L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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«Votre mari aussi a fait des veuves» (Lettre ouverte à Mariam Sankara)

Lettre ouverte à Mariam Sankara

«Votre mari aussi a fait des veuves»

 

L'agitation qui s'est emparée de notre pays le 15 octobre 2007 s'est apaisée sans incident majeur. Si les uns ont pu célébrer leur "20 ans de renaissance démocratique" avec une débauche de moyens, les autres ont pu rendre hommage, avec faste à la mémoire de Thomas Sankara. Ce dont on n'a pas beaucoup parlé, ce sont les veuves et les orphelins sous le règne de ce dernier. L'auteur de l'article qui suit rappelle à Mariam Sankara, la vedette de cette commémoration, que son mari a aussi fait des victimes. Lisez plutôt.

 

L’agitation qui s’était emparée du Burkina autour du 15 octobre 2007 est maintenant tombée, et bien tombée. Comme diraient «les guignols de l’information» sur Canal horizons, nous pouvons maintenant reprendre une activité normale. Les Burkinabé qui étaient pris en tenaille entre les sankaristes et les blaisistes, en fait les deux faces d’une même médaille, peuvent désormais  prendre un bon bol d’air.

Il faut dire que, comme beaucoup de gens, je me demandais comment cette double commémoration allait se passer avec ces deux camps antagoniques qui se regardent depuis 20 ans en chiens de faïence. Dieu merci, il y a eu, selon une formule consacrée et éculée, plus de peur que de mal.

Les uns ont pu célébrer leur «20 ans de renaissance démocratique» (mon œil !) avec l’habituelle et indécente débauche de moyens dont sont capables les «rentiers de la république». J’aime bien cette expression que j’emprunte volontiers à l’Observateur paalga (cf. «une lettre pour laye» du vendredi 19 octobre 2007). Combien en effet ont pu coûter ces festivités présidentielles en termes de billets d’avions et de chambres d’hôtels pour les étrangers, de perdiems pour les organisateurs, de riz gras et de zom koom pour le vulgum pecus facilement mobilisable à peu de frais ? On ne le saura sans doute jamais dans ce temple de l’opacité où nous sommes, dans ce pays pauvre très endetté (PPTE) où nous végétons, mais où on sait, paradoxalement, «concasser les feuilles». Déjà que pour les manifestations «normales», on fait mystère du budget même quand il s’agit, comme c’est le cas ces jours-ci, de parler «bonne gouvernance», ce n’est pour les 20 ans du prince de Ziniaré qu’on saura combien il a casqué pour se mentir à lui-même. Mais enfin, si ça le chante de se chatouiller lui-même pour rire…

 

Thomas Sankara n'est pas le premier "cadavre politique" du Burkina (1)

 

Les autres ont aussi pu, tant bien que mal, commémorer le 20e anniversaire de l’assassinat de Thomas Sankara. A grand renfort d’agit-prop et de petits mensonges ou de demi- vérités savamment distillés (sur la location des salles par exemple). Une galaxie sankariste d’autant plus aux anges que Mariam Sankara après 20 ans d’exil a débarqué le 14 octobre  pour repartir dès le lendemain, une gerbe de fleurs à peine déposée sur la sépulture de son légendaire époux. Pain béni que cette arrivée qui a donné un éclat particulier au 15-Octobre des sankaristes, en ressoudant leurs rangs. Un bon coup de com. aussi car l’événement, c’était elle ; y avait pas match et elle a ainsi fait de l’ombre au camp présidentiel qui n’en menait vraiment pas large.

Cela dit, je trouve qu’il ne faut pas pousser trop fort le bouchon de la propagande et de l’indignation sélective dans un pays où, quoiqu’on dise, chacun a ses martyrs. J’observe d’ailleurs que  Radio France Internationale (RFI) n’a pas su, hélas, s’élever au-dessus de la mêlée (je comprends maintenant pourquoi on les accuse souvent  de parti pris) et a passé le temps à dire que Mariam «a pu rentrer»  au Burkina après vingt ans d’exil. «A pu» c’est-à-dire donc qu'elle en a été empêchée jusque-là. Ce dont je doute fort.

Que pendant les premières années qui ont suivi l’assassinat de son mari, il n’était pas sûr que sa sécurité fût garantie, et peut-être même que le nouveau régime préférait la voir loin d’ici, on peut le comprendre. Mais qui peut croire aujourd’hui à cette fable selon laquelle elle ne pouvait pas rentrer depuis. Que pour des raisons sentimentales ou autres, elle veuille s’éloigner du pays, on veut bien, mais c’est un choix délibéré et elle est libre de venir ou de rester. Si ça se trouve d’ailleurs, elle se sent mieux là-bas et il ne faut quand même pas la prendre au collet pour venir l’installer de force à Ouaga. Au fait, ses enfants Philippe et Auguste qui n’étaient pas du récent voyage de leur mère pour «raison de calendrier» vont-ils continuer à tourner le dos à leur patrie ou vont-ils, eux aussi, se résoudre à «pouvoir rentrer» un jour ?

Autre chose qui mérite qu’on rappelle quelques vérités fondamentales de l’histoire récente de notre pays, c’est le côté un peu dérangeant de la victimisation à outrance. Mariam Sankara est la veuve d’un ancien président, et pas n’importe lequel. Ne serait-ce que sur le plan humain, on peut compatir surtout au regard des circonstances dans lesquelles le héraut de la révolution burkinabé a trouvé la mort et c’est normal que ses ayants droit saisissent toutes les instances qu’ils jugent utiles pour que vérité et justice soient. Mais autant que je sache, ce n’est pas le premier «cadavre politique» de cette patrie des hommes intègres.

 

Au début était Nézien

 

Car enfin, c’est quand même sous le Conseil national de la Révolution, quand l’ange Thomas régnait donc, qu’on a enregistré les premières victimes de la violence en politique avec un prologue sous le CSP1 (les révolutionnaires tenaient déjà les leviers du pouvoir avec Thom Sank premier ministre) quand en 1982 Nézien Badembié, officier supérieur de gendarmerie sera assassiné. Les loups étaient déjà dans la bergerie et ça ne n’était que l’apéro.

Puis, quelques jours seulement après la nuit historique du 4-Août 1983, ce fut au tour du colonel Somé Yorian Gabriel et du commandant Fidèle Guébré qu’on avait respectivement fait venir de Ouahigouya et de Dédougou sous prétexte de «discussions» avec les jeunes Turcs  de la Révolution. Ils ne ressortiront pas vivants du traquenard du Conseil de l’Entente.

Ça s’appelle d’ailleurs trahir sa parole d’officier. Puis il y eut les conjurés de la Pentecôte passés par les armes le 11 juin 84  après un simulacre de procès pour «tentative de putsch». Etaient de cette fournée le colonel Didier Kiendrébéogo (qui fut maire de Ouaga), les lieutenants Moumouni Ouédraogo et Maurice Ouédraogo, l’ex-major de gendarmerie, Barnabé Kaboré, le sergent du RCS Moussa Kaboré, l’homme d’Affaires Adama Ouédraogo et le pilote d’Air Burkina Issa Anatole Tiendrébéogo. Ils seront hâtivement (déjà !) enterrés à Tanghin dans des tombes anonymes.  Eux aussi ont laissé des veuves, eux aussi ont laissé des orphelins. Ils ne sont sans doute pas aussi mythiques et vendables que Thomas le béatifié, mais eux aussi ont droit à la compassion surtout que, dans son malheur, on peut même dire que Mariam a été heureuse puisqu’elle a tout de suite été recueillie par la «solidarité internationale» et la mouvance sankariste, au contraire des autres veuves que son mari a faites et qui ont dû bouffer la vache enragée. Dignement et dans l’anonymat. J’aurais d’ailleurs été Mariam que j’aurais approché, en tout humilité, ces femmes et ces enfants devenus veuves et orphelins du fait de la violence en politique quand mon Thomas était aux affaires. Qu’on ne me dise que ces tueries n’étaient pas le fait de saint Thomas sinon, comme on l’entend souvent, elles auraient ipso facto cessé dès lors qu’il n’est plus là. L’argument est certes séduisant mais, il a quelque chose de spécieux et confine même au sophisme. Car c’est oublier que la boîte de pandores ouverte par ceux-là qui soutenaient que «tant que le sang ne va pas couler sur cette terre des hommes intègres, on n’avancera pas», elle a libéré tous les malheurs du Burkina et nous continuons à en payer le prix fort. C’est bien connu, les mauvaises habitudes ont la vie dure de sorte que nous continuons de traîner des survivances des Etats d’exception, particulièrement des années de braise révolutionnaire et de son succédané du Front populaire. Et puis, après tout, c’est quand même Thomas Sankara qui était le chef et il faut bien qu’on  mette sur son dos ce  lourd passif au lieu de l’en absoudre à bon compte pour ne retenir que l’actif.

Je veux donc bien qu’on vitupère du haut des tribunes et dans les médias contre Blaise Compaoré et ses «20 ans de renaissance démocratique» sous étroite surveillance. Surtout que, malgré des efforts manifestes (reconnus même par Me Bénéwendé Sankara dans Jeune Afrique N°2440 du 14 au 20 octobre dernier), il ne parvient même pas à répondre conséquemment aux nombreux soucis qui assaillent ses compatriotes (c’est lui qui a dit qu’il peut, il n’a qu’à peut donc on va voir). Pis, il a laissé s’installer, tel un cancer qui se métastase, la corruption, le clientélisme, la fraude (économique, scolaire…), le laisser-aller, etc. toutes choses qui annihilent les efforts de développement.

Mais je veux aussi qu’on arrête de nous jouer le disque plutôt rayé de la veuve des veuves, car elle n’est pas plus veuve que les autres et ce n’est pas parce que les maris de ces dernières n’ont pas été présidents, célèbres et charismatiques qu’on doit les prendre pour de vulgaires lapins de garenne.

 

Kafando Enoch Ghislain Wendenda

L’Observateur Paalga du 26 octobre 2007



25/10/2007
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