L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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Frayeurs à Ouaga

Affrontements militaires/policiers 

Les questions qu'il faut maintenant se poser

 

L'événement, ce sont bien sûr ces incidents malheureux qui ont opposé militaires et policiers, abattant sur la ville de Ouagadougou, les 20 et 21 décembre dernier, un déluge de feu que même les terribles nuits du 4 août 83 ou du 15 octobre 87 n'ont pas surclassé.

 

Admettons qu'il s'est agi cette fois beaucoup plus de tirs de sommation ou d'intimidation que de combats en règle, car autrement, la comptabilité macabre en eût été plus désastreuse que les 5 noms qui manquent officiellement à l'appel.

 

N'empêche...

 

N'empêche que les Ouagavillois ont eu peur, et, avec eux, tous les Burkinabè de l'hinterland et à l'étranger qui, technologies de l'information et la communication aidant, ont pu suivre, en live comme on dit, les péripéties de la canonnade.

 

L'espace d'une nuit de fournaise suivie d'un lendemain de folles rumeurs comme ce canular de couvre-feu ont ainsi suffi à rappeler à ceux d'entre nous qui l'avaient oublié, que la paix civile n'est pas une grâce acquise une fois pour toutes : un futile grain de sable comme cette rixe pichrocoline aux abords d'un stade entre policiers intraitables et jeunes bidasses en goguette, et le feu peut être mis aux poudres.

 

Le casus belli n'est-il pas en effet parti du refus des CRS de laisser passer, sans bourse délier, des premières classes qui entendaient assister pro deo à un concert de couper-décaler ?

 

Et voilà comment une peccadille, qui n'aurait pas dû faire plus de bruit et encore moins de dégâts qu'un pet de souris, en est venue à troubler dangereusement la paix sociale, mais également à écorner l'image labelisée d'un Burkina stable que nous aimons fièrement à vendre à nos partenaires.

 

Ne voilà-t-il pas, en effet, que pour la première fois, de mémoire récente pour ne pas dire depuis jamais, notre Faso dont l'expertise en matière de rencontres internationales n'est plus à prouver vient de devoir différer, à une date sine die, deux sommets capitaux de la CEDEAO et de l'UEMOA ?

 

Et croyez bien, ce n'est pas rien, loin s'en faut. Car c'est l'avantage comparatif le plus précieux de notre pays, que ces troublants événements viennent de mettre ainsi en jeu.

 

Les porteurs d'argent étrangers, dont nous avons si cruellement besoin pour notre décollage, abordent chacun de nos pays en fonction de ses atouts. Il en est ainsi où ni les conflits de haute intensité, ni leurs charniers, encore moins des soubressauts de parcours comme ceux que nous venons de vivre ne suffisent point à les dissuader de poser leurs valises, assurés qu'ils sont que le retour sur investissement sera toujours suffisamment juteux pour justifier tous les risques.

 

Mais il en est d'autres, hélas ! comme le Burkina, où pour le moment, la paix sociale et la stabilité institutionnelle sont les seuls discriminants en notre faveur. Dans ces cas-là, la moindre rafale de kalachnikov déclenche, tel un réflexe pavlovien, la fièvre du doute chez les investisseurs déjà en place, et l'attentisme sans fin de ceux qui rêvaient de les rejoindre. Et ce sera autant de perdu pour le Burkina.

 

C'est pourquoi, sans vouloir aucunément souffler sur les braises, il est des questions qu'il faut avoir le courage de poser, maintenant que tout paraît définitivement revenu à la normale et que les Burkinabè ont pu "manger" Noël dans la quiétude des retrouvailles traditionnelles, comme ils le feront bientôt, osons l'espérer, de la Tabaski et de la Saint-Sylvestre.

 

S'il est vrai que le drame s'est noué à partir de l'incident du couper-décaler, le deuxième bureau, c'est-à-dire le service des renseignements de l'armée, a dû en être aussitôt informé et a pu, à son tour, saisir, presque en temps réel, la chaîne de commandement de la moutarde qui montait au niveau des sans-grades et de leurs velléités de représailles.

 

Pourquoi les mesures préventives qui conviennent en pareilles circonstances n'ont-elles pas été prises face à cette montée des périls, surtout qu'on savait que dans la conscience collective des soldats couvaient trop de rancœurs et de frustrations contre leurs frères de la police ?

 

N'est-ce pas ce que  nous a appris le ministre de la Défense, au sortir, jeudi soir, de sa rencontre avec les jeunes soldats en colère comme ils les appelle, certainement par euphémisme ?

 

Deuxième interrogation : pourquoi l'usage délibéré et massif des armes, y compris, semble-t-il, de gros calibres ?

 

La descente de la soldatesque sur des sites publics ou privés, en réflexe de solidarité avec un/ou plusieurs des siens, est une tradition bien connue de toutes les villes de garnison.

 

Même si la pratique emporte toujours des dommages pour les civils et l'ordre public, on reconnaît qu'il s'agit là d'une des expressions de l'esprit de corps, certains diront grégaire, qui fait la force des armées. Mais dans ces cas-là, c'est à coups de ceinturons et de matraques que les comptes se règlent, jamais au bazooka.

 

Comment du reste, les jeunes militaires frondeurs ont-ils pu avoir accès aux arsenaux pour s'emparer des armes et des munitions leur ayant permis de soutenir, une nuit durant, cette débauche de feu que nous avons connue ?

 

Le choix des cibles nous interloque également. On pourrait nous rétorquer qu'ils étaient circonscrits aux seuls symboles de la police, l'adversaire du jour, puisque ce sont le commissariat central, la direction générale de la police et le casernement des CRS qui ont été visés.

 

Mais on a beau vouloir dédramatiser les choses, ça reste tout de même des symboles de l'Etat auxquels on ne saurait s'attaquer sans commettre un sacrilège contre la sécurité  publique. Si les corps habillés commettent eux-mêmes de telles forfaitures,  quelle légitimité leur restera-t-il pour s'opposer, le cas échéant, à des manifestants civils vandalisant des biens publics ?

 

Que dans l'exercice de leur métier, des policiers en viennent parfois à excéder des citoyens, donc également des militaires, nul ne saurait le contester. Les militaires savent néanmoins qu'ils forment, avec leurs frères de la police, ces forces de premier et de  second degré dont la complémentarité sans faille est indispensable à la quiétude intérieure et extérieure de notre Faso.

 

Pulvériser tout cela au mortier, c'est se fourvoyer bien au-delà de ce qui n'aurait dû rester qu'une simple ratonnade.

 

Dernière question enfin : pourquoi ce bris d'écrou à la Maison d'arrêt et de correction de Ouagadougou (MACO), ajoutant ainsi à un climat d'insécurité déjà fort chargé  puisque plus de six cents détenus ont pu ainsi prendre la clé des champs ?

 

Oui, pourquoi la MACO ? Pourquoi s'être attaqué à cet autre symbole de la république, qui, malgré tout le mal qu'on peut penser de la prison, n'en reste pas moins un mal nécessaire dans un Etat de droit ?

 

Malgré les nombreuses convulsions que comptabilise la jeune histoire de notre pays, c'est en tout cas la première fois, sauf trou de mémoire, qu'un tel désordre est volontairement ajouté à la chienlit.

 

Le ministre de tutelle nous a également donné l'assurance qu'aucune motivation politique ne se cache derrière la fronde des jeunes soldats et que donc nous aurions tort d'y chercher quelque main manipulatrice tirant les ficelles.

 

Prions qu'il en soit ainsi. Mais puisque plus de six cents détenus ont pu ainsi prendre la clé des champs, ces mardi et mercredi noirs ont reposé en termes sanglants la grande question du républicanisme de nos forces de défense et de sécurité.

 

Il faut tout faire, pour que prévaille à toute épreuve, l'esprit de forces armées que de bandes armées.

 

Car ce dont nous devons tous rêver pour notre démocratie, c'est d'une armée vraiment professionnelle, c'est-à-dire techniquement compétente, hiérarchiquement disciplinée, se soumettant comme un seul homme à ce que le politologue américain Samuel Huntington a si justement appelé "le contrôle objectif exercé par le pouvoir civil" (1).

Tout le monde y gagne. A commencer par l'armée elle-même.

 

in L'Observateur Paalga

                                                                            du 27 décembre 2006

Note :

(1) Samuel P. Huntington, in "Le rôle de l'armée en démocratie", éditions  Nouveaux Horizons.

 



27/12/2006
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