L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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J N P : Le pardon se nourrit de justice

JNP
Le pardon se nourrit de justice

An VI pour la Journée Nationale de Pardon (JNP). Les cœurs sont-ils pour autant réconciliés ? Les faits ayant conduit à demander " pardon " et à clamer " plus jamais ça " sont-ils pour autant extirpés des consciences et des pratiques ? L'actualité laisse pantois.

Le 30 mars 2001 au stade du 4-Août. Les présidents (de gauche à droite) : Jean-Baptiste Ouédraogo, Sangoulé Lamizana, Blaise Compaoré et Saye Zerbo

Le 30 mars 2001, le contraste est saisissant. Blaise Compaoré, Saye Zerbo, Sangoulé Lamizana et Jean-Baptiste Ouédraogo demandent pardon au peuple pour tous les crimes politiques commis depuis 1960. Au stade du 4 Août, ils lâchent des colombes en signe de paix. Comme cela se passe très souvent avec les altermondialistes lors des sommets internationaux, dans le même temps, à Dagnoen, le Collectif contre l'impunité rend hommage à Thomas Sankara. Pour le Collectif comme pour les veuves Sankara et Zongo, il n'est pas question de légitimer un tel pardon. Ils refusent un "pardon à la hâte, sans vérité ni justice". La controverse se trouve donc aux origines mêmes de la JNP. Aujourd'hui encore, les divergences quant au bien fondé de cette Journée sont énormes. Il n'est pas rare d'entendre cette boutade dans les rues : " on ne peut acheter le pardon sincère avec des milliards ou même avec tout l'or du monde". Mais au fait, comment le pays s'est-il retrouvé dans une situation de "rupture sociale" nécessitant une expiation ? Il faut remonter le temps. En effet, depuis l'indépendance (1960), l'histoire politique du Burkina Faso est tumultueuse. Les régimes d'exception ont connu leur lot de morts et de désolation. Par le coup d'Etat du 15 Octobre 1987, Blaise Compaoré accède au pouvoir. Le 11 juin 1991, le pays revient sur la voie constitutionnelle normale. Les crimes et autres exactions ne cessent cependant pas. Le paroxysme est atteint le 13 décembre 1998. Norbert Zongo et ses compagnons d'infortune sont réduits en cendres sur la route de Sapouy. La furia du peuple se déchaîne. Le régime de la quatrième République vacille. Face à la grogne sociale, il n' y a pas plus d'autre issue. Il faut demander pardon. La JNP est inventée. Le 30 mars 2001, Blaise Compaoré promet de restaurer "une paix véritable". Le pays ne devrait plus vivre les affres qui l'ont conduit au bord du précipice. Dans cette logique, le président prend l'engagement de créer un fonds d'indemnisation des personnes victimes de violence en politique, d'ériger des monuments aux martyrs et héros nationaux, de consolider le dialogue avec tous les acteurs politiques et sociaux, d'institutionnaliser la Journée du 30 mars… Au bilan, plus de 3 milliards auraient été versés aux personnes victimes de violences en politique. Mais seuls 476 dossiers ont été retenus sur 1768. Les autres ne respecteraient pas les conditions d'éligibilité. La construction du monument aux martyrs se poursuit à Tampouy, au secteur 22 de Ouagadougou, le mémorial dont la réception provisoire a eu lieu le 4 juillet 2006 devrait accueillir Ouézzin Coulibaly, Philippe Zinda Kaboré, Nazi Boni et Thomas Sankara. Pour le comité de suivi des engagements du chef de l'Etat, tout baigne donc ! Mais est-ce vraiment le cas quand on se réfère à l'esprit qui a prévalu au lancement de la JNP ?

Les crimes continuent

Si l'une des motivations de la JNP était de construire une paix durable au Burkina, il y a lieu de dire que cette paix est plus que jamais menacée. Des Burkinabè continuent d'ôter la vie à d'autres Burkinabè sans que les pouvoirs habilités ne réagissent à la hauteur des crimes commis. Balpouré et Pielà sont là pour nous le rappeler.

Cimétière de Dagnoën (Ouaga). La tombe du président Thomas Sankara et certaines tombes des militaires assassinés avec lui le 15 octobre 1987

Les affrontements entre militaires et policiers ont, à quelque part, révélé le malaise et même les antagonismes au sein des Forces armées. Et cela est inquiétant. Les attaques contre les Kundé consécutives aux découvertes macabres sont révélatrices de l'écart entre la justice perçue et la justice voulue. N'ayant plus foi en leur justice, les citoyens choisissent de se faire eux-mêmes justice… A Mangodara et Sidéradougou dans la Comoé, Diabo dans le Gourma et Pô dans le Nahouri, des conflits entre agriculteurs et éleveurs ont endeuillé de nombreuses familles. La mauvaise gestion du foncier rural en est la raison. A l'approche de la saison pluvieuse, nul ne saurait présager de ce qui pourrait advenir dans ces contrées. Quand des citoyens en arrivent à ce stade, c'est que l'autorité de l'Etat est défiée. Si la justice en tant qu'institution n'inspire apparemment plus confiance, il y a lieu également de craindre cette forme "d'auto justice". En effet, pour ne pas sombrer dans l'anarchie, toute société a besoin d'un certain ordre. Et le droit devrait permettre d'assurer cette stabilité.

C'est en cela que les Latins affirment " ubi ius, ibi societas, ubi societas, ibi ius ". Là où il y a droit, il y a société. Et là où il y a société, il y a droit. C'est dire tout le rôle que la justice se doit de jouer. Mais lorsque les dossiers s'entassent et que les crimes demeurent impunis, elle finit par se décrédibiliser. Sur le front social, les tensions sont relatives au coût de la vie, aux mécanismes d'ascension sociale. La gratuité des soins et de l'éducation est loin d'être garantie. Tous ces maux se développent dans un climat de pauvreté, d'insécurité, de corruption, de chômage et sans réelles perspectives pour la jeunesse. La société burkinabè vit alors une crise larvée.

La justice, fondement du pardon

 Les " artisans de la paix " ont fait le constat que le pays fonce tout droit dans l'abîme si rien n'est fait pour arrêter l'hémorragie. Cette problématique repose celle plus globale de l'impunité. Le pardon ne peut prospérer dans un climat d'impunité. Il n'en est pas un blanc-seing. On ne rétablit pleinement l'ordre brisé qu'en harmonisant entre eux la justice et le pardon. La véritable paix est en réalité…œuvre de la justice. Le pardon réside dans le cœur de chacun, avant d'être un fait social. C'est seulement dans la mesure où l'on proclame une éthique et une culture du pardon que l'on peut aussi espérer en une "politique du pardon".

Devant des crimes immenses et abominables, le pardon perd sa pertinence. "Le pardon est mort dans les camps de la mort", proclamait Vladimir Jankélévitch. De par le monde, on a cherché, se fondant sur les lois d'amnistie et de grâce amnistiante et usant d'un mécanisme postérieur de réparation (celui des dédommagements), à conjurer la mémoire des multiples ruptures produites par la répression. Au Brésil, le Congrès National a promulgué la loi de l'amnistie en 1979. Au Chili, les militaires se sont octroyés l'amnistie, dès 1978, cherchant à légaliser le régime, et cela bien avant de penser à des transitions ou à des ruptures. L'arrestation du dictateur Augusto Pinochet, pour avoir fraudé les finances publiques, représente le point culminant de ce processus.

L'exemple le plus intéressant vient d'Afrique du Sud avec la Truth and Reconciliation Commission (Commission Vérité et Réconciliation). À la différence de ses prédécesseurs latino-américains, la Commission a écouté non seulement le témoignage des victimes, mais aussi celui des officiers et des militaires responsables des tortures et meurtres. Puis, la TRC a rendu publiques ces expériences lorsqu'elle a diffusé ces récits déclenchant ainsi un impact sur la société, soit dans ses subjectivités ou même dans ses politiques publiques adoptées postérieurement. Le pardon peut-il être durable quand on ne sait pas qui a fait quoi, pourquoi et dans quelles circonstances précises ?

Au regard de cette réalité, des voies s'élèvent de plus en plus pour réclamer une conférence nationale souveraine où les différents protagonistes se diraient les choses en face. Cette idée peut-elle aboutir ? On peut en douter. Ce qui frappe finalement dans la commémoration de la JNP, c'est la tendance à la récupération politicienne. Tel a été le cas le 30 mars dernier avec les Amis de Blaise Compaoré (ABC). Ne faudrait-il pas travailler à ce qu'il n' y ait pas de victimes plutôt que d'aller consoler leurs ayants cause avec quelques sacs de riz ?

Arsène Flavien Bationo

L’Evénement N°113 - 10 Avril 2007



21/04/2007
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