L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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Un consultant situe les responsabilités de la vie chère au Burkina

Vie chère au Burkina

Un consultant situe les responsabilités

 

Consultant en développement économique et social, Pierre K. Sia jette ici un regard sur le phénomène de la vie chère, situe les responsabilités et fait des propositions de mesures urgentes à prendre.

 

Incompétence ou complicité de nos gouvernants ? La question mérite d’être posée, parce que les récentes émeutes contre la vie chère au Burkina Faso, en Afrique et dans le reste du monde montrent que nos gouvernants sont dans l’incapacité d’assurer notre quotidien à tous les niveaux. Pour mieux situer les responsabilités de ce phénomène de la vie chère, il y a lieu de la placer dans un contexte national, régional et international.

 

Contexte international

 

C’est par le contexte international, que tout a commencé et que la communauté internationale voyait venir le pire, mais minimisait le drame. Cette communauté internationale n’est autre que les gouvernements des pays du G8 et les institutions financières telles que la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et l’Union européenne ainsi que la FAO. Dans ce contexte, comment le groupe du G8 et les organismes internationaux de développement sont–ils responsables de la situation actuelle que nous vivons?

 

La mondialisation ou la globalisation

 

Ce concept a été fabriqué par les experts de la Banque mondiale et du FMI et avalisé par leurs homologues du G8 et ceux de l’Union européenne. Ainsi, ce concept n’est que la façade de l’ex-capitalisme version 21e siècle, pour mieux recadrer l’économie du système capitaliste, afin de freiner le progrès économique et social des pays en développement. L’Afrique est en premier lieu visée pour ce qui suit :

1) les matières premières et les économies africaines aujourd’hui servent à alimenter les usines des pays du G8, sans aucune compensation réelle, si ce n’est que quelques miettes d’aide publique au développement (qui ne parviennent pas dans les mains des vrais nécessiteux) des pays africains;

2) au niveau des marchés internationaux (à Wall Street à New York, Paris, Londres et Tokyo pour ne citer que ces gros), l’Afrique est presqu'inexistante dans ce cercle restreint pour défendre ses intérêts. Conséquences : les spéculateurs de tout bord et de tous les produits imposent leurs lois au vu et au su, peut-être même avec l’appui discret des concepteurs de la mondialisation. L’exemple même de la hausse quotidienne du prix du pétrole est révélatrice, alors que les prix de nos matières premières sur les marchés internationaux stagnent, voire baissent ;

3) lorsqu’on analyse à fond la mise en place de la mondialisation, on constate que les grosses sociétés multinationales sont à la base des maux de la vie chère dans nos pays. Derrière elles se trouvent des dirigeants politiques conservateurs ou de droite de certains pays du G8. Selon les médias américains, la famille George Bush, ne serait jamais devenue président des Etats-Unis d’Amérique, si les Bush et leurs plus proches ne détenaient pas des actions importantes dans certaines grosses sociétés aux USA. En France, Nicolas Sarkozy ne serait peut-être pas élu président de la République française, s’il n’était pas ami des milliardaires et des sociétés importantes. Tout dernièrement en Italie, les Italiens n’allaient pas élire un ultra conservateur, milliardaire et propriétaire des sociétés italiennes les plus imposantes dans le pays. La liste n’est pas exhaustive.

4) Du côté de la FAO (organisme des Nations unies chargé de l’agriculture et de veiller à ce que chaque citoyen du monde puisse manger à sa faim), elle a failli à sa mission. C’est vrai qu’elle vient de réunir tous les dirigeants du monde à Rome, une conférence (le médecin après la mort) relative à la situation alimentaire du monde, mais cette conférence n’a pas donné des résultats escomptés. Le président Wade du Sénégal a été le seul à avoir critiqué ouvertement et devant ses pairs, la mauvaise gestion de la crise alimentaire par la FAO. Cette institution onusienne a déjà montré au début des années 90, son incapacité et son incompétence (malgré sa pléthore de soi-disant experts de tout genre et véritables budgétivores administratifs) devant les institutions de Breton Woods qui avaient imposé aux pays africains le Programme d’ajustement structurel (PAS) dans le secteur agricole et autres. Ce programme est le résultat de ce que nous vivons aujourd’hui.

5) C’est au nom de la mondialisation et de ses effets pervers que les spéculateurs des produits pétroliers et alimentaires ont pu augmenter tous les jours sans pitié les prix de ces produits, sans que personne ne lève le doigt pour stopper cette hémorragie économique et sociale des pays en développement. Il a fallu une forte contestation sociale et mondiale, pour que les dirigeants de la planète ainsi que les institutions internationales se décident à prendre des mesures timides et à réévaluer leurs stratégies d’aide aux pays pauvres, sans toutefois convaincre les afro pessimistes.

Dans tous les cas, ce n’est pas pour rejeter la mondialisation ou dire que la globalisation est mauvaise. Loin de là, la mondialisation est la bienvenue. Puisqu’elle permet aujourd’hui, aux peuples du monde de se rapprocher, grâce aux Nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Cependant, cette mondialisation ne tient pas compte du contexte de chaque pays et de chaque région.

 

Au plan régional

 

A ce niveau, l’Afrique qui ne dispose pas d’une bonne stratégie politique, économique et sociale dans sa méthode de développement et de la bonne gouvernance, ne fait que subir les conséquences de la mondialisation. Nos dirigeants ne s’occupent pas réellement des problèmes cruciaux et sociaux de leurs administrés. Sinon comment peut-on expliquer que même en Afrique, personne n’a vu venir la flambée des prix des produits de grande consommation? Depuis que les populations africaines sont descendues dans les rues pour protester contre la vie chère, les réactions des institutions africaines tardent à venir, sinon timides. On peut les comprendre, dans la mesure où leurs responsables et leurs cadres ne vivent pas dans les mêmes réalités, que ceux qui vivent quotidiennement dans la misère. Aujourd’hui, les peuples africains les plus démunis se sentent abandonnés par tout le monde : par leurs gouvernements, par les institutions africaines et internationales, ainsi que par les pays occidentaux. Ils sont coincés entre la famine et la montée des prix des denrées alimentaires (s’il en existe) et la pénurie de ces mêmes denrées. Il y a là, non assistance à personne en danger.

 

Le contexte national

 

La vie chère au Burkina Faso a été marquée par des manifestations de la rue, les 20 et 28 février 2008. Cette contestation s’est poursuivie les 15 mars, 8 et 9 avril 2008 ainsi que les 13, 14 et 15 mai par l’ensemble des syndicats. Ces derniers ont prévenu le gouvernement, que d’autres manifestations pourraient suivre, si leurs revendications antérieures n’avaient pas gain de cause. Les augmentations à répétition du prix du carburant et des produits de première nécessité, sans que les autorités prennent des mesures adéquates et exécutoires contre ces hausses des prix abusives, sont à la base de cette grogne nationale.

a) Au niveau du gouvernement :

La crise sociale que connaît notre pays depuis février 2008, est le résultat de l’incompétence, de la malgouvernance et peut-être une certaine complicité de ceux qui nous ont gouvernés depuis 2000.

L’incompétence : c’est parce que nos ministres et leurs collaborateurs n’ont rien fait pour éviter cette crise, alors que les prix de tous les produits de première nécessité ne cessent de grimper quotidiennement. On peut les comprendre, dans la mesure où ils ne vivent pas les mêmes réalités que les populations démunies. C’est pourquoi les Burkinabè se demandent si le Burkina Faso dispose d’une vraie stratégie de développement économique et social, si chaque ministère (surtout les ministères chargés des politiques agricoles, économiques, commerciales et sociales, etc.) a un programme de développement adéquatement élaboré et qui répond réellement aux attentes des populations de notre pays? Notre pays a connu une grave erreur d’avoir supprimé dans les années 90, les ex-Offices régionaux de développement (ORD) et l’Office national des céréales (OFNACER) et même les Centres de formation des jeunes agriculteurs (CFJA). Les ORD étaient bien implantés dans nos villes et campagnes. Ils étaient vraiment proches et apportaient leurs soutiens techniques, matériels et financiers aux populations rurales. Quant à l’OFNACER, c’est grâce à lui que les consommateurs étaient à l'abri de la spéculation des prix des denrées alimentaires par les commerçants. Au niveau des FJA, les jeunes qui sortaient de ces formations dans l’agriculture étaient intégrés dans le milieu rural, même s’il y avait quelques difficultés. Et voilà qu’en 1990, la Banque mondiale et le FMI et autres institutions des Nations unies viennent perturber le développement agricole de notre pays avec leur PAS, qui n’est autre que le fossoyeur de notre économie rurale.

En outre, au Burkina Faso, on a négligé l’intensification de la culture vivrière au profit de la culture de rente. Par ailleurs, on a inculqué aux Burkinabè la consommation du riz et autres produits importés, aux dépends de leurs habitudes alimentaires traditionnelles.

Il y a eu certes, un certain nombre de mesures entreprises par le gouvernement, mais elles demeurent inefficaces, à cause de l’absence de mesures d’accompagnement efficaces et de l’absence de contrôles stricts.

La mal gouvernance, la corruption et les détournements des fonds publics sont des fléaux qui minent l’administration publique au Burkina Faso. Ce sont des pratiques courantes, mais impunies. Pour le cas des détournements, il y a plusieurs types qui ne sont pas toujours pris en compte, par des missions d’enquêtes. Citons quelques exemples ci-après:

1) On a assisté à la prolifération de la réalisation de certaines infrastructures non essentielles au niveau des services étatiques. C’est par là, qu’il y a des commissions occultes avec des enveloppes monétaires qui s’échangent ;

2) malgré les conférences annuelles (inefficaces) des Directeurs généraux de sociétés mixtes et des chefs de projets, une grande partie de ces soi-disant hauts cadres de l’Etat ont des astuces qui trompent la vigilance de leurs hiérarchies et s’enrichissent illégalement ;

3) les lotissements : tous les maires sans exceptions se précipitent pour lotir leurs communes, dès leurs prises de fonction, malgré l’absence d’un programme de développement local adéquat. Les maires et leurs courtisans ont raison, du fait qu’il n’y ait aucun mécanisme de contrôle à ce niveau. S’il en existe, il est inefficace. C’est pourquoi un des cabinets d’études de lotissement avait procédé à un lotissement illégal à Ouagadougou, il y a de cela environ 4 ou 5 ans, sans qu’aucune procédure judiciaire soit engagée contre le responsable pour récupérer les fonds de l’Etat. Il semblerait même que le Conseil des ministres en son temps avait été informé. Dans ce contexte, l’individu poursuivra toujours et tranquillement ces actes illégaux ailleurs. Parce qu’il sait qu'il ne sera pas poursuivi. Et c’est l’Etat qui perd et perdra encore des millions de nos francs.

b) Au niveau des opérateurs économiques :

 

Ces derniers ont leur part de responsabilité dans la situation sociale actuelle au Burkina. D’abord, sur le plan politique, chacun de nous se souvient que pendant les différentes élections qui ont eu lieu dans notre Faso, les opérateurs économiques ont largement apporté leurs soutiens financiers, matériels et moraux à beaucoup de candidats, surtout ceux du parti au pouvoir. Après les échéances électorales, ces opérateurs économiques estiment qu’ils doivent récupérer leur argent par tous les moyens, et la suite, nous le savons avec la flambée des prix sur tous les produits consommables.

 

c) Au niveau de la société civile :

 

Il a fallu qu’il y ait des manifestations de la rue, que les syndicats et les associations des consommateurs se réveillent. Pourtant la flambée des prix des produits de première nécessité date du dernier trimestre de l’an 2007. Où étaient-ils ? N’est-ce pas le médecin après la mort ?

 

1. Les associations de consommateurs

 

Ce que les consommateurs ne comprennent pas, c’est qu’il existe plusieurs associations des consommateurs au Burkina Faso, et aucune de ces associations n’avait daigné réagir énergiquement et rapidement contre cette vie chère dans notre pays. Même si ces différentes associations des consommateurs n’ont pas d’objectifs précis et de stratégies pour protéger les consommateurs, ces associations ne devaient pas attendre la réaction de la population pour s’activer. Ou bien sont-elles complices avec les pouvoirs politiques et surtout avec les opérateurs économiques ? Elles sont les seules à pouvoir nous répondre. Cet immobilisme confirme ce que certains disent qu’au Burkina Faso, il ne sert à rien d’avoir une pléthore d’associations, qui ne sont en réalité que des associations familiales ou politiques pour chercher des fonds destinés aux besoins individuels, et ignorer les vrais objectifs d’une association de ce genre qui lutte pour l’intérêt collectif.

 

2. Les mouvements syndicaux

 

Quant aux syndicats, la lutte syndicale est perpétuelle, sans parti pris et rien que pour les intérêts de la classe ouvrière et de la population. Est-ce que le syndicat burkinabè de 2008 est comparable à celui des années 1970 et 1980 ? La réponse est loin d’être affirmative puisque les associations syndicales ont du mal à obtenir satisfaction de leurs revendications auprès des différents gouvernements de la 4e république. Tout simplement, c’est parce qu’il n’y a pas de cohérence d’action syndicale dans leurs luttes. La politique s’est infiltrée dans les rangs des syndicats. Les querelles de leadership, sans oublier les intérêts égoïstes de certains responsables, la corruption et la trahison. La pléthore d’associations syndicales rend leurs actions inefficaces. C’est pourquoi globalement, les opérateurs économiques ont eu le temps de faire grimper les prix des produits, s’ils ne créent pas des ruptures artificielles avec la complicité ou l’incompétence de ceux qui sont chargés de gérer nos affaires. Tandis que les syndicats demeurent immobiles.

 

Conclusion

Au regard de toutes ces analyses relatives à la vie chère au Burkina Faso, en Afrique et ailleurs dans le monde, il ne serait pas superflu de répondre par l'affirmative qu’il y a de la complicité, de l’incompétence, de l’indifférence et de l’incapacité de ceux qui nous gouvernent. Au Burkina Faso, le silence du chef de l’Etat vis-à-vis de la vie chère, alors que ses homologues de la Côte d’Ivoire et du Sénégal n’ont pas chômé à ce niveau, inquiète la population burkinabè. En tout état de cause, ce phénomène de la vie chère se poursuivra, si des mesures énergiques et immédiates ne sont pas prises au niveau planétaire contre les spéculateurs de tous ces produits de première nécessité. Les mesures les plus urgentes à entreprendre seraient les suivantes :

Au plan international :

- Qu’une conférence internationale soit organisée par les Nations unies pour débattre du problème de la spéculation et la rupture des produits de première nécessité, leurs impacts sur le développement économique et social ;

- Cette conférence doit regrouper aussi bien les pays producteurs que consommateurs, ainsi que les responsables des marchés internationaux ;

- Chaque région devrait organiser une conférence sur le même sujet afin d’harmoniser les idées et adopter une même voix avant de se rendre à cette conférence internationale des Nations unies ;

- Il serait vivement souhaitable que le chef de l’Etat burkinabè s’investisse auprès de ses pairs africains, de ceux du G8 ainsi que des responsables des institutions internationales, afin de les convaincre de la nécessité d’organiser une telle conférence internationale, sous l’égide des Nations unies ;

- L’objectif principal d’une telle conférence internationale vise à amener les spéculateurs des marchés internationaux à ne pas exagérer sur les prix et à les contrôler. Elle vise aussi à demander aux pays producteurs d’augmenter leurs productions et à s’assurer qu’il n’y ait pas de rupture des produits sur les marchés.

 

Au Burkina Faso :

- Il serait primordial que Blaise Compaoré parle à son peuple sur la vie chère dans son pays. Car, son silence à ce sujet permet à ses détracteurs de dire qu’il est indifférent face à la souffrance de son peuple;

- L’organisation d’une conférence nationale sur la vie chère par le gouvernement, à laquelle tous les acteurs du développement économique et social ainsi que les représentants des populations pauvres doivent prendre part, afin de trouver des solutions concrètes et durables ;

- Revoir la possibilité de rétablir les structures de développement rural d’antan comme les ORD, l’OFNACER et les FJA ;

- La création d’une nouvelle banque destinée uniquement aux paysans producteurs agricoles de notre pays. Cette nouvelle structure bancaire apportera son appui conseil aux producteurs sur les financements, le matériel agricole et les intrants ainsi que le volet technique. Cette banque devrait avoir des conditions beaucoup plus souples et abordables, que les autres banques classiques pour nos paysans ;

- Pour réellement s’engager dans la lutte contre la vie chère au Burkina Faso, il faudrait que l’Etat mette en place une structure indépendante de contrôle sur tous les produits de vente sur nos marchés. Cette structure indépendante doit disposer de pouvoirs et de moyens adéquats, afin de mener convenablement et souverainement ses actions sur le terrain ;

- La mise en place par le gouvernement d’un mécanisme de contrôle sur la gestion et la maîtrise des activités des communes, en particulier la situation des lotissements ;

- Le gouvernement du Burkina Faso doit tout mettre en œuvre pour récupérer les fonds volés ou détournés par des individus experts en la matière, tel que par exemple ceux qui ont effectué des lotissements illégaux et autres ;

- Dans le cadre des prochaines échéances électorales, l’Assemblée nationale devrait voter une loi interdisant aux opérateurs économiques d’apporter leurs soutiens financiers, matériels et moraux aux candidats des partis politiques ;

- Il est temps de revoir le nombre d’associations au Burkina Faso, leurs objectifs et leurs motivations de création et d’action sur le terrain;

- Les associations de consommateurs et de syndicats doivent revoir leur copie par rapport à leur objectifs, à leurs actions de lutte et à leurs engagements vis-à-vis de leurs membres ainsi que de la population burkinabè en général.

 

Pierre K. SIA

Consultant en développement économique et social

Le Pays du 19 juin 2008



19/06/2008
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