L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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Les sept erreurs à ne pas commettre (transition en Afrique)

TRANSITION EN AFRIQUE

Les sept erreurs à ne pas commettre

 

L'article ci-dessous est une invite aux Africains à s'inspirer du cas de la Roumanie pour éviter de commettre 7 erreurs qui ne pardonnent pas s'ils veulent réussir leur transition politique.

 

Il existe de plus en plus de pays africains qui choisissent la démocratie et les élections libres comme mécanisme de légitimation du pouvoir politique et l’ouverture de leurs marchés à la concurrence. La Roumanie a commencé une transition similaire il y a presque deux décennies, lorsque Ceausescu, l’ancien dictateur communiste, a été chassé du pouvoir. Dans ce processus complexe, il est souvent plus difficile d’identifier les bonnes décisions que d’éviter les mauvaises. La Roumanie, par les nombreuses erreurs commises durant son interminable transition peut apporter autant d’enseignements aux réformateurs africains.

 

Erreur n° 1 : L’illusion de la prospérité rapide et automatique


Ce n’est pas la plus grave ou la plus condamnable des erreurs, mais elle est probablement la plus difficile à éviter et certainement la cause des politiques orientées vers le court terme. Les Roumains étaient persuadés qu’une fois éliminé l’ancien dictateur, tous les problèmes seraient résolus. Au lieu de combattre cette illusion, les autorités l’ont entretenue et amplifiée par des mesures démagogiques : passage immédiat à la semaine de travail de cinq jours, réduction de l’âge légal de la retraite, facilitation des retraites anticipées, etc. Nous ne savions pas ou nous ne voulions pas savoir que la productivité du travail et du capital est le seul moyen pour produire de la richesse et donc pour augmenter le niveau de vie. Et que cela prend du temps ! Dans ces conditions, la frustration est inévitable, même si la situation générale s’améliore. En effet, la croissance économique, aussi élevée soit-elle, est difficilement perceptible dans l’immédiat. Par exemple, une croissance de 12% par an est exceptionnellement élevée. Elle assure un doublement du revenu en 6 ans et son triplement en moins de 10 ans. Pourtant, les gens ont du mal à se rendre compte que leur revenu réel augmente de 1% par mois.

 

Erreur n° 2 : La Constitution ambiguë

 

A la sortie de la dictature, un des objectifs de la nouvelle Constitution roumaine était d’empêcher la concentration des pouvoirs. Le résultat a été un exécutif bicéphale, qui entretient une « guerre » permanente entre le président (élu au suffrage universel direct) et le premier ministre (nommé par le président et confirmé par le parlement) même s’ils proviennent du même parti politique. Leurs attributions sont mal délimitées et définies par des termes ambigus, de sorte que la Cour constitutionnelle est de plus en plus sollicitée pour trancher les conflits. En outre, la Constitution roumaine prévoit pour l’Etat toute une série d’obligations et d’engagements qui sont en fait autant de domaines dans lesquels le pouvoir politique peut intervenir dans la vie des citoyens.

La Constitution roumaine parvient donc à fragmenter le pouvoir politique (notamment exécutif) mais ne réussit pas à le limiter. Pourtant, le rôle d’une Constitution est bien celui de limiter l’emprise des autorités sur les citoyens. Les Roumains ont oublié que la meilleure piste pour rédiger une bonne Constitution est d’imaginer que tous les postes importants seront occupés par des adversaires politiques.

 

Erreur n° 3 : Le quasi-monopole public de l’information

 

Malgré le caractère anti-communiste du soulèvement populaire de 1989, les premières élections « libres » de 1990 et 1992 ont été gagnées par les anciens détenteurs du pouvoir (le second échelon du parti communiste). Cela a été possible par le contrôle étatique de la télévision et radio publiques, les seules ayant une couverture nationale, y compris dans les régions rurales où vivait environ 50% de la population. Les chaînes TV et les radios privées étaient inexistantes au début et trop faibles ensuite pour contrebalancer la propagande officielle qui présentait les partis réformateurs comme des traîtres à la solde de l’étranger. La presse écrite bénéficiait d’une liberté absolue quant au contenu, mais le pouvoir contrôlait les fabriques de papier, les imprimeries et les circuits de diffusion. La première vraie alternance du pouvoir – en 1996 – a été possible seulement après le développement de chaînes TV par câble et de radios privées, ainsi que de circuits alternatifs de diffusion de journaux. L’impact a été visible surtout dans les milieux urbains, tandis que la population rurale était victime de la même désinformation.

 

Erreur n° 4 : L’absence de contact avec l’émigration, voire l’hostilité à son égard

 

Après la prise totale de pouvoir par les communistes grâce aux chars soviétiques (1948), le gouvernement roumain a tout fait pour couper le contact des exilés avec leur patrie d’origine. Plus encore, par l’intermédiaire de la police politique (la « Securitate »), il a poursuivi une stratégie de division de l’exil, par l’infiltration d’agents d’influence et « d’informateurs". Pendant des décennies, dans les manuels d’histoire les exilés étaient accusés d’avoir trahi leur patrie, d’être des fascistes, etc. Les mêmes accusations ont été reprises après 1989 à l’égard des Roumains qui voulaient rentrer au pays pour investir et/ou participer à la vie politique. Evidemment, les communistes déguisés en réformateurs craignaient de perdre le pouvoir face à une opposition qui exigeait une réforme plus rapide. Les barrières à l’encontre des exilés ont privé la Roumanie de ressources considérables en termes de capital financier, humain, relationnel et d’image à l’étranger.

 

Erreur n° 5 : L’échec d’une réforme morale inachevée

 

Il est difficile de dire si cette erreur est la cause ou la conséquence des erreurs précédentes. Quoi qu’il en soit, ses effets sur la société roumaine sont sous-estimés. Les anciens « poètes de cour » de Ceausescu sont sénateurs. Certains de ses anciens ministres, députés, hauts fonctionnaires et les membres de la Securitate sont devenus propriétaires des entreprises étatiques lors de privatisations louches. Les noms des collaborateurs de la Securitate (les « informateurs ») sont rendus publics, de manière sélective, lorsqu’ils gênent le pouvoir, tandis que les autres subissent un chantage indirect. Selon une loi boîteuse, ils n’ont pas le droit d’occuper certaines fonctions publiques, mais cette interdiction ne s’applique pas à leurs anciens supérieurs directs (les officiers de la Securitate) ou indirects (les hauts responsables du parti communiste). Les retraites de ces anciens privilégiés du régime sont 10 à 20 fois supérieures aux retraites des anciens prisonniers politiques. L’échec de la réforme morale transparaît même dans le langage : on parle "d’anciens propriétaires" et non de "propriétaires de droit" lorsque l’on se réfère à ceux qui ont vu leurs avoirs confisqués par les communistes. Cela est symptomatique également pour l’erreur suivante.

 

Erreur n° 6 : Le non-respect des droits de propriété

 

Avant la deuxième guerre mondiale, la Roumanie était un pays prospère, avec un taux de croissance élevé et un revenu par habitant proche de la moyenne européenne. Les communistes ont nationalisé (confisqué) les entreprises et collectivisé les terres. Après l’effondrement de la planification centralisée, tout naturellement certaines propriétés auraient pu et dû être restituées à leurs titulaires de droit. Après une opposition farouche au début, puis de maintes tergiversations, ce processus n’est toujours pas achevé. De même, la privatisation des entreprises fondées par l’Etat a été retardée, ce qui a généré d’autres pertes. Certains directeurs de ces entreprises vendaient leur production à bas prix vers des entreprises privées (qu’ils détenaient directement ou par personnes interposées) et la revendaient ensuite au prix réel de marché. L’exemple le plus connu est celui du « combinat » sidérurgique de Galaßi, qui enregistrait des pertes d’environ 1 million de dollars par jour avant la privatisation, mais a fait un profit de 1 million de dollars par jour dès la première année après la privatisation. Une ouverture plus rapide de l’économie aurait évité le gaspillage de dizaines de milliards de dollars.

La Roumanie a été hésitante dans la restitution, la définition et le respect uniforme des droits de propriété. Les entrepreneurs roumains et les investisseurs étrangers ont été découragés : pourquoi faire des efforts et assumer des risques si l’on n’est pas certain d’en bénéficier ? Quelle confiance peut-on avoir dans un Etat qui refuse de corriger les injustices passées ? Un tel environnement engendre la passivité, la mauvaise gestion voire la destruction des ressources. Comme le remarquait Hernando de Soto, l’incertitude concernant les droits de propriété transforme les ressources existantes en « capital mort » et empêche la création de richesses supplémentaires. Cette erreur est une des plus graves, car, outre les destructions matérielles, elle a retardé la reconstruction économique et morale du pays.

 

Erreur n°7 : L’inflation et le contrôle des prix

 

Les prix dans l’économie communiste n’avaient aucune signification : pour avoir un vrai prix, il faut des droits de propriété et un marché libre, choses impensables dans le système de l’époque. Le contrôle des prix par les autorités communistes avait pour conséquence des magasins littéralement vides. Après 1989, les prix ont été libéralisés, mais pas tous et pas immédiatement. Sous prétexte de « protection sociale », certains prix ont été contrôlés, subventionnés, etc. Les prix ont continué d’envoyer des signaux erronés aux entrepreneurs et aux consommateurs roumains, sans pour autant aider les plus démunis. Au lieu de s’attaquer aux vraies causes de l’inflation – l’émission excédentaire de monnaie – les autorités ont préféré en combattre les symptômes. La solution du conseil monétaire (pratiqué avec succès par l’Estonie et la Bulgarie, par exemple), ou l’utilisation d’une monnaie extérieure stable, ont été rejetées par les autorités. Résultat : la Roumanie a mis 10 à 15 ans de plus que les autres pays de l’Europe centrale et orientale pour résoudre au moins partiellement le problème de la stabilité monétaire. Cela fait 10 à 15 ans de souffrances pour les plus vulnérables et pour la classe moyenne, qui ont vu leurs revenus et leurs économies anéantis par l’inflation.

Certaines de ces erreurs ont été corrigées en partie par la suite, mais leurs conséquences sont irréparables : le temps perdu ne reviendra pas. Cela est évident dans le décalage qui sépare encore la Roumanie des autres pays ex-communistes qui ont évité beaucoup de ces erreurs et ont choisi la voie de la transition rapide par des réformes radicales. Les réformes récentes – privatisation du système bancaire et de presque toutes les grandes entreprises d’Etat, l’introduction en 2005 d’un impôt unique sur le revenu de 16% et la réduction de l’impôt sur le profit de 25% à 16%, la privatisation partielle des retraites, etc. – vont dans la bonne direction. Avec beaucoup d’efforts, les Roumains pourront un jour récupérer les décalages existants, mais rien ne peut effacer les souffrances inutiles infligées à la population par une classe politique qui n’a pas tenu compte des lois économiques élémentaires. Si les réformateurs africains en avaient tiré les bons enseignements, ces souffrances n’auront pas été complètement vaines.

 

Radu Nechita

Avec la collaboration de www.unmonddelibre.org.

Radu Nachita est maître de conférences en sciences économiques à l'université de Cluj-Napoca en Roumanie.

NB : le titre est du journal

 

Le Pays du 5 mars 2008



05/03/2008
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