L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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Laurent Gbagbo, président de la république de Côte d’Ivoire : “J’ai tellement de souvenirs avec le Burkina …”

Laurent Gbagbo, président de la république de Côte d’Ivoire

“J’ai tellement de souvenirs avec le Burkina …”

Le 16 août dernier, le président de la République de Côte d’Ivoire, monsieur Laurent Gbagbo accordait une interview exclusive à Sidwaya. Dans un contexte d’apaisement consécutif à la signature de l’Accord de paix du 4 mars dernier à Ouagadougou sous les auspices du président du Faso monsieur Blaise Compaoré, la Côte d’Ivoire renaît. Signe évident, la célébration de la fête nationale qui a vu pour la première fois défiler côte-à-côte Forces armées nationales de Côte d’Ivoire et forces armées des Forces nouvelles. Tout un symbole qui charrie une dose incommensurable de l’envie de tous les Ivoiriens de voir installée pour toujours la paix dans leur pays. Mais si tous s’accordent pour cette quête, il est évident que les chemins pour y aboutir ne sont pas forcément perçus de la même manière. En tous les cas, le premier des Ivoiriens, le président Laurent Gbagbo est conscient et surtout mesure le haut degré de sa responsabilité dans la Côte d’Ivoire née après cinq ans de guerre folle. Même si cinquante minutes ont paru “insuffisantes”, elles n’ont pas moins permis d’aborder des questions d’actualité, de jeter un regard sur le bilan du président Gbagbo et bien sûr d’évoquer les relations entre nos deux pays.

Sidwaya (S.) : Excellence, le 7 août dernier la Côte d’Ivoire a célébré les 47 ans de son indépendance placée sous le thème de “La paix et l’unité retrouvée”. Au-delà des mots et de manière concrète, comment se manifeste cette nouvelle vision au quotidien pour la quiétude des Ivoiriens ?

Laurent Gbagbo (L.G.) : je vous remercie de venir à moi pour me faire lire par les lecteurs burkinabè.

Un lectorat que j’ai laissé depuis un moment. Quand j’étais dans l’opposition, j’y allais souvent et j’étais souvent interviewé. Je retrouve avec plaisir les lecteurs burkinabè. Lorsqu’on parle d’unité et de paix, cela a un sens chez nous . En 2002 la Côte d’Ivoire était coupée en deux. Depuis cinq ans, c’est la première fois que les mêmes sujets sont traités dans toutes les écoles de Côte d’Ivoire au même moment. Que ce soit au niveau de l’entrée en 6e, du BEPC, des différents baccalauréats. C’est énorme. C’est la première fois depuis 2002 que le président de la république de Côte d’Ivoire va à Bouaké. C’est la première fois que les soldats des Forces armées des Forces nouvelles (FAFN) défilent avec leurs frères des Forces armées nationales de Côte d’Ivoire (FANCI) et les Forces de défense et de sécurité (FDS) à la présidence de la république. C’est la première fois que nous fêtons l’indépendance dans l’ensemble des villes de Côte d’Ivoire y compris Bouaké, Séguéla, Man, etc. Donc quand on parle de paix, d’unité retrouvée, ce ne sont ni des mots, ni des concepts en l’air. Ce sont des problèmes pratiques, réels, concrets.

S. : La question qui préoccupe est de savoir comment consolider la paix ?

L.G. : Il faut tenir bon. C’est tout. Dans l’histoire d’un pays, il y a des moments où des gens, même s’ils ne sont pas nombreux, savent que c’est eux qui ont raison. Et que tous les autres qui rament à contre-courant ont tort. Ils peuvent être en nombre limité, mais ils doivent savoir qu’ils doivent continuer le combat. Beaucoup de pays africains ont connu une période de crise. Quand le Nigeria connaissait la guerre civile, ils étaient peu à croire à l’unité et à la fédération de ce pays. Mais c’est eux qui avaient raison . Je me rappelle, j’étais étudiant en France, nous qui soutenions l’unité du Nigeria, nous étions peu nombreux dans nos amphithéâtres. Mais c’est nous qui avions raison. Si on laissait éclater le Nigeria, c’était la porte ouverte à l’éclatement de tous les autres pays africains. On se retrouve ici dans la même situation. Il faut tenir bon, il faut tenir face au démon de la facilité et de la division. Le Premier ministre avec qui j’ai discuté encore hier (NDLR : l’entretien a eu lieu le 16 août 2007) m’a dit qu’il tient. Je crois que pour l’essentiel ça va.

S. : Pour tenir bon, il faut une armée républicaine. Comment le président Laurent Gbagbo compte faire de l’armée ivoirienne une armée républicaine ?

L.G. : Avec le temps. Vous avez certainement suivi l’histoire des Etats-Unis d’Amérique, il y a eu un moment où cette armée s’est divisée au gré des intérêts économiques particuliers entre armée du Nord et armée du Sud. Mais ce sont les positions d’Abraham Lincoln plus que celles de George Washington qui ont donné naissance à la grande Amérique que nous connaissons aujourd’hui. L’armée ivoirienne sera forcément réunifiée, débarrassée de ses vieux démons et on ira de l’avant.

S. : Et le contentieux politique. Lorsqu’on entend tous ces débats autour des audiences foraines, l’identification, on se pose des questions.

L.G. : Il n’y a pas de contentieux puisque nous sommes tous d’accord qu’il faut faire les audiences foraines. On est tous d’accord qu’il faut aller aux élections. Maintenant le problème c’est comment et quand. Mais c’est un débat utile, un débat sain. Le premier ministre le fera. Dès l’instant où on est d’accord avec ce que c’est qu’une audience foraine, et qu’on est d’accord pour appliquer la loi, je n’ai plus de problème. Chaque citoyen est libre de faire ses commentaires. Sinon on tombe dans la dictature. Mon rôle est de veiller à ce que la loi soit appliquée. Tant qu’on ne touche pas à l’application de la loi, tous les commentaires sont libres.

S. : Mais quand vous dites, il faut aller vite aux élections, notamment en décembre 2007 sur quels fondements s’appuyer pour organiser des élections dans une échéance aussi brève ?

L.G. : Je n’ai pas dit d’aller aux élections avant décembre. Le problème c’est que certaines personnes ont intérêt à ce que nous ne sortions pas de la crise. Une crise comme celle que nous connaissons aujourd’hui crée ses héros, ses hommes forts. Il y a des gens qui profitent d’une situation de crise. Or j’ai en tête le fait que l’Etat retrouve toute sa place, toute sa force, toute sa puissance. Il faut donc qu’on aille vite. C’est-à-dire plus tôt on peut organiser les élections, mieux ça vaudra. Une fois de plus, je laisse le Premier ministre faire son travail. Il lui revient de chronogrammer. Mais je sais que les audiences foraines peuvent se faire vite ; que la liste électorale peut s’établir concomitamment avec le fichier électoral. Je pense qu’on peut aller vite. Personnellement, je suis prêt. Il ne faut surtout pas que les Ivoiriens se mettent dans la tête de traîner le plus longtemps possible parce que tel ou tel en profite. Il faut sortir de la logique de la crise et redonner à l’Etat tous ses droits, et tout son pouvoir.

S. : Vous êtes perçu comme celui qui déstabilise les partis politiques en créant des partis fantoches dans le but d’affaiblir l’opposition.

L.G. : Mais c’est habituel. Je ne suis pas un novice en politique. J’ai été dans l’opposition trente ans. Je connais un peu la situation. Ceux qui nous accusent de casser leur parti, se trompent. Au Burkina quand des gens quittent les partis de l’opposition pour rejoindre l’ODP/MT, maintenant CDP, on crie que c’est le président du Faso. C’est comme cela en Afrique. Ce que les gens ignorent, et je prends l’exemple du Front populaire ivoirien que j’ai dirigé, c’est que si les cadres qui sont pressés d’arriver au niveau de l’Etat, se rendent compte que telle ou telle famille politique n’est pas sur le point d’arriver au pouvoir, ils la quittent. Ils vont directement soit dans le parti du président, soit dans une autre formation qui va faire alliance avec le parti du président pour pouvoir négocier des postes. Ce n’est pas propre à la Côte d’Ivoire. Ce n’est pas non plus un problème de Gbagbo Laurent. C’est un problème que l’on retrouve partout en Afrique comme ailleurs. Ceux qui m’accusent ont tort. Il y a par exemple beaucoup de cadres qui ont quitté le FPI quand le parti était dans l’opposition. Certains sont revenus, d’autres pas. C’est le jeu des partis politiques dans nos pays. Ce n’est pas toujours parce qu’ils sont en quête du bien-être. Mais souvent c’est parce qu’ils veulent s’occuper.

S. : Avez-vous foi que le redéploiement de l’Administration peut se faire sans trop de heurts ?

L.G. : Pour le moment l’administration s’implante. Les préfets sont déjà en place. Je viens de signer les décrets pour les sous-préfets, les préfets. Les secrétaires généraux de préfecture sont déjà en place. Au mieux, la semaine prochaine les sous-préfets seront installés. Les magistrats sont déjà installés. On aura pour cette rentrée scolaire, une seule rentrée au plan national pour toutes les écoles primaires, les écoles secondaires et pour toutes les écoles supérieures. Pour le moment ça se passe bien.

S. : Il nous est revenu que les agents de l’Etat attendent d’abord que l’armée se redéploie avant de rejoindre leurs postes.

L.G. : Les gens en réalité s’installent. Si nous avons pu organiser la fête nationale à Odienné c’est parce qu’il y avait un préfet. C’est ce préfet qui a reçu les ministres, la fête étant supervisée par les ministres qui venaient d’Abidjan . Dans les autres villes qui n’ont pas connu la présence des ministres, les préfets ont présidé la cérémonie.

S. : Les grades des militaires constituent-ils le talon d’Achille des Accords de Ouagadougou ?

L.G. : Notre armée n’a pas gagné la guerre. Et moi avec, puisque j’en suis le chef suprême. Il y a deux manières de sortir de la guerre. Ou bien on en sort par une victoire, ou on en sort par une défaite. Mais on ne l’a pas perdue non plus. Si les FANCI avaient gagné la guerre, on ne parlerait pas de grades aujourd’hui. Ce serait vain. C’est une donnée que les gens n’ont pas souvent dans leur réflexion. Si on n’a pas cette donnée, toute la réflexion est caduque. Sinon qu’est-ce que nous serons allés chercher à Marcoussis, à Kleber, à Accra I, Accra II, Accra III, à Pretoria et même à Ouagadougou. Si nous avions gagné la guerre, on n’aurait pas connu tout cela. Dès l’instant où on n’a pas gagné la guerre, on en sort par des négociations politiques. C’est ce que nous sommes en train de faire. Alors les gens qui ont pris leur grade dans les maquis, je les reçois puisque c’est avec eux que je négocie. A mon avis, la question des grades est un petit problème, puisqu’il y a une série de problèmes à régler.
Je voulais mettre fin à la division de la Côte d’Ivoire en deux. C’est fait. Je voulais voir la disparition de la zone de confiance. C’est fait depuis plusieurs mois. J’ai obtenu l’uniformisation des examens dans les écoles. J’ai obtenu l’affectation des magistrats, des médecins. Pour moi, ce sont des questions plus importantes que le problème des grades de trente personnes. Aujourd’hui le port d’Abidjan reprend, l’économie reprend ses activités. Il ne se passe pas de semaine sans qu’on ne reçoive des investisseurs. C’est le plus important. C’est prioritaire par rapport au règlement des questions de grades.
Quand vous négociez vous pouvez connaître une impasse en mettant en avant des questions touchant aux susceptibilités. Il faut privilégier les grands principes.

S. : Puisqu’on parle de votes, les Ivoiriens du Burkina étaient quasiment les seuls de l’étranger à ne pas voter. Est-ce exact et pourquoi ?

L.G. : Je n’en sais pas davantage. Personnellement j’ai participé deux fois à la présidentielle. En 1990, à cette époque les Ivoiriens de l’étranger ne votaient pas. En 2000 où les Ivoiriens à l’étranger votaient.

S. : A l’avènement des refondateurs, un programme était proposé aux Ivoiriens. Pouvez-vous revenir sur votre projet de société et en même temps établir le bilan de votre mandat.

L.G. : Nous sommes venus avec des grandes ambitions pour la Côte d’Ivoire. Nous avions des grands chantiers à réaliser. Il y avait l’assurance maladie universelle, l’école gratuite pour tous, la libéralisation de la filière Café-Cacao. Une fois élu, je me suis penché sur le transfert de la capitale politique d’Abidjan à Yamoussoukro. Je n’ai pas honte du bilan que nous avons eu en rapport avec la guerre que nous avons connue. Le transfert de la capitale d’Abidjan à Yamoussoukro avance. Nous avons quatre grands bâtiments à construire pour que les choses marchent. Le palais de l’Assemblée nationale, l’hôtel des députés, le palais présidentiel et une deuxième chambre. Pour l’instant ce sera le Conseil économique et social. Mais j’ai en vue que demain cela devienne le Sénat. Nous avons achevé totalement l’hôtel des députés. Nous sommes en train de commander les meubles pour le rendre fonctionnel. L’Assemblée nationale est sortie de terre. Elle a cinq étages. Nous sommes déjà en train de terminer le premier étage. Nous faisons une Assemblée nationale de cinq cents places. On n’aura pas cinq cents députés. Mais c’est une façon de faire en sorte que dans l’avenir mes successeurs n’aient pas de problème. Le palais présidentiel sera très original. A partir de septembre, octobre les poteaux qui vont porter les murs sortiront de terre. Nous n’avons pas encore commencé le Sénat. Ensuite, on fera l’habillage. Nous avons l’autoroute que je veux continuer jusqu’à la frontière du Burkina. Nous avons lancé les travaux de l’autoroute, il y a de cela deux semaines. Nous n’avons pas achevé mais déjà il était en chantier. Nous avions supprimé les frais d’écolage qui grevaient le budget des parents inutilement . Nous distribuons des livres pour la plupart des écoles primaires. Nous devrions aller plus loin. Mais la guerre a freiné nos ambitions. Pour l’Assurance maladie universelle, (AMU) nous avons fait voter la loi. Malheureusement l’AMU également n’a pas connu d’application pour cause de guerre. Nous avons vraiment posé les bases de la refondation de la Côte d’Ivoire. La plupart des textes législatifs sont pris. Il y a aussi la décentralisation. Nous avons d’abord créé les conseils généraux des départements. Aujourd’hui tout le monde est unanime. Tous ceux qui avaient récusé la loi, ce sont tous présentés aux élections. Il y a les présidents des conseils généraux de toutes les familles politiques. En 2000, la Côte d’Ivoire avait 198 communes. Aujourd’hui nous en avons plus de 700. Tous les villages, tous les sites habités de Côte d’Ivoire sont dans une commune. Ici Koudougou a été érigé en commune (rires), c’est un gros village d’Ivoiriens mais d’origine burkinabè.
Tous les projets pour les régions sont prêts. Mais nous attendons peut-être la rentrée pour les mettre sur pied. Je n’ai pas les bilans. Les écoles sont construites dans des lieux où personne n’allait. Les centres de santé sont construits. Les gens ont leur destin en mains. La démocratie ce n’est pas seulement aller aux urnes tous les cinq ans, mais c’est aussi porter les fruits de l’effort vers les populations à la base.
On a rendu beaucoup de liberté aux Ivoiriens. Nous ne nommons plus de recteurs en conseil de ministres. Nous avons des présidents des conseils d’universités élus. Mon esprit c’est de donner aux gens leur propre pouvoir. D’ailleurs pendant la campagne, j’ai dit aux Ivoiriens, donnez-moi le pouvoir pour que je vous le rende.

S. : La filière Café-Cacao échoit aux paysans sans trop de réussite.

L.G. : Cette filière a été rendue aux paysans. C’est vrai. Ce sont donc des paysans eux-mêmes qui géreront leurs productions. Moi j’observe. Quand on dit que c’est mal géré, je rigole dans mon coin et je prends des notes pour que demain on fasse une autre réforme, pour que les paysans aient toujours leur filière. Quand les gens n’ont pas l’habitude d’avoir beaucoup d’argent et que subitement ils en ont beaucoup, il y a parmi eux, certains qui se laissent un peu aller. Nous avons rendu beaucoup de liberté aux Ivoiriens.

S. : N’est-ce pas un piège? Quand on n’a pas l’habitude d’avoir beaucoup d’argent, on perd la tête lorsque subitement on en dispose assez. N’est-ce pas pareil avec la liberté qui, d’un coup, tombe entre les mains ?

L.G. : De toutes les façons, c’est la liberté et il faut récolter les dividendes. J’ai par exemple décidé de ne mettre aucun journaliste en prison, c’est aussi un des points de mon programme. Je ne supprime pas pour autant leur liberté parce qu’ils l’utilisent mal. Je n’ai jamais mis un journaliste en prison. Mieux, j’ai fait voter une loi interdisant d’envoyer les journalistes en prison. En Afrique on ne compte pas beaucoup de pays qui ont fait pareil et en pleine guerre. Donner la liberté aux gens, c’est leur donner la capacité de choisir. J’attends dans un moyen terme que les gens aussi laissent les dirigeants diriger. On ne peut pas avoir tous les résultats en même temps. C’est certainement dans un moyen terme qu’il faudra attendre ces résultats.

S. : Guillaume Soro a d’abord été votre élève, ensuite votre opposant le plus redouté et aujourd’hui il est votre Premier ministre. Quelle est la nature de vos relations avec Soro ?

L.G. : Ce sont des relations entre un président et un Premier ministre. C’est la loi de la vie.

S. : Est-ce qu’il y a de l’affectivité ?

L.G. : Soro et moi on se connaît depuis longtemps. C’est l’un des rares de sa génération qui connaît mon village, qui a dormi dans ma maison au village. Je n’ai pas de problèmes avec Soro. La vie a des aléas, la vie n’est jamais linéaire. Et puis la vie n’est jamais un long fleuve tranquille. Il faut s’adapter. Quand on fait la politique il ne faut jamais dire un mot qui puisse définitivement fermer une porte. C’est ce que j’ai appris tout au long de mon long parcours. On peut critiquer, on peut être dur. Mais il ne faut jamais dire un mot qui ferme la porte.
J’ai toujours des portes ouvertes, ce qui me permet aujourd’hui de travailler avec Soro Guillaume.

S. : Si en un mot vous deviez qualifier les relations avec le Premier ministre que diriez-vous ?

L.G. : Elles sont bonnes

S. : Avec Charles Konan Bany c’était un tandem. Et avec Soro ?

L.G. : Non non, les relations avec Soro Guillaume sont merveilleuses.

S. : Vous avez des propos quasi messianiques. Pourquoi êtes-vous si attaché à la religion ?

L.G. : La religion reste le dernier refuge de l’homme. C’est ce qui explique tout ce qu’on ne peut pas expliquer. Il y a tellement de choses qu’on ne peut pas expliquer. J’ai mené une longue vie. J’ai 62 ans maintenant. J’ai traversé beaucoup de choses. J’ai connu beaucoup d’ethnies. J’ai vécu chez des Baoulé, au quartier Dioula, j’ai eu des amis de toutes origines ethniques, sociales etc... et cela me permet de relativiser les choses de la vie. Ne pas être si triomphaliste quand vous avez une victoire. Mais ne pas être désespéré quand vous avez un revers. Mais tout cela est possible quand on pense qu’il y a quelque chose qui est supérieur. Il y a Dieu. Mes rapports avec Dieu ne sont pas des rapports de complaintes, mais ce sont des rapports vivants. Tant que je fais mon travail en ayant la conscience tranquille, je repose sur Dieu. Au moins une fois par jour, j’avance l’esprit tranquille.

S. : Vous n’êtes pas déçu des hommes ?

L.G. : Mais si ! Les hommes ne sont pas Dieu. L’essentiel c’est que je ne suis pas déçu par Dieu. Dès l’instant où on n’est pas déçu par Dieu, la déception qui vient des hommes n’est pas importante.

S. : Quelle peut être la nature aujourd’hui des relations entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso ?

L.G. : Fondamentales. Elles doivent être fondamentales. Je pense que la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso doivent avoir une union qui soit la base même de l’Union Ouest africaine. Dans l’histoire coloniale de l’Afrique de l’Ouest, il n’y a pas deux pays qui ont été aussi intimement liés que la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso. Ils ont été liés au point de former un seul pays. Ouagadougou était la deuxième ville de Côte d’Ivoire. Bouaké en était la troisième, et Abidjan la première. Ouezzin Coulibaly était député de la Côte d’Ivoire. Houphouët Boigny faisait campagne à Ouagadougou chez le Moro Naaba pour être député. Il ne faut pas l’oublier. C’est pourquoi quand les politiciens, avec tous les sens péjoratifs, veulent instrumentaliser les difficultés des Burkinabé en Côte d’Ivoire, ils font mal. Ils font mal à des êtres humains, à des relations entre deux pays. Parce que les rapports qui existent en Côte d’Ivoire entre les Ivoiriens et les Burkinabé sont des rapports tout à fait différents. Mais nous devons avoir l’intelligence de les codifier de façon particulière puisque l’histoire a été particulière pour nos deux pays. Je ne connais pas une ville en Côte d’Ivoire, où il n’y a pas de Burkinabè. Même dans mon petit village de Mama, il y a un quartier où il y a des Burkinabè. Quand j’arrive au village, ils viennent m’accueillir avec un coq. On a eu cinq ans de crise. On a dit que les étrangers étaient chassés, pourchassés par la xénophobie. Les Burkinabé qui sont dans mon village, n’ont jamais bougé.
Les villages de Koudougou, de Koupéla, de Garango n’ont jamais été inquiétés. C’est ça les relations entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso. C’est pourquoi nous devons codifier ces rapports de façon particulière.

S. : Avec la France, est-ce que vos rapports se normalisent

L.G. : Oui, j’ai reçu un coup de fil du président Sarkozy et cela m’a fait plaisir.
La France est un pays développé, c’est peut-être la 4e puissance du monde. Nous en tenons compte dans nos rapports. C’est un pays développé, un pays qui a un veto au Conseil de sécurité. En un mot, c’est un pays puissant. Mais je pense que chacun dirige sa diplomatie comme il pense qu’elle est utile à son pays. C’est ce que nous faisons.

S. : Des Burkinabè se sont retrouvés en association dénommée “Club des amis de Laurent Gbagbo” au Burkina. Avez-vous eu connaissance de la création de cette association et qu’en pensez-vous ?

L.G. : Oui, j’ai pris connaissance de l’existence de ce club dans les journaux en Côte d’Ivoire. Mais je n’ai pas encore rencontré les membres de ce club. Peut-être que s’ils viennent en Abidjan, je les rencontrerai. C’est une bonne chose.

S. : En général ces associations sont créées pour soutenir ceux qui nous dirigent seulement. Cela ne vous semble-t-il pas suspect ?

L.G. : Je n’en sais rien. Je ne vais pas juger les gens. Ils ont créé leur association, je ne les connais même pas. Je suis toujours pour laisser la liberté aux gens, pourvu que ça ne nuise pas à la loi.

S. : A quand la prochaine visite du “Camarade” Laurent Gbagbo à Ouagadougou ?

L.G. : Pour le moment on a beaucoup de choses à faire. J’appelle Blaise. Quand il est là, il m’appelle. Pour le moment on a beaucoup de choses à faire pour normaliser la situation. Quand il y a quelque chose à faire à Ouaga, je vais on parle et je reviens. Quand il y a quelque chose à faire à Abidjan, Blaise y vient. Ce n’est pas un problème.

S. : Votre épouse tient une place particulière à votre côté. Si en quelques mots vous deviez parler d’elle, que diriez-vous ?

L.G. : Ce n’est pas une place particulière. Elle est un élément fondamental du FPI. Le jour où on créait le FPI, il y avait Pascal Kokora, Abdoudramane Sangaré, Simone Ehivet, Boga Doudou et Laurent Gbagbo. Nous étions cinq. Simone n’est pas une fille que j’ai épousée parce que je suis devenu président de la République. Nous luttons ensemble depuis des lustres. Quand nous avons tenu le congrès extraordinaire pour doper le FPI clandestin c’était en 1988, on était vingt. Il y avait deux femmes. Mon épouse et ma soeur. C’est-à-dire que si nous avions été pris, ma soeur, mon épouse et moi aurions été arrêtés. Elle est un élément important comme Sangaré Abou Dramane avec qui nous avons créé le FPI. Ce n’est pas parce qu’il est mon ami qu’il est avec moi. C’est parce que nous venons de la même racine que nous sommes ensemble, et que nous sommes amis. Et ma femme c’est ainsi. Ce n’est pas parce que je l’ai épousée que ça a changé quelque chose pratiquement. C’est peut-être parce que nous sommes comme ça que nous nous sommes mariés.

S. : Excellence, nous sommes au terme de cet entretien. Nous vous laissons le soin de conclure.

L.G. : Je voudrais dire au peuple burkinabé que cette guerre a fait du mal à nos rapports. Mais je pense que si nous sommes intelligents, elle nous a ouvert les yeux aux uns et aux autres. La guerre nous a montré ce qu’il ne faut pas faire. C’est-à-dire croire bêtement à ce que tous les pêcheurs en eau trouble racontent. Peut-être qu’il y a des gens qui ont intérêt à ce qu’il n’y ait pas de bons rapports entre la Côte d’Ivoire et le Burkina. Mais j’ai des attaches terribles avec le Burkina. Quand j’allais en exil, c’est par le Burkina que je suis passé. Or si je n’avais pas été en exil peut-être qu’aujourd’hui, je ne serai pas assis ici comme chef de l’Etat. J’ai tellement de souvenirs avec le Burkina. Et puis Blaise Compaoré, je ne le connais pas parce que je suis devenu président. Depuis 1989, je le connais. Je n’ai aucun problème, aucun complexe ni d’infériorité, ni de supériorité par rapport au Burkina. Il faut que chaque Burkinabé soit comme cela aussi vis-à-vis de la Côte d’Ivoire. C’est vraiment ce que je souhaite.

Jean philippe TOUGOUMA

Boubacar SY

Sidwaya du 5 septembre 2007



05/09/2007
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