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Françafrique : L'impossible rupture

Françafrique

L'impossible rupture

Jean-Marie Bockel, le secrétaire d'Etat chargé de la Coopération et de la francophonie a déclaré hier que la Françafrique n'est pas morte. C'est là une déclaration d'importance pour les Africains. On laissera de côté le fait qu'une fois encore, un des ministres de l'ouverture venus de la mouvance socialiste a des états d'âme. Après Fadela Amara sur le problème des tests ADN et Bernard Kouchner lors de la visite du président libyen en France, Jean-Marie Bockel exprime un malaise et une déception : en intégrant le gouvernement de Nicolas Sarkozy, il avait cru en l'idée de rupture dont le candidat de l'UMP à l'élection présidentielle avait fait son fond de commerce. Aujourd'hui, il est obligé de constater que, dans le domaine de la politique africaine de la France, la rupture ne va pas de soi.

La Françafrique est un complexe de réseaux et d'intérêts dans lequel le public et le privé s'entremêlent si inextricablement que les scandales ont été inévitables. Copinages autour d'intérêts politiques et économiques importants, histoires de flouze et de barbouzes, la Françafrique est ce qu'il y a de plus inacceptable dans les relations que la France entretient avec en général ses anciennes colonies africaines. Pour protéger les intérêts économiques colossaux, les pouvoirs français ont mis en place des réseaux qui fonctionnent à la complicité, aux coups tordus, aux affaires de basse police. On n'a pas hésité à soutenir, par les moyens les plus contestables, des régimes qui n'étaient pas des exemples de démocratie, mais dont la chute n'était pas pensable : ils garantissaient la pérennité des liens de vassalité diplomatique et d'exploitation économique entre la France et son pré carré africain.

Le 17 juillet 2007, Jean-Marie Bockel avait prononcé un discours dans lequel on avait cru percevoir que la rupture sarkozienne serait un retour, par-delà le chiraquisme, au mitterrandisme tel qu'il a été exposé au désormais fameux sommet de la Baule de juin 1990. Il insistait alors sur la nécessité de la culture des bonnes manières diplomatiques, qui consiste à lier la qualité de la coopération entre la France et l'Afrique à la qualité de la gouvernance dans les pays demandeurs d'aide au développement. Il faut dire que sous Chirac, on était revenu aux meilleures heures de la Françafrique. Ses relations d'amitié personnelle avec un grand nombre de dirigeants africains l'avaient amené à soutenir, en dépit du bon sens, des hommes aussi contestés qu'Eyadéma du Togo. D'ailleurs, sous Mitterrand, les réseaux Focart n'avaient été démantelés qu'au bénéfice de nouveaux réseaux, de nouvelles complicités, de nouvelles malversations qui ont été révélés au monde de manière scandaleuse dans l'affaire "Carrefour du développement" dans laquelle a été impliqué l'un des fils du président socialiste. Lionel Jospin, arrivé au pouvoir à la faveur de la dissolution mal inspirée de Chirac, a eu des velléités réformatrices du champ de la coopération France-Afrique.

Mais, comme le montre l'exemple de Sarkozy, les relations entre la France et l'Afrique ne sont pas faciles à réviser. Le poids de l'histoire, les traditions de l'impunité, le complexe de supériorité colonialiste, et surtout les enjeux économiques importants ont tôt fait d'avoir raison des légers scrupules humanitaires.

Sarkozy était-il d'ailleurs bien placé pour opérer cette rupture, maintes fois proclamée ? On pouvait le croire en considérant sa jeunesse, et le fait qu'il n'a pas, comme ses prédécesseurs ont pu l'avoir, une culture de colonisateur : il était encore trop jeune aux heures les plus sombres de la colonisation. Mais, très vite, on a constaté que cet argument est sans poids. Sa jeunesse est source, non pas d'une vision nouvelle des rapports entre la France et l'Afrique, mais d'une aptitude à exprimer de manière décomplexée ce que ses prédécesseurs voilaient sous des dehors courtois et amicaux. On l'a vu dès les premiers instants, lors de sa tournée à Dakar et au Gabon au cours de laquelle il a prononcé le fameux discours à l'université Cheick Anta Diop, dédouanant la colonisation à peu de frais par rapport à la situation que vit l'Afrique aujourd'hui. On l'a vu pendant la rocambolesque affaire de l'Arche de Zoé quand le président français a déclaré qu'il irait à N'Djamena chercher ses compatriotes quoi qu'ils aient fait. On n'imagine pas une telle désinvolture s'il s'était agi, non pas d'un Etat africain, mais d'un Etat européen, américain, asiatique ou maghrébin.

Et puis, Nicolas Sarkozy est trop ami avec les milieux patronaux français pour délier les chaînes de la Françafrique qui explique, en partie, notre sous-développement. Son frère Guillaume n'a-t-il pas été présenté, pendant un certain temps, comme un possible dirigeant du patronat français ? N'est-il pas l'ami des Bolloré dont les intérêts sont massifs dans les pays du pré carré, notamment en Côte d'Ivoire ?

D'ailleurs, comment pouvons-nous attendre de la France et de ses dirigeants qu'ils songent à modifier des rapports qui sont en leur faveur et dont ils profitent ? Personne n'a accordé trop de crédit au propos cavalier de Sarkozy affirmant que l'Afrique ne présente pas beaucoup d'avantages pour la France au plan économique. Même s'il multiplie les gros contrats avec la Chine, l'Arabie Saoudite, ou les pays du Maghreb, même si les marchés des pays émergents sont extrêmement attractifs, il n'y a pas de doute que la France ne peut pas se désintéresser des richesses du sous-sol africain. L'Union européenne, d'ailleurs, fait tout ce qu'elle peut pour barrer la route à la Chine qui, peu à peu, investit le terrain. C'est aux Africains de cesser de prolonger les rapports inégaux, à tous points de vue, par lesquels ils se tiennent liés à l'Occident et, en l'occurrence, à la France. Et on peut dire que l'heure de la prise de conscience a sonné. Les mouvements de la société civile obligent (et vont de plus en plus obliger) les dirigeants africains à redresser l'échine. Les turbulences autour des Accords de partenariat économique (APE) montrent que ce sont les Africains, mobilisés sur leurs intérêts bien compris, qui peuvent secourir les traditions de complicité, d'oppression et d'exploitation dont la Françafrique est un regrettable symbole.

Le Pays du 17 janvier 2008



16/01/2008
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