est le rôle des partis politiques que de faire le travail d’information et de formation politique citoyenne de leurs militants d’abord, et ensuite, de tous les électeurs. Les chefs traditionnels ne sont pas forcément et obligatoirement des obstacles à la démocratisation de la vie politique nationale. Au contraire, en tant que citoyens parmi les plus «en vue», ils peuvent servir cette démocratisation s’ils sont cultivés, ouverts aux changements et prêts à «jouer le jeu démocratique».  En période électorale, tous les acteurs savent très bien tirer profit de leur influence lorsqu’ils le peuvent, sans aucune exclusive. C’est un fait établi au Faso.

 

Dans le mensuel burkinabè d’information «Le Regard», n°0179 du 29 juillet au 25 août 1996, page 25, (il y a onze ans de cela), un journaliste me demandait :

«On assiste aujourd’hui à une entière participation des chefs traditionnels au jeu politique. Selon vous, qu’est-ce qui explique cette situation ?»

 

Ma réponse a été la suivante :

 

«…J’ai envie de dire que la question que vous me posez ne mérite pas d’être posée, au regard de l’évolution politique de notre pays, pour celui qui a pris la peine de l’étudier un tout petit peu.

Feu le Mang’Naaba François Bouda a été plusieurs fois élu conseiller, député et plusieurs fois nommé ministre dans des gouvernements de la Haute-Volta entre 1946  et 1980. Il a été un des quatre premiers bibliothécaires africains formés à Dakar sous la colonisation française… Le Ouidi-Naaba actuel de Ouagadougou, Tinga Douamba, médecin-dentiste de formation, est issu d’une des plus grandes universités françaises de médecine. Il a été ministre de la santé de la Haute-Volta dans les années 1970-80. En quoi peut-on parler d’un phénomène nouveau en la matière ?... C’est notre histoire politique qui explique cette situation, indépendamment de nos volontés subjectives. C’est un constat. Est-ce bien ? Est-ce mal ?

Ces questions ne se tranchent pas par un OUI ou un NON… Chaque citoyen a le droit d’élire et de se faire élire. Le choix appartient exclusivement au citoyen. Et le chef est un citoyen. Son choix lui appartient aussi.

En tant que citoyen et démocrate, je m’interdis d



18/04/2007
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