L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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Entretien à bâtons rompus avec une prostituée

Entretien à bâtons rompus avec une prostituée

Mademoiselle Gloria est une prostituée attitrée d’origine nigériane. Arrivée au pays des hommes intègres depuis septembre 2005 dans le but d’ouvrir un salon de coiffure dans la capitale, elle exercera, par la force des choses, le plus vieux métier du monde qu’est la prostitution. Nous l’avons rencontrée, sous une lumière tamisée, dans un quartier renommée de Ouagadougou, pour vous. Elle n’a pas accepté qu’on la photographie, ce qui ne nous a pas étonnés mais à travers cet entretien, elle a bien voulu donner les raisons qui l’ont conduite à exercer ce métier et nous en dire plus sur ce métier particulier. Lisez plutôt.

Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Je m’appelle Gloria. Je suis de nationalité nigériane. Je suis née à Lagos en 1986.

Qu’est-ce qui vous a amené au Burkina Faso ?

C’est difficile mais je tâcherai de prendre mon courage à deux mains pour vous dire pourquoi et comment, je suis arrivée chez vous au Burkina. Comme vous le savez, l’Afrique est une et indivisible, avec bien sûr les mêmes réalités mais à quelques exceptions près. Je suis issue d’une famille modeste. J’ai été obligée d’arrêter mes études en 6ème. Pour ne pas rester à la maison à ne rien faire, j’ai pris attache avec une coiffeuse du quartier qui n’a pas hésité à me prendre comme stagiaire.

J’ai passé 6 mois avec cette bonne dame au salon de coiffure. Un jour, après la descente, je reçois la visite d’un jeune Nigérian qui venait soi-disant apprécier mon courage et mon dévouement. Il disait en ces termes : « Je t’ai suivie depuis quelque temps dans le quartier, et je me suis rendu compte que tu es une fille qui a de l’avenir. Pour cela, je souhaiterais te faire une proposition. Si tu es d’accord, je m’engagerais tout de suite et maintenant à te venir en aide ». La naïveté aidant, je tombai aussitôt dans le piège. Pour me motiver davantage, il me dira qu’au Burkina Faso, il n’y avait pas assez de salons de coiffure de renom et qu’il envisageait d’en ouvrir un dans la belle capitale Ouagadougou.

Enchantée, émerveillée à la fois, je me suis empressée d’informer ma famille. Mes parents n’ont pas trouvé d’objection et ont plutôt accueilli cette nouvelle avec joie et satisfaction.

En un temps deux mouvements, la date du départ pour le Burkina est fixée. Le jour J, et comme convenu, nous nous sommes rencontrés à la gare. Il était le premier à y être, et dès que je suis arrivée, il m’a accueillie à bras ouvert. Quand je suis montée dans le car, et bien sûr après quelques centaines de kilomètres parcourus, je me suis rendu compte que je n’étais pas la seule à effectuer le déplacement. A vrai dire, au départ, le Burkina Faso n’était qu’un pays de transit. Si je veux être sincère, il m’avait dit qu’arrivée au Faso, après l’ouverture du salon, si je gagnais un peu de sous, il pourrait me compléter de l’argent pour que je puisse établir mon passeport et le visa pour mon départ pour l’Eldorado : l’Europe. Que nenni !

Vous étiez combien à quitter Lagos ?

Une douzaine de filles.

Expliquez-nous comment vous vous êtes retrouvée sur le trottoir ?

(Soupirs et larmes aux yeux). Toutes innocentes et profanes en la matière, nous avons fait notre rentrée au Burkina en pleine nuit. Nous avons toutes été hébergées dans un petit hôtel de la ville. Nous n’avons eu droit qu’à deux jours de repos car le samedi dans la soirée, le faux vrai travail devait commencer.

Quel n’a pas été notre étonnement !

A 20h 45, notre « bon samaritain » s’est aussitôt transformé en proxénète en quelques heures. Dans un premier temps, il m’a demandé de m’habiller en minijupe et une robe sautée. C’est à cet instant que j’ai fini par réaliser que j’étais prise dans les filets d’un proxénète. Je n’en croyais vraiment pas mes oreilles. C’est ainsi que je me suis aussitôt exécutée. Il me conduira après dans un maquis d’un quartier animé de la ville. Arrivée sur place, il y avait une trentaine de filles et il m’a laissé comprendre que c’est ici que je devais travailler. J’ai passé toute la nuit à pleurer en disant « Oh mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ce sort ! ».

Entre temps, une fille s’est détachée du groupe pour me consoler. Elle m’a dit ceci : « Ma sœur, il est inutile de passer ton temps à pleurer. Le mieux est que tu puisses prendre ton courage à deux mains et affronter cette réalité de la vie. Nous avons été toutes, autant que nous sommes, victimes de cette duperie ». Elle poursuivra en me disant que c’est dur c’est vrai mais devant une telle impuissance, on est obligé de subir.
Voilà comment je suis rentrée dans le métier de la prostitution. Pour me consoler, je veux parler du proxénète, il me dit que si j’arrivais à lui rembourser 400.000 frscfa, je pourrais être libre de vaquer paisiblement à mes occupations.

Et alors ?

J’ai travaillé environ 8 mois pour lui rembourser la somme. Aujourd’hui, je suis libre mais hélas. Je souhaiterais rentrer au pays mais comment ? En venant ici au Faso, mes parents avaient fondé un espoir en moi. Il me serait vraiment difficile de rentrer mains vides au bercail. Aujourd’hui, je suis sur le qui-vive. Le travail ne marche plus comme avant. J’ai parcouru presque toutes les chambres de passe de la ville de Ouagadougou, de Ouaga Camping en passant par la gare Ouaga Inter à l’Ampoule rouge, de la Patte d’Oie, du Palais Royal et que sais-je encore. La liste est longue.
Aujourd’hui, je suis à Bobo-Dioulasso mais c’est malheureusement le même scénario. Ça ne marche pas. En plus, je n’ignore pas les conséquences de la prostitution : les maladies sexuellement transmissibles, le sida et autres. Que vais-je faire ? Refuser de me prostituer et mourir de faim ? Ou bien voler et me livrer à la vindicte populaire ? Que faire en pareille circonstance ? En tout cas, c’est la seule façon que je vois de me procurer facilement de l’argent. Je n’ai pas souhaité être prostituée mais je le suis aujourd’hui.

Les choses ne marchent pas, dites-vous. Pouvez-vous nous dire si vous travaillez à plein temps, combien vous gagnez par jour ?

Si ça marche bien, on peut facilement gagner 20 à 30.000 fcfa par jour. Comme nous travaillons à proximité des débits de boisson, ce sont les clients qui viennent saouls que nous aimons. En plus, au départ, vous pouvez lui dire 3.000 f et si vous constatez qu’il est au top, vous augmentez la mise au fur et à mesure. A moins qu’il n’ait pas d’argent sur lui, sinon il peut facilement vous donner 10.000 f et même plus. Si vous avez la chance de rencontrer 5 personnes de cet acabit, vous conviendrez avec moi que vous pouvez facilement vous taper 40 à 50.000 f par nuitée.

Quelles sont les catégories de clients que vous recevez ?

(Rires). Nous recevons toutes sortes de personnes, jeunes, vieux. Généralement, ce sont ces derniers qui nous donnent beaucoup d’argent.

Est-ce qu’on vous a fait un jour du mal dans l’exercice de votre métier ?

Me faire mal, c’est trop dire ! Mais comme vous savez, ce métier est un travail unique en son genre. Il arrive qu’on se demande si réellement celui qui est en face de vous est un vrai homme. Il m’est arrivée une fois de vomir après un rapport sexuel tellement le gars était insupportable. Mais comme on n’a pas le choix, on est obligé de subir.

Est-ce que vous avez des clients difficiles ?

Ce n’est pas ce qui manque. Il y en a de tellement vicieux que vous vous demandez s’ils jouissent de toutes leurs facultés mentales. Il y a des clients qui vous demandent de faire l’impossible mais comme on veut l’argent, on est obligé de se soumettre.

Combien de clients recevez-vous par jour ?

Ha ! Ca dépend. De toute façon, le souhait absolu d’une prostituée est d’avoir un maximum de clients par jour. En ce qui me concerne, je reçois parfois 8 à 10 clients par jour, quand ça marche.

Vous arrive-t-il d’être amoureuse ?

Pourquoi pas ! Avant toute chose, je suis une personne munie de sens. Il arrive que je sois amoureuse d’une personne, c’est logique. Ce n’est pas parce que je suis prostituée que je ne dois pas aimer, au contraire. Je vais vous dire : celui que j’aime, quand il me fait l’amour, je me sens dans ma peau ; pour les clients traditionnels, c’est comme si rien ne se passe. C’est difficile à comprendre mais c’est la réalité.

Les clients préfèrent-ils les rapports non protégés aux rapports protégés ?

Bien sûr que oui. Mais là, je suis catégorique. Même si un client me propose un million de francs pour un rapport non protégé, je le mettrais à la porte sans hésiter. Ce que vous ignorez, c’est que j’aspire un jour à fonder un foyer et ressembler à une femme digne de ce nom. Comme j’avais dit plus haut, c’est par la force des choses que je suis aujourd’hui prostituée, je ne prie pas Dieu pour finir mes jours dans la prostitution. Alors là, je ne m’amuse pas avec ma vie. C’est clair.

Donc, vous seriez-vous prête à abandonner un jour, ce métier ?

Si j’ai les moyens nécessaires pour me prendre en charge et créer une activité génératrice de revenus, là, je n’hésiterais pas à « fermer boutique ». Mais c’est difficile parce que même si on gagne beaucoup quand ça marche, on peut ne presque rien avoir car il ne faut pas seulement payer sa pitance mais acheter les pommades pour se faire belle, les robes qui inspirent, ainsi de suite.

Avez-vous des rapports avec des prostituées burkinabé ?

Absolument. Mais le problème, c’est le déficit de communication. La plupart des prostituées burkinabé que j’ai rencontrées ne comprennent ni français ni anglais. Ce n’est donc pas facile, sinon la cohabitation est sans commune mesure.

Est-ce que vous militez dans une association de prostituées ?

Nous n’avons pas une association digne de ce nom. Mais nous cotisons de l’argent (tontines) mensuellement, donc de façon traditionnelle.

Comment se passe votre journée ?

Je me réveille à 11 h, après la douche, je me rends au marché pour payer mes condiments. Entre 12 et 15 h, j’ai fini de faire la cuisine (je fais la cuisine occasionnellement). Ensuite, je me repose un peu car, comme vous le savez, c’est dans la nuit que nous travaillons. Je me réveille à 16 heures pour me débarbouiller, me maquiller afin d’accueillir les premiers clients qui viennent entre 18 h 30 et19 h 30. Nous nous couchons entre 4 h30 et 5 h 30 du matin.

Quel message avez-vous à l’endroit de vos sœurs prostituées ?

Il me serait difficile d’apporter un élément de réponse. Je suis convaincue que la plupart ont embrassé ce métier comme moi, donc pas de gaieté de cœur. Quel conseil ? Quel message ? Seulement, comme vous insistez, je leur dirai de prendre leur courage à deux mains, tout en oeuvrant à ce qu’un jour, elles puissent se reconvertir dans une autre activité. La prostitution n’est pas une fatalité. Si l’on veut réellement, on peut la vaincre.

Un mot à rajouter ?

Je n’ai plus rien à ajouter. Merci de m’avoir rendu visite.

Un entretien réalisé et présenté

Par Seydou DIABO

San Finna N°410 du 23 au 29 Avril 2007



25/04/2007
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