L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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Le musicien errant

Projecteur

Le musicien errant

 

C’est un homme-orchestre que j’ai croisé à l’angle du mur de l’Ecole des Finances de Dassassogho. Un paralytique virtuose. Il jouait  de plusieurs instruments et chantait divinement. Il offrit un concert mémorable aux badauds. Des heures de délices et de communion à ciel ouvert. Je ne sus jamais son nom ni rien de vraiment irréfutable sur sa vie. Juste un sobriquet : Ganzourgou Nabiiga. Cependant, son talent mérite un papier dans cette rubrique consacrée aux artistes. Même si c’est en tant qu’OVNI (organe vocalisant non identifié).

 

Une physionomie d’éléphanteau

 

J’ai rencontré Ganzourgou Nabiiga par un bel après-midi. Un troupeau de nuages blancs paissait dans le ciel  bleu et absorbait les rayons du  soleil.  Un air frais soufflait dans les rues de Ouagadougou. C’est un attroupement de badauds au bord de la chaussée, à l’angle de l’Ecole des Finances, qui a attiré ma curiosité. Le centre de leur attention était un cul-de-jatte qui se trémoussait en faisant teinter la ceinture de grelots attachée à sa taille. Il chantait d’une voix puissante un chant Liwaga bien connu du folklore mossi du Yatenga.  Tout en frappant des coudes et des paumes une grande calebasse renversée sur un coussinet.

A observer cet homme, ce qui frappe d’emblée,  c’est la tête : elle ressemble à une brique de parpaing. Tout est démesuré dans le visage. Des grands yeux rouges aux paupières boursouflées, qui semblent vouloir s’éjecter de leurs orbites. Un nez large et aplati comme un gant de boxe. Une bouche grande avec deux  immenses lippes, qui s’avancent en appendice. Des oreilles en feuilles de chou. Le cou,  mince. Mais le thorax est un coffre grand et large. Le ventre plat comme éviscéré. Le tout est disgracieux. Un spectateur dira avec justesse qu’il ressemble à un fœtus d’éléphant. Comme si tous les traits avaient  été ébauchés et qu'un accident de la nature en avait sapé le processus d’achèvement. Mais les grandes laideurs sont comme les grandes beautés. Elles ne sont pas repoussantes. Bien au contraire, elles émeuvent et commandent  la sympathie. D’ailleurs, quand la voix se fraye un chemin dans cette difformité et devient  des mélodies s’envolant des grosses lèvres tels des ballons pour éclater en sonorités exquises aux tympans des auditeurs, ceux-ci oublient  rapidement le physique ingrat de l’homme pour tomber sous le charme du musicien.

 

Un chanteur multi-intrumentiste

 

Il a, disposés devant lui en demi-cercle, plusieurs instruments de musique. Il en  joue tour à tour selon le rythme musical qu’il désire. Il y a la calebasse, la flûte, les maracas, un arc musical et un tambourin d’aisselle.  C’est une féerie de le voir jouer de tous ces instruments. Surtout de la flûte.  Il ferme les yeux, gonfle les joues d’air et libère des notes aériennes d’une pureté cristalline. En dodelinant de la tête. Doucement. Et, au-delà de la demi-lune des instruments, il y a un petit panier posé au sol. Il invite les spectateurs à y jeter des pièces de monnaie. Et des billets de banque si ça leur chante.

Son répertoire est fait des chansons les plus connues du folklore moaga et de compositions originales dont il est probablement l’auteur. Des parodies de quelques succès classiques et des improvisations licencieuses complètent ce répertoire. Lorsqu’il remarqua un jeune avec des dreadlocks dans la foule, il tendit une main en l’air et entonna «No woman no cry» de Bob Marley en version mooré, qui déclencha l’hilarité. Vint aussi la parodie d’un chant Hindi dédiée à une belle spectatrice à la peau cuivrée et à la chevelure longue et soyeuse. Une targui ou une beauté peuhle. Elle descendit de  voiture et vint écouter notre saltimbanque. Sa sérénade hindi, digne d’un acteur de Bollywood,  était parsemée de propos en mooré qui étaient une véritable déclaration d’amour. C’était d’un tel comique…Surtout le couplet disant à la belle inconnue qu’il possédait tout ce qu’elle n’avait pas (laideur et misère) et elle, tout ce qu’il n’aura jamais (grâce, beauté et luxe). C’était Quasimodo contant fleurette à une Esméralda de la Cité de l’impunité !  Risible. Attendrissant.

Après avoir enchaîné trois ou quatre chants, notre homme s’offre une pause. Tel un boxeur entre deux rounds, il s’éponge le front avec une serviette accrochée à sa voiturette de handicapé et ingurgite quelques gorgées d’une bouteille à pastis 51. Eau ou alcool ? Nulle certitude.

 

Un musicien sans attaches

 

Pendant la pause, il fait la causette  aux spectateurs, rappelle que le panier est toujours là en attente de leurs pièces de monnaie, balance deux ou trois bons mots bien cocasses ou très cyniques sur les femmes, les riches, la vie…Et  sur sa personne. Avec beaucoup de dérision. Il raconte des anecdotes qu’il a vécues à Kaya, à Ouahigouya, à Koudougou et dans maintes autres villes du Burkina. C’est un homme du voyage. Un jour ici, un autre à mille lieues de Ouagadougou. Il parcourt le pays,  chantant et  jouant, un panier tendu à la générosité des mélomanes rencontrés. Après l’intermède, il se saisit d’un instrument et entame un autre tour de chant.

Ce qui est phénoménal, c’est la faculté du bonhomme à changer le registre de sa voix. Au début, je le pris pour un baryton. Pourtant, il exécutera certaines chansons, celle en hindi notamment, avec une voix fluette de castrat. C’est aussi un instrumentiste virtuose. Un artiste d’un rarissime talent.

Solo Dja Kabako dit avoir mené une vie semblable. Avant qu’un producteur chanceux ne croise sa trajectoire et ne l’arrache à l’underground. Si un jour notre musicien errant connaît le même itinéraire, il gagnera en confort et en sécurité. En revanche, il perdra sa spontanéité, ses qualités d’improvisation et sa liberté de ton. Oscillations .Entre le loup famélique mais libre de la Fontaine et le caniche repu avec un collier de maître, il faudra bien un jour choisir. On devine où ira le choix du musicien errant. Parce qu’il est  un homme libre, il chérira toujours…la vie erratique du Loup ! Au grand bonheur des badauds mélomanes.

 

 

 

Barry Alceny Saidou

L’Observateur Paalga du 11 octobre 2007



10/10/2007
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