L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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Le géant du désordre (Nigeria)

Nigeria

Le géant du désordre

Politiquement, même si tout n’est pas au point, la démocratie s’y installe, sans trop de heurts ces dernières années. Ainsi, le 29 mai 2007, après deux mandats, le locataire d’Aso Roch a changé d’identité : Olesegun Obasanjo a cédé son fauteuil à Umaru Yar’adua, élu lors d’une présidentielle controversée et sanglante (200 morts) le 21 avril 2007.

Un vote qui avait permis au sortant de se faire remplacer par ce dauphin, choisi in extremis du même parti que lui, le People democratic party (PDP). Olesegun ayant essayé de rempiler pour un troisième mandat en vain faute de modification de la Constitution, le sénat ayant opposé une fin de non-recevoir à ce vœux présidentiel. Le nouveau venu, ex-gouverneur de l’Etat de Katsina, quoique mal élu selon des opposants, essaye d’être présent non seulement au Nigeria mais aussi sur la scène internationale. Il s’est saisi notamment du brulôt du Delta du Niger, et à l’extérieur on perçoit sa silhouette lors des grands raouts tels les sommets du G-8 ou de l’ONU. En outre, il essaie également d’assainir l’économie, gangrenée par une corruption endémique.

C’est d’ailleurs cet aspect qui est le ventre mou de ce pays de 134 millions d’habitants. Mais, si côté politique, les coups d’Etat ont pratiquement diminué, économiquement et socialement, le Nigeria est à la croisée des chemins. Et ceux qui ont comparé le Nigeria au Japon d’il y a quelques décennies n’ont pas tort. Comme le pays du Soleil-Levant, le Nigeria a tous les atouts industriels, il a les compétences humaines nécessaires (1 hbt/4 de la CEDEAO est Nigérian) et mieux les potentialités pour décoller comme le territoire de l’empereur Hirohito. Mais le parallèle s’arrête là, car si le Nigeria a toutes les principales qualités économiques pour réussir, il lui manque essentiellement la discipline.La pagaille dans ce pays est inersement proportionnelle aux capacités économiques.

Commençons par ce qui est visible comme le nez sur un visage et le plus illustratif de ce désordre : le pétrole, dont le Nigeria est le premier producteur en Afrique (1). Hélas pour son plus grand malheur, est-on tenté de dire, même si cela paraît paradoxal. En effet, pendant que l’or noir renfloue les caisses de l’Etat et d’individus, les coupures de courant sont légion dans le pays.

70% de la population vit avec moins de 1 dollar par jour. Le Nigeria est classé 158e/177 par le PNUD. Car le chômage est un fléau, 1/3 des 134 millions de Nigerians étant analphabètes... sans oublier les fréquentes explosions provoquées par les lampes-tempête que trimbalent certains paysans, qui tentent de siphonner des citernes d’essences tombées en panne sur les routes. Ou la négligence et l’impéritie de certains, cause du drame du 15 mai 2008, qui a coûté la vie à des enfants d’une école. Où va donc cette manne pétrolière ? C’est la question qu’avait posée le dramaturge Ken-Saro Wiwa (2) en 1995 à la dictature pétromilitaire de Sami Abacha, s’opposant, au passage, aux ravages environnementaux provoqués par Shell en pays ogoni. Cela lui avait valu d’être pendu le 10 novembre 1995 à Port-Harcourt.

N’empêche, le flambeau qu’il avait brandi et ce qu’il défendait a trouvé des repreneurs avec le Mouvement pour l’émancipation du Delta du Niger (MEND). Bien que les méthodes utilisées par ce mouvement soient condamnables, comme les rapts d’employés d’entreprises pétrolières, la cause qu’il défend est juste. Au Nigeria, "le pétrole de la colère" (3) touche tous les échelons : régulièrement, certains gouverneurs sont accusés d’empocher des millions de ce trésor. Le cas, par exemple, du gouverneur de Bayelsa, Diepreye Alamieyesergha, en 2005 est assez éloquent. Pire, même le sommet de l’Etat n’est pas épargné : Olesegun Obasanjo avait fait attribuer deux raffineries en cours de privatisation à ses poches, tout juste avant son départ, Yar’Adua en a annulé le processus d’adjudication. Tel père, telle fille ? La sénatrice Iyabo Obasanjo-Bello est accusée, elle aussi, d’avoir participé au détournement de 1,5 millions d’euros au ministère de la Santé.

C’est dire que si ce géant du désordre imitait le Japon, il pourrait, en quelques années, être la locomotive de la CEDEAO. Au désordre indescriptible doivent se substituer alors une organisation du travail plus efficace et une politique plus équitable. Certes le nouveau chef d’Etat s’y essaye, même si sa méthode paraît en pratique mi-figue mi-raisin. Réputé honnête et sobre, Yar’Adua sait que c’est à l’aune de ses victoires contre la corruption qu’il pourra hisser le pays sur le chantier du développement.

Malheureusement, non seulement il se heurte à ceux qui l’ont aidé à accéder au pouvoir, avec Olesegun au premier chef, mais lui-même n’est pas blanc comme neige et l’on cite à l’envie l’affaire EFCC, la Commission de lutte contre les crimes économiques et financiers (4). Cependant, beaucoup de Nigerians ne désespèrent pas de lui, qu’il se libère de son maître et nettoye les écuries d’Augias. Va-t-il déclencher une opération mains propres, comme son voisin camerounais, pour faire rendre gorge les pilleurs de deniers publics ? Le Nigeria en a en tout cas grand besoin.

La rédaction

L’Observateur Paalga du 17 mai 2008

 

Notes :

(1) : Avec 51 milliards de barils de réserves de change en 2007, le Nigeria est le premier en matière de production de pétrole en Afrique.

(2) : Ken-Saro Wiwa a fondé en 1990 le Mouvement pour la survie du peuple ogoni (MOSOP).

(3) : Le pétrole de la colère, article de Jean-Christophe Sevrant in Le monde diplomatique d’avril 2006.

(4) : Le 1er janvier 2008, le président Yar’Adua a limogé le patron de l’EFCC ; celui-ci avait fait arrêter un proche du chef de l’Etat.



19/05/2008
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