L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

L'Heure     du     Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

La veuve de Paulin Bamouni nous a dit…

La veuve de Paulin Bamouni nous a dit…

 

Son parcours après les événements tragiques du 15 octobre 87 ; ses relations avec Mariam Sankara ; son rejet de la mesure d'indemnisation. Ce sont entre autres des points qui ont constitué le menu de cet entretien que Nathalie Bamouni née Kantiono, la veuve du journaliste Babou Paulin Bamouni (l'un des douze compagnons d'infortune de Thomas Sankara) nous a accordé le 16 octobre dernier à Ouagadougou en présence de ses deux filles.

 

                 

Le journaliste Paulin Bamouni assassiné le 15 octobre 1987 avec Thomas Sankara

 

Dans quelles circonstances avez-vous quitté le pays ?

 

• Après les événements douloureux du 15-Octobre, je ne me sentais plus capable de vivre dans ce pays. Ce qui est arrivé à mon mari m'a beaucoup peiné parce qu'il s'est battu tout seul pour réussir dans la vie. Il a été enseignant en Côte d'Ivoire puis de là-bas, il est parti en France pour faire des études de journalisme. Son rêve était de revenir servir son pays. A son retour en Haute-Volta, à l'époque, on s'est mariés et nous sommes repartis en France. Pendant près de dix ans, il n'était pas boursier et il a continué d'étudier avec assiduité. A la fin de ses études, l'UNESCO voulait l'engager mais il n'était pas intéressé. Son désir, comme je le disais, était de venir se mettre au service de son pays.

Après ce qui est arrivé le 15-octobre, j'étais découragée parce que quelqu'un qui aime son pays, on ne le paie pas de cette façon.

 

Vous disiez tantôt que Paulin a fait près de dix ans en France. En quelle année est-il rentré au pays ?

 

• Paulin est rentré au pays le 19 novembre 1982. Il  est né le 10 avril 1950.

 

 Comment êtes-vous partie en France après les événements du 15-octobre ?

 

• Quand Paulin était en France et n'avait pas de bourse, il y avait des cartes de séjour qu'on attribuait aux étrangers. Il était considéré comme un travailleur émigré. C'est après que la chance nous a souri en quelque sorte. Quand François Mitterrand est arrivé au pouvoir le 21 mai 1981, nous avons bénéficié comme d'autres émigrants des cartes de séjour d'une durée de dix ans. Après l'assassinat de mon mari, j'avais donc la possibilité de retourner en France avec cette même carte. C'est ainsi que j'ai quitté le pays avec mes trois enfants.

 

Quand est-ce que vous avez quitté le Burkina Faso ?

 

• J'ai quitté le Burkina pour la France avec mes enfants le 16 juillet 1988.

 

Pourquoi cet exil ?

 

• Après le malheur qui nous a frappés, je ne pouvais plus vivre à Ouaga. A la SONABEL, on m'appelait de temps en temps pour des contrats d'un ou  de deux mois. Il m'arrivait souvent de rentrer à 22 heures alors que mes enfants m'attendaient à la maison. J'étais inquiète en rentrant chez moi de ne pouvoir trouver mes trois enfants. Je vivais dans la peur. N'ayant plus de mari (des larmes coulent de ses yeux), je me suis dit que je ne pouvais plus continuer de vivre ici. En outre, quand je pense que ceux qui mangeaient avec nous sont les auteurs de notre malheur, il me fallait partir.

 

Vous n'étiez pas embauchée à la SONABEL ?

 

• Non. Je n'avais pas un poste fixe.

 

Qui vous a aidés à aller en France ?

 

• C'est grâce à des amis Burkinabè et Européens que nous sommes partis en France. C'était avec la compagnie Naganagani dont le coût du billet n'était pas élevé comme aujourd'hui.

 

Vous vous êtes mariés en quelle année ?

 

• C'est en 1975 que nous avons contracté le mariage.

 

Vous rappelez-vous votre journée de ce jeudi  15 octobre 87 ?

 

Bien sûr que oui et ce sont des choses qui restent gravées dans la mémoire toute la vie. Ce matin du 15-Octobre, Paulin s'est réveillé de bonne heure et après sa douche, il est allé prendre son petit déjeuner sur la terrasse. A l'époque, je travaillais à la SONABEL et on cherchait une nurse pour garder notre fils qui avait deux ans et quelques mois. Quand cette dernière est arrivée, il m'a aussitôt informé. Quand je suis sortie de la maison pour m'entretenir avec cette jeune fille, il est parti pour le service. J'ai discuté avec la nurse et comme je montais dans l'après-midi, j'ai fait le repas de midi. Ma deuxième fille, Céline, m'a dit plus tard que quand il est revenu du travail, il a passé son temps à demander après moi sans rien dire. Ma fille suivait des cours à la cathédrale pour son baptême. En montant à l'étage pour chercher son cahier de catéchisme, elle s'est aperçue que son père était dans la chambre. La porte n'était pas fermée et il ne dormait pas. Selon ma fille, elle a senti qu'il était préoccupé. Avant de repartir pour le service, il a encore demandé après moi. J'ai alors demandé aux enfants s'ils ne l'ont pas vu en train d'écrire un mot pour moi. Ils m'ont répondu que non. En quittant la maison, il a déposé Rachel vers les 15 heures à l'école. Elle est la dernière à avoir vu son père. Quant à moi, c'était le matin.

 

Comment Paulin était-il habillé ce jour-là ?

 

• Il était en Faso Dan Fani. Dans l'après-midi, il portait une tenue de sport puisqu'il y avait sport de masse ce jour-là.

 

Comment et quand avez-vous appris la mort de votre mari ?

 

• J'étais au travail. La salle d'informatique se trouvait à l'époque dans un immeuble de la CNSS près du camp Guillaume Ouédraogo. Un monsieur, avec qui je travaillais, est accouru pour me dire : «Ma sœur, sors de là et rentre chez toi parce que ça ne va pas dehors. Les militaires tirent partout».

Je sors de mon bureau, je prends ma mobylette et je constate effectivement que les rues sont désertes. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Arrivée à la maison, une de mes filles m'a dit qu'il  y a des gens qui ne cessent de venir regarder dans la cour. J'étais en proie à une vive inquiétude. Je suis allée chez un oncle et après, nous sommes revenus ensemble à la maison. C'est le lendemain, vers la fin de la journée, que mon neveu Godefroy Bazié, qui travaillait à la radio, a parlé de la mort de Paulin à une de ses sœurs. Et c'est là que la nouvelle m'est parvenue.

 

   

                    Mme Bamouni sur la tombe de son mari

 

Vous n'avez pas dans la nuit du 15 octobre 87 tenter d'entrer en contact avec votre mari surtout qu'il ne rentrait pas ?

 

• C'était difficile puisqu'à l'époque, il n'y avait pas de téléphone à la cité et le portable n'existait pas. Le matin du 16 octobre 87, je me suis réveillée tôt pour aller à sa recherche. Une fois arrivée vers la présidence, on avait dressé des barrages et des militaires empêchaient les gens de passer. En faisant demi-tour, dans la panique, je suis tombée. J'ai compris après  que quelque chose de grave était arrivé à mon mari et cela m'a été confirmé par une des sœurs de Godefroy. Aujourd'hui, pour moi, c'est comme si Paulin n'est pas mort puisque je n'ai pas vu son corps (elle essuie des larmes). Vivre dans une telle situation, ce n'est pas facile.

 

Si vous n'avez pas vu son corps, vous a-t-on quand même délivré un certificat de décès ?

 

• Le certificat de décès m'a appris qu'il est mort de mort naturelle. Mais si c'était le cas, j'aurais pu le conduire à sa dernière demeure avec ma famille. Quelqu'un qui est mort de mort naturelle, on ne l'enterre pas nuitamment de façon sauvage.

 

Le certificat de décès était signé par qui ?

 

• Par un militaire je ne sais qui (elle cherche en vain un document dans son sac). C'est impensable et inhumain.

 

Pressentiez-vous quelque chose quand votre fille vous a dit que Paulin ne cessait de demander après vous ?

 

• Rien du tout. Paulin sait que je suis sensible et peut-être qu'il n'a rien voulu dire aux enfants. Il n'a jamais laissé percevoir qu'il y avait des problèmes entre les militaires.

 

Ne vous a-t-il jamais parlé d'éventuels problèmes entre Sankara et Blaise ?

 

Quand il revient de la présidence, il travaille beaucoup la nuit. A un moment, je voulais qu'on retourne vivre en France surtout que l'UNESCO avait besoin de ses services. Là-bas, on aurait amélioré notre condition de vie mais je sentais que ça ne l'intéressait pas. Il m'a dit que s'il partait, Sankara ne serait pas content de lui. Paulin était attaché au leader de la Révolution. J'ai même demandé à l'écrivain camerounais Mongo Béti, qui avait préfacé son livre Processus de la Révolution de le convaincre pour qu'on quitte le pays, mais en vain. Il aimait beaucoup son pays et voulait aider Sankara.

 

Comment avez-vous fait la connaissance de Blaise Compaoré ?

 

• Blaise et Sankara étant des amis de longue date, le premier venait  souvent les dimanches chez nous. Quand il arrivait, c'était toujours avec des militaires. Certains étaient même perchés sur des toits et d'autres derrière la maison. A un moment, j'ai dit à Paulin que je n'empêche pas son ami de lui rendre visite, mais qu'il vienne le soir pour permettre aux autres amis et frères de venir nous voir. C'était quand même dérangeant. Blaise était bien protégé mais le 15 octobre 87, il n'a rien fait pour garantir la sécurité de mon mari. Aujourd'hui, ses soldats veillent sur lui.

 

On a appris que c'est par l'entremise de Blaise que Paulin a fait la connaissance de Sankara. Etes-vous au courant de cela ?

 

• Vous les hommes, quand vous traitez vos affaires en ville, vous ne le dites jamais aux femmes. Nous, on s'occupe des enfants et c'est tout. Franchement, je ne sais pas à quel moment ils se sont connus et où exactement.

 

Après les événements, avez-vous essayé de rencontrer Blaise ?

 

• Six mois après les événements, si ma mémoire est bonne, c'est Serges Théophile  Balima, qui était le ministre de l'Information à l'époque. Je suis allée le voir dans son bureau pour lui demander de solliciter une audience auprès de Blaise pour moi. Balima m'a dit que le président ne peut pas me recevoir. En fait, ce dernier ne voulait pas m'aider à le rencontrer et je suis repartie chez moi.

 

Pourquoi sollicitiez-vous cette audience avec Blaise ?

 

• Je voulais simplement lui demander où est mon mari à qui il venait rendre visite à la maison. Cela me tenait beaucoup à cœur.

 

Quand Paulin a quitté son poste de directeur de Sidwaya pour celui de directeur de la presse présidentielle, n'aviez vous pas eu des appréhensions ?

 

• Il ne me disait absolument rien. A partir du moment où il se rapprochait de Sankara, comme ils avaient les mêmes idées, je suppose que c'était pour mieux travailler ensemble. Il a eu une promotion et il est parti. Les deux aimaient ce qu'ils faisaient et ils croyaient en un idéal.

 

Avez-vous pu récupérer à la présidence  quelques effets personnels de votre mari ?

 

• Trois ou quatre mois après, on m'a convoquée à la gendarmerie pour me remettre le trousseau de clefs de notre maison plus la clé de sa voiture. Ce jour-là, je n'ai pas pu démarrer la voiture et c'est un jeune gendarme et un de ses copains qui se sont débrouillés pour l'amener à la cité.

 

La voiture était de quelle marque ?

 

• C'était une Renault 14.

 

On a appris que le compte bancaire de Paulin avait été bloqué après le 15-Octobre. Quelles en étaient les raisons ?

 

• Je n'ai jamais eu d'explication sur cette question.

 

Ce compte était domicilié dans quelle banque de la place ?

 

• C'était à la Banque internationale pour le commerce, l'industrie et l'artisanat du Burkina (BICIA-B). Je n'ai jamais su pourquoi. Je n'ai d'ailleurs pas cherché à en savoir davantage. Avec mes enfants, nous avons vécu avec ce que je gagnais à la SONABEL.

 

Aviez-vous une idée de son solde ?

 

• Non. Je sais seulement qu'il y déposait sa paye. A l'époque, je ne crois même pas que son salaire atteignait 100 000 FCFA le mois. Vous savez que Thomas avait mis en place des mesures d'austérité pour permettre à l'Etat d'avoir un peu d'argent pour développer le pays par nos propres forces.

 

Mais madame Bamouni, que devient ce compte aujourd'hui ?

 

• Franchement, je n'en sais rien. Si ça se trouve, il a été clôturé depuis longtemps car cela fait des années qu'il n'a pas enregistré de mouvements. Je ne connais même plus le numéro de ce compte.

 

Combien de fois êtes-vous revenue au Burkina depuis votre exil ?

 

• Je suis rentrée en juillet 90, au décès de mon beau-père et en juillet 95 aux obsèques de mon papa. En 2001, je suis revenue rendre visite à ma maman et cela a coïncidé avec la Journée nationale de pardon. J'étais aussi là en 2004. Cette année, c'est la deuxième fois que je viens au Burkina.

 

Quand vous venez au pays, est-ce que vous essayez d'entrer en contact avec Blaise Compaoré ou une quelconque autorité ?

 

• Pas du tout.

 

Les autorités aussi ne cherchent pas à vous rencontrer ?

 

• Pas du tout.

 

Combien d'enfants avez-vous eus ?

 

• Nous avons trois enfants. Deux filles, Rachel (l'aînée), Céline (la cadette) et un garçon qui s'appelle Zalna. 

 

  

           Avec ses deux filles, Céline et Rachel (au centre) lors de l'entretien

 

Que deviennent-ils aujourd'hui ?

 

• Céline est comptable, Rachel est hôtesse au sol à l'aéroport Roissy Charles de Gaule tandis que Zalna s'est installé à son propre compte.

 

Dans quelle ville habitez-vous en France ?

 

• Nous sommes à Argenteuil dans le département du Val-D'Oise. Nous sommes à 17 km de Paris.

 

Il y a d'autres Burkinabè là-bas que vous connaissez ?

 

• Oui, il y en a beaucoup. Dans le temps, Frédéric Guirma était notre voisin. Mais maintenant, nous avons déménagé, ce qui fait que lui est plus haut alors que nous nous sommes redescendus au centre-ville.

 

Vos voisins savent-ils pourquoi vous êtes en France ? Leur avez-vous parlé de votre mari ?

 

• Non. Ceux qui savent sont ceux qui sont au courant des problèmes du Burkina. Mais si moi-même je ne le dis pas, c'est difficile de le savoir. Les gens me voient, ils savent que je suis une Burkinabè. Un point, un trait.

 

En France comment arrivez-vous à faire face aux charges de la famille ?

 

• Tant bien que mal; mais le résultat est-là  les enfants sont grands. On n'a pas véçu avec des millions. Aujourd'hui, ils sont tous indépendants. On ne vit plus ensemble car chacun a un chez-soi et se prend intégralement en charge.

 

Depuis que vous êtes en France, avez-vous bénéficié ou continué à bénéficier d'une aide quelconque ?

 

• De notre pays, nous n'avons jamais rien reçu. Mais nous avons bénéficié des aides du système français à savoir les allocations familiales. Ces allocations, plus ce que je gagnais en travaillant, ont été ma seule source de revenus. C'est uniquement avec ces ressources que j'ai élevées mes enfants.

 

Vous travaillez dans quel secteur d'activité ?

 

• Je travaillais à l'Education nationale comme agent d'accueil. J'ai pris ma retraite en septembre 2005.

 

Comptez-vous vous installer définitivement en France ?

 

• Non. La route de mon pays ne m'est pas encore fermée. Je suis libre. J'y viens et mes enfants aussi viennent tout le temps. On vient, on repart. Je pense que le Burkina nous appartient à tous. On a toute notre place ici.

 

Pour lire la suite de cet entretien réalisé par Justin Daboné et San Evariste Barro, cliquez ICI 

 

 



18/10/2007
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