L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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Affrontements cultivateurs / éleveurs : Massacres à Gogo

Affrontements  cultivateurs / éleveurs

Massacres à Gogo

 

Trois morts, plusieurs blessés, au moins un millier de déplacés et d’énormes dégâts matériels. C’est le bilan des affrontements survenus les 3 et 4 août 2007 à Gogo (Manga) entre agriculteurs et éleveurs. Un degré de violence jamais atteint dans les conflits cycliques qui ont toujours opposé dans cette localité les deux communautés à propos de l’exploitation des terres aménagées. Une extrémité engendrée par le sentiment d’injustice ressenti par les cultivateurs, qui accusent l’administration locale de laxisme et de favoritisme à l’égard des éleveurs lors des traitements des contentieux.

Reportage sur place qui permet de comprendre que l’apaisement est encore loin.

 

«En cet hivernage, le ciel semble percé», ironisent, inquiets, les paysans de Manga, qui n’en finissent pas de pester contre une pluviométrie exceptionnellement abondante. Il pleut, il pleut et il «repleut» à longueur de jour. «Si ça continue à ce rythme, nous allons tous crever de faim l’année prochaine», prédit un conseiller municipal de la jeune commune rurale de Gogo. Feuilles de papier écornées en mains, il se dirige, traversant un champ de haricot aux feuilles jaunies par l’excès d’eau, vers le second bâtiment de trois salles de classe de l’école Centre. L’élu local a été commis à la laborieuse tâche de recenser les familles d’éleveurs qui ont dû fuir leurs campements, laissant tout derrière elles. Combien y a-t-il de déplacés ? L’enregistreur épluche sa paperasse, entame son décompte. Il se perd une première fois, recommence, s’égare de nouveau, puis lâche, résigné : «L’école Centre A est pleine, celle d’en face, la B, vient d’être débordée. «Et ça continue d’affluer», ajoute-t-il subitement, l’index pointé vers une vieille femme conduite par un adolescent.

Quatre jours après le déferlement armé  de jeunes agriculteurs sur les quartiers d’éleveurs, des cortèges de déplacés continuent de quitter les quatre villages de Manga-Est, zone d’aménagement des vallées des Voltas (AVV), foyer du conflit.

Revenu dans son village de Mousi après deux jours passés dans la brousse, Hamadoum Torado, 42 ans, se rend compte de l’ampleur des dégâts : concession de huttes familiale saccagée puis brûlée et troupeaux de bœufs évanouis dans la nature. «Tout est parti en fumée. Les habits des enfants, leurs actes de naissance, les bijoux de ma femme et une somme de 135 000 francs qu’elle avait empruntée à une coopérative sont tous consumés», gémit-il au milieu de sa cour, calcinée. Le lendemain, il prendra la tête d’une nouvelle colonne de déplacés. «Je croyais pouvoir me réinstaller  dans mon hameau, mais une fois sur place, j’ai compris que tout était fini pour nous. Ma famille et moi avons alors décidé de rejoindre Gogo», raconte-t-il, adossé à un arbre et ravi d’avoir reconnu l’équipe de reportage rencontrée la veille dans son village, Zem.

 

Les déplacés affluent, l’aide arrive au compte- gouttes

 

Combien sont-ils dans la même situation qu’Hamadoum ? Au moins un millier dont certains  dans un véritable désastre. Selon les estimations provisoires communiquées par le directeur provincial de l’Action sociale du Zoundwéogo, Fousséni Ouédraogo, le seul site d’accueil de Gogo compterait 600 sinistrés, celui de la garderie populaire de Manga, 120 ; avec une centaine à Kaïbo et à Niago, dans la province du Boulougou leur nombre total pourrait dépasser 300. Un bilan humanitaire sans doute dépassé au moment où nous tracions ces lignes, puisque des sources concordantes faisaient encore état de l’errance de plusieurs familles d’éleveurs dans la brousse.

Pendant que les cohortes de fuyards affluent de toutes parts, l’aide, elle, arrive au compte-gouttes : seulement trois tonnes de vivres, quelques nattes et couvertures, du savon et des seaux sont tombés dans la sébile du comité provincial de secours  d’urgence (COPROSUR), cinq jours après le déclenchement des affrontements. «Dérisoire», estiment les agents de l’Action sociale ; à Gogo aussi, la solidarité locale se manifeste à dose homéopathique :  un sac de 50 kilos de riz offert par le conseil municipal, un autre sac, de farine, offert par un catéchiste et quelques tines de vivres apportées par un «riche» éleveur de la localité. L’aide annoncée par le COPROSUR tardait, quant à elle, à parvenir aux destinataires.

 A Manga, la situation n’est guère meilleure : «rien que pour le seul site de Manga, le stock dont nous disposons ne peut pas tenir une semaine. Pas d’huile, pas de sucre ni même de lait pour les enfants. Nous leur remettons les vivres, et c'est à eux de se débrouiller pour le reste», déplore un agent de l’Action sociale.    

« Depuis trois jours, je suis sans nouvelle de ma femme et de ma fille de quinze ans », signale Issaka Diallo, un colosse à la moustache fine, réfugié à la garderie ; drame similaire chez Moumouni Diallo, venu de V1 (1), la tête couturée et l’arcade sourcilière droite bardée de pansements. A côté de lui, couché en chien de fusil sur une natte, un homme gémit. Il paraît sexagénaire. Il n’a même pas 50 ans. Il revient de loin.

 

Comme à la tronçonneuse

 

 «J’étais avec mes bovins quand de jeunes agriculteurs sont arrivés, puis ont commencé à brûler nos maisons. Alors que je prenais la fuite, j’ai été renversé par un bœuf affolé. Des coups de machette ont commencé à pleuvoir sur ma tête et sur mes membres. Entendant mes cris, les animaux ont chargé mes agresseurs, contraints de prendre la fuite. Tard dans la nuit, les forces de l’ordre sont arrivées, et mon neveu les a conduites vers moi», marmonne Djadjé Bandé, rentré la veille de Ouagadougou où il avait été admis aux Urgences de l’hôpital Yalgado Ouédraogo.

A l’origine de ce qui passe pour le plus violent des conflits entre agriculteurs et éleveurs à Manga-Est, l’abattage, presque à la rwandaise (du point de vue atrocité), d’un cultivateur par un jeune berger d’une vingtaine d’années, du nom de Boureima Diandé. Selon les témoignages corroborés par les sources officielles, une dispute est née lorsque la victime, Issaka Congo, âgée d’environ 40 ans, a voulu repousser un troupeau de bovins en train de paître dans son champ. Au cours de l’empoignade qui s’ensuivit, le bouvier, alors en fuite lors de notre passage, a mortellement haché sa victime. Témoignage d’un voisin de champ, Salam Dipama : «Alors qu’il labourait, le défunt a aperçu deux adolescents qui faisaient brouter des bœufs dans son champ. Avec le fouet qu’il utilisait pour faire avancer son âne, qui tirait la houe manga, il s’est avancé vers les deux impertinents pour les chasser. Sorti en catimini des fourrés, où il s’était caché, l’agresseur a donné un violent coup de machette sur la nuque de la victime. Et comme si cela ne suffisait pas, mû par on ne sait quelle furie, il lui a tranché la main avant de s’enfuir» ; une relation des faits soutenue par un autre agriculteur Issaka Sawadogo, qui ajoute, sous l’arbre où se serait déroulée la scène macabre : «Tout s’est déroulé sous les yeux des deux veuves, dont les cris ont alerté l’entourage. Mais l’agresseur a eu le temps de s’échapper, abandonnant son habit et son chapeau, avant que nous n’arrivions sur les lieux».

L’arrivée de l’infirmier ne servira à rien au blessé. Avant de mourir, il a eu le temps et surtout la force de  communiquer le numéro de portable de son frère aîné, qui se trouvait au moment des faits à Ouagadougou.

 S’agit-il d’un règlement de compte ? Mystère et boule de gomme. Mais pour Mme le gouverneur de la région du Centre-Sud, Pauline Hien Winkoun, le présumé coupable, selon les informations en sa possession, aurait agi sous l’emprise d'amphétamines, ces comprimés hallucinogènes bien connus et assimilables à la drogue, donc prohibés ; une explication que nous n’avons pas pu vérifier ni auprès des forces de sécurité ni auprès du Parquet du tribunal de Grande Instance de Manga,  respectivement pour cause d’obligation de réserve et de non-autorisation de communiquer.

 

Une révolte contre certaines pratiques de l’administration locale

 

Toujours est-il que, choqués par le degré d’atrocité de l’acte meurtrier de Boureima Diandé, de jeunes agriculteurs, spontanément mobilisés et armés de fusils, de machettes, de lances et de gourdins, ont fondu, par esprit de vengeance, sur les hameaux d’éleveurs. Bilan de la réplique : deux tués à l’arme blanche, une soixantaine de blessés et autant de bovins massacrés. Toutes les concessions, prises d’assaut, ont été saccagées puis incendiées avec tout ce qui s’y trouvait. Renforcée par leurs frères d’armes venus de Pô, les gendarmes de Manga, qui ont débarqué sur les lieux le 5 août, ont réussi à arrêter la chasse à l’homme.

Mais plus que le choc émotionnel engendré par l’extrême cruauté de l’agression contre la première victime, c’est le sentiment d’injustice nourri par la communauté paysanne qui est le principe explicatif majeur de la déflagration sociale. Depuis longtemps, Manga-Est est devenue une chaudière en ébullition, capable d’exploser à tout moment. Face au non-respect de la répartition des aires d’exploitation en zones agricole et pastorale, l’administration locale, à en croire  plusieurs sources,  a fait preuve de laxisme dans les différents contentieux au point que les agriculteurs en sont venus à la suspecter de favoritisme à l’égard des éleveurs. «Allez à la préfecture, à la gendarmerie ou même à la justice et vous trouverez des piles de nos plaintes pour dévastation de nos champs par les troupeaux. Dans le meilleur des cas,  le dossier est classé sans suite, sinon, c’est l’éleveur qui s'en sort sans dommages, du fait de la corruption», dénonce, avec un calme olympien, l’aîné du défunt agriculteur, entouré de trois voisins venus lui présenter leurs condoléances.

«Quand parfois nous arrivons à mettre la main sur les animaux puis à les conduire à la fourrière, normalement, une partie des frais de fourrière versés par leur propriétaire dans les caisses de la province doit revenir à l’agriculteur au titre des dédommagements   ; faites le tour de tout le village, vous ne trouverez pas cinq personnes qui ont déjà bénéficié de cette réparation financière», soutient à son tour un des visiteurs.

Interrogée sur la question, Mme le gouverneur en assume la responsabilité, «en tant que première responsable de la région».

Quant au préfet de Gogo, Jean Kaboré, il a tout simplement reconnu les faits, sous le regard impassible du maire, Bernard Bouda. (Lire encadré).

La Justice entendra-t-elle l’injonction de la haute représentante du gouvernement qui a déclaré que : «De plus en plus il va falloir que la Justice fasse le travail jusqu’au bout. Nous avons un palais depuis deux ans».

En attendant que les choses bougent effectivement, les agriculteurs, eux, campent sur leur position. «Non au retour des déplacés dans la zone agricole», ont-ils clamé en chœur aux autorités venues leur prêcher l’évangile de la cohabitation pacifique et de l’amour du prochain «La paix, a ajouté, sous forme de boutade, le chef du village V1, l' épicentre des affrontements, c’est lorsque l’ennemi est loin».  Ambiance.

 

Alain Saint Robespierre

L’Observateur Paalga du 14 août 2007

 

Notes : (1) Chacun des quatre villages de la zone aménagée est désigné par l'abréviation V suivie d’un numéro d’identification  

 

Encadré

Quand l’administration occasionne un drame

 

Nommé préfet de Gogo il y a de cela huit mois, Jean Kaboré a trouvé dans ses tiroirs de nombreux dossiers de plaintes d’agriculteurs contre des éleveurs, classés sans suite. Il reconnaît ici la responsabilité de l’Administration dans la poussée de violence.

 

Est-ce qu’on peut dire au jour d’aujourd’hui (l’entretien a eu lieu le 8 août 2007) que l’apaisement est revenu à Manga-Est ?

 

• Il n’y a pas encore l’apaisement dans le village de Manga-Est. Si on en est arrivé à une telle extrémité, c’est qu’il y a eu des antécédents. C’est une sorte de révolte. La cohabitation entre éleveurs et agriculteurs, depuis longtemps, n’était pas au beau fixe. La tension était palpable. Je suis pessimiste. On n’est pas loin d’un problème ethnique.

 

Il est ressorti effectivement des dires de certains que les éleveurs bénéficient, de la part de l’Administration, d’un traitement de faveur lorsqu’un contentieux oppose un des leurs à un paysan.

 

C’est exact. Je ne voulais pas vous le dire clairement, mais puisque vous vous êtes rendu compte de la situation, je ne nie rien. Il y a des dossiers qui traînent depuis des années. Chaque fois, les plaintes déposées par les agriculteurs restent sans suite. Cela finit par engendrer un sentiment de révolte. Quand on donne l’impression qu’on aide l’éleveur au détriment de l’agriculteur, on se retrouve avec pareille situation.

 

Mais à quel niveau précisément les dossiers sont-ils bloqués ?

 

• Sur toute la ligne.

 

C'est-à-dire  aussi au niveau de la préfecture ?

 

• Ça commence à la préfecture, ça continue à la gendarmerie, puis parfois au niveau de la justice. Beaucoup d’agriculteurs plaignants sont restés insatisfaits.

 

Qu’en est-il des taxes-fourrière dont une partie doit servir au dédommagement du paysan dont le champ a été dévasté par les troupeaux ?

 

• En cas de dégâts, on procède à un constat effectué par un agent de l’Agriculture et par un vétérinaire (1) afin d’évaluer le montant de la pénalité. Effectivement, depuis que j’ai pris fonction à Gogo, j’ai appris que la part qui devait revenir au propriétaire de champ est utilisée à d’autres fins.

S’il y a taxe de fourrière, c’est parce qu’il y a eu dégâts. Et si les frais de dédommagements ne sont pas reversés à la victime, ce n’est pas normal. Des agriculteurs ont tenté de poursuivre leurs dossiers, mais ça n’a jamais abouti parce que l’éleveur est prompt à corrompre l’agent en charge de l’affaire.

 

Quelle est la clé de répartition de la taxe de fourrière ?

 

• Avec la communalisation intégrale, c’est désormais la mairie et non plus la préfecture (NDLR : depuis le 1er janvier 2007) qui perçoit ces taxes (NDLR : de 1600F par tête de bovin et 750F par tête de petit ruminant, la pénalité est passée, sur décision du conseil municipal, à 2750F par bovin). Quant à la clé de répartition, elle dépend du nombre de têtes d’animaux et de l’ampleur des dégâts.

 

Est-ce que sous votre autorité, et au moment où c’était la préfecture qui percevait cet argent, les agriculteurs lésés percevaient effectivement la somme destinée à la réparation des préjudices subis ? 

 

• Nous percevions les taxes pour le compte de la province. Beaucoup se plaignent, c’est vrai, mais est-ce de moi ? Je n’ai jamais retenu 5F d’un paysan. Je leur ai toujours reversé leurs dus et devant témoins. Quant à mes prédécesseurs, je n’en sais rien. Je suis à la tête du département depuis seulement huit mois. 

 

(1) Présent au moment de l’entretien avec le maire de Gogo, un agent communal a accusé certains agents de l’agriculture et de l’élevage de minorer les dégâts contre récompenses.

A.St-R.



14/08/2007
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