L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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Révolution du 4-Août 1983 : Il y a 25 ans…

Révolution du 4-Août 1983

Il y a 25 ans…

 « Aujourd’hui 4 août 1983, des sous-officiers, officiers et hommes du rang ont décidé de prendre le pouvoir… le Conseil national de la Révolution (CNR) assume désormais le pouvoir d’Etat ». La voix est grave et le débit posé, c’est celle du capitaine Thomas Sankara.

La Révolution démocratique et populaire (RDP) venait de pousser ses premiers vagissements. Ce 4 août 2008, la RDP aurait eu un quart de siècle d’existence si, comme de nombreuses autres, elle n’avait pas bouffé ses enfants. Retour sur la Révolution à la sauce burkinabé :

Quelques faits et dates avant août 1983

 On ne peut pas revisiter la RDP sans remonter à l’amitié qui a lié le quatuor par qui elle est advenue. Nous sommes en 1974, la « première guerre des pauvres », qui opposa le Mali à l’ex-Haute-Volta, venait d’éclater, conflit auquel a pris part Thomas Sankara. A l’époque, certains officiers, dont Sankara et Henri Zongo, dénoncèrent l’absurdité de cette guerre. Les deux se découvrent alors des opinions communes. En 1977, lors d’un stage au centre des parachutistes de Rabat, Sankara fait la connaissance de Blaise Compaoré, et les deux se lient d’amitié. C’est du reste de retour de ce stage de la capitale marocaine que Tom. Sank. prend la tête du Centre national d’entraînement des commandos (CNEC) de Pô (localité située à 150 km de Ouagadougou, au sud-est du Burkina). Blaise Compaoré est son adjoint.

Le quatrième larron de la RDP est Jean-Baptiste Boukary Lingani, qui rejoindra le groupe après. Ce dernier, après l’avènement du Conseil de salut du peuple (CSP) en novembre 1982, y siégera, dans le secrétariat permanent, et proposera Thomas Sankara comme Premier ministre du président Jean-Baptiste Ouédraogo. Signalons qu’un an auparavant, en février 1981, sous le régime du Colonel Saye Zerbo, Sankara avait été nommé secrétaire d’Etat à l’Information, poste dont il démissionnera avec fracas en mai 1982 en martelant « Malheur à ceux qui baillonnent leur peuple ! ».

Thomas Sankara ne restera pas longtemps Premier ministre, puisqu’en affichant sa différence, il se heurte à ceux qu’on appelait les officiers modérés du CSP : le 17 mai 1983, sur instruction du Colonel Yoryian Gabriel Somé, chef d’état-major, et, selon certains, de la France par l’entremise de Guy Penne (aujourd’hui sénateur et lobbyiste de Blaise Compaoré), alors conseiller de François Mitterrand pour les affaires africaines, les blindés du capitaine Jean-Claude Kamboulé encerclèrent le domicile du Premier ministre, qui se rendit sans riposter : le commandant Jean-Baptiste Lingani est lui aussi mis aux arrêts tandis que le capitaine Henri Zongo est encerclé au camp Guillaume-Ouédraogo. Blaise Compaoré parviendra, grâce à la baraka et à l’entregent de certains de ses proches (nous y reviendrons), à rejoindre Pô pour en revenir le 4 août 1983.

 Par ailleurs, l’avènement de la RDP est indissociable des luttes auxquelles se menaient les militaires révolutionnaires et ceux modérés. Sans oublier celles des groupuscules communistes, qui grenouillaient chez les intellectuels. Ainsi, si un parti clandestin tel le PCRV estimait - et estime toujours - que la vraie révolution n’a toujours pas fait son avènement, des formations telles la LIPAD ou le PAI avaient, à leur manière, « balisé » le terrain pour août 83. Comme dirait quelqu’un de la rue : « Les militaires ne font jamais de coup d’Etat sans les civils ».

Et vint le 4 août

 Du 17 mai au 4 août 83, "la Haute-Volta était dans une situation insurrectionnelle ouverte" (1), écrit Basile L. Guissou. Sankara et Jean-Baptiste Boukari Lingani sont en résidence surveillée, Blaise s’est réfugié à Pô, à partir de Bobo, Henri Zongo, reclus au camp militaire pendant quelque temps, contribue à fragiliser ce qui reste du pouvoir CSP. Les 20, 21 et 22 mai 1983, des élèves, étudiants, syndicalistes et hommes de gauche envahissent les rues de Ouagadougou aux cris de « vive Sankara ! », « libérez Sankara et Lingani », « A bas Guy Penne ! ». Il faut dire que la concomitance de l’arrivée, en provenance d’Abidjan, du conseiller de Mitterrand a eu de quoi troubler plus d’un. En tout cas, les révolutionnaires l’exploiteront pour mieux oxygéner leur machine anti-impérialisme. De là à penser qu’il y est pour quelque chose est un pas que les révolutionnaires ont vite franchi.

Cette atmosphère insurrectionnelle, mêlée à cette situation quasi kafkaïenne, a fait mettre les paroles suivantes dans la bouche du président de l’époque, Jean-Baptiste Ouédraogo, qui était enrhumé : « Je suis grippé tout comme mon pays en ce moment ». Toujours est-il que ce pourrissement du contexte sociopolitique profitait à ces jeunes turcs de l’armée burkinabé, qui allaient donner l’assaut le 4 août 1983.

Ecoutons Blaise Compaoré, qui en parle, le 18 octobre 2007 « ... j’ai dit à mon chauffeur que nous allions dormir à Bobo (NDLR : Blaise y était pour un meeting), j’étais loin de penser que ce ne serait pas le cas… au milieu de la nuit, j’ai rappelé mon chauffeur et je lui ai dit « on rentre à Ouaga ». Quand je suis arrivé à Ouaga, François Compaoré me fit savoir que des gendarmes étaient venus pour m’arrêter la veille. J’ai alors décidé de rentrer à Pô, et de là-bas j’ai envoyé une injonction à Ouaga pour dire de libérer nos camarades, sinon, on vient les chercher ». C’était à l’occasion de la célébration des 20 ans de démocratie avec Blaise. Le colonel Gilbert Diendéré, autre acteur du coup d’Etat du 4 août, ajoutera, le 18 octobre 2007 et toujours à Pô, que : « Lorsque nous avons appris que Blaise a pu rejoindre Pô, nous savions que si quelque chose nous arrivait, ce serait tant pis pour nos adversaires…

Sans Blaise, il n’y aurait pas eu de 4 août 83 ». En rappel, le même Gilbert était allé voir ce qui se passait au camp Guillaume-Ouédraogo, où s’était retranché Henri Zongo. Effectivement, Blaise est "venu", si on peut procéder par raccourci, "les chercher" avec 350 commandos ayant rempli 50 camions, réquisitionnés auprès d’une ONG canadienne. Ce qui amène à poser cette question : celle de savoir pourquoi Blaise a maintenu le coup d’Etat du 4 août 83, alors que Sankara et l’aile des militaires modérés semblaient s’être mis d’accord. A Pô, il y a 10 mois de cela, Blaise a répondu à cette interrogation, en se basant sur une lettre que les militaires révolutionnaires avaient interceptée et préconisant leur liquidation. Mais il y a une autre raison, technique celle-là, expliquant le maintien de l’opération : « Lorsque les commandos, avec des yeux rouges, étaient au lieu dit Namentenga, et qu’ils ont aperçu la lumière de Ouaga, tout en se disant que c’est là peut-être que la vie de certains allait s’arrêter, on ne pouvait plus rien faire, la machine était lancée », confiera Blaise Compaoré.

La RDP à l’épreuve du pouvoir

Le premier gouvernement révolutionnaire est formé le 24 août 83 avec une forte présence militaire, mais aussi des amis de formations de gauche. Dans la foulée, les Comités de défense de la révolution (CDR) sont créés, dont la direction est confiée au lieutenant Pierre Ouédraogo, rappelé dare-dare de ses études pour occuper le poste. Il est secondé par le lieutenant Théodore Hien Kilmité (lire interview en encadré).

La RDP, à l’épreuve du pouvoir d’Etat, fut certes marquée par le charisme de son chef, son spontanéisme, avec les conséquences souvent désastreuses, mais par justement l’action des CDR. Il faut dire d’abord que ces CDR ont enrôlé des gens de bonne moralité, qui avaient foi en la Révolution, mais beaucoup d’autres étaient des malfrats, qui se sont incrustés dans ce creuset pour agir en toute impunité, discréditant la RDP. Du reste, si l’appellation de « CDR brouette » a vu le jour, c’est pour désigner ces éléments (surtout les CDR géographiques) qui se comportaient en bandits. On ne saurait oublier les CDR de services, qui faisaient chanter les DG et terrorisaient les agents par des menaces diverses.

En ce qui concerne les Tribunaux populaires de la Révolution (TPR), on ne regrettera jamais assez qu’ils aient politisé dangereusement notre justice, mais ils furent un exutoire salutaire et une tribune pour la moralisation de la vie publique par la mise à nu de la délinquance financière et économique. La Révolution et la France

Si la Révolution d’août avait des rapports privilégiés avec des pays d’obédience idéologique voisine ou similaire, avec la France, les relations étaient plutôt orageuses. Le nœud gordien de cet état de fait date, comme dit plus haut, de la présence sur le sol burkinabé de Guy Penne. Il s’en est suivi après une rhétorique révolutionnaire dont l’Hexagone et la Côte d’Ivoire devinrent les principales cibles.

Dans les discours révolutionnaires, il est vrai qu’on ne prononçait pas le nom de la France, mais personne n’était dupe. Ainsi, dans le Discours d’orientation politique (DOP) du 2 octobre 83, elle est accusée d’être responsable de 23 années « d’exploitation et de domination impérialistes ». La France officielle semble se désintéresser du Burkina Faso ou plutôt mettre le feu aux poudres. Un observateur de première classe de l’époque, en l’occurrence l’ambassadeur de France au Burkina Faso, Jacques Leblanc, qui était fréquemment convoqué à 22 ou 23 heures par Sankara, témoigne : « Il convient de garder à l’esprit que la Révolution voltaïque est plus que l’aboutissement d’un processus amorcé en novembre 1980 un nouvel avatar dans une succession de coups d’Etat sans lien entre eux… les risques de laisser progressivement glisser ce gouvernement vers des pays comme la Libye, et la contagion du phénomène Sankara aux pays environnants sont réels », prévient le diplomate au Quai d’Orsay (2). On ne saurait non plus oublier le Sommet France/Afrique de Vittel où, suprême bourde diplomatique, Sankara a été accueilli, à sa descente d’avion, par le même Guy Penne ou encore l’historique passe d’armes entre François Mitterrand et le père de la Révolution burkinabé en novembre 1986 à Ouagadougou.

Bref, entre la France et le Burkina, les rapports ont évolué en dents de scie. Et si à l’extérieur, ce n’était pas toujours facile, à l’intérieur non plus la situation n’était pas reluisante avec par exemple les exécutions extrajudiciaires des 7 prétendus comploteurs de juin 1984, le licenciement, pour grève illégale, de 1 500 enseignants, l’autodafé de l’Observateur. Autant d’actes attentatoires aux libertés fondamentales, par lesquelles la révolution montra ses limites.

Et s’il y a quelqu’un qui peut dire le pourquoi de la chute du CNR, c’est bien son… tombeur, Blaise, qui a affirmé à ce sujet : « L’ambition était bonne mais les orientations ont été pour beaucoup dans le désastre que nous avons connu, l’absence des libertés a manqué au CNR… par exemple, on a taxé certains citoyens de réactionnaires pour mieux les délaisser, tels les chefs coutumiers, qualifiés de féodaux » (3).

Zowenmanogo Dieudonné Zoungrana

L’Observateur Paalga du 4 août 2008

Notes : (1)  : Basile Guissou in Burkina Faso, un espoir en Afrique. (2)  : : Télex de Jacques Leblanc envoyés au Quai d’Orsay entre 1984 et 1986. (3) Confidences de Blaise à Pô le 18 octobre 2007 in l’Observateur paalga du 22 octobre 2007.



04/08/2008
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