L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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Ainsi, Soro a cédé à la tentation !

Crise ivoirienne

Ainsi, Soro a cédé à la tentation !

 

Il se disait avec beaucoup d’insistance et d’assurance ces derniers jours que Guillaume Kigbafori Soro serait le prochain premier ministre de Côte d’Ivoire.

L’affaire serait pliée, la cause entendue et Charles Konan Banny (CKB), était en train de faire ses cartons. C’est fait depuis lundi dans la soirée à Ouagadougou où les signataires de l’Accord éponyme se sont mis d’accord sur son nom, à charge pour le président de la République de rendre la chose effective et officielle.

Il faut reconnaître que le président Laurent Gbagbo ne s’est vraiment jamais accommodé de ce chef de gouvernement que la communauté internationale, au détour d’un sommet Afrique/France (3-5 décembre 2005 à Bamako) lui avait imposé pour le marquer à la culotte.

Et il l’insupportait d’autant plus que l’ancien gouverneur de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) était une forte tête au caractère bien trempé, déterminé à jouir des prérogatives que le chef de l’Etat était censé lui déléguer. Rien à voir donc avec la chiffe molle Seydou Elimane Diarra, tout aussi imposé par l’extérieur, mais qui ne s’était jamais piqué de vouloir gouverner véritablement.

Le clash était donc programmé et l’attelage portait en lui les germes de son dysfonctionnement. Et de fait, du tendem rêvé par Banny mais qui avait fini par pédaler dans le vide, on en arriva à un duel à mort dans lequel, forcément, le PM partait perdant.

Technocrate parachuté à Abidjan depuis Dakar, certes dévoué à la cause de la paix dans son pays, mais sans véritable appareil, que pouvait-il en effet contre l’ogre Gbagbo, qui avait dompté plus coriace que lui ? Le voici donc renvoyé à ses chères études politiques après quinze mois de surplace et d’impuissance tout au long desquels l’autre s’est attaché à le mettre entre parenthèses. Dernier avatar de cette mise à l’écart méthodique, le dialogue direct avec les Forces nouvelles (FN), voulu par Gbagbo, facilité par le président du Faso et qui a accouché, le 4 mars dernier, de l’Accord dit de Ouagadougou.

Que le pauvre enrage contre le sort qui lui est fait, on peut bien comprendre son ressentiment, bien humain, mais au stade où en étaient ses relations avec le locataire du palais de Cocody, c’est peut-être ce qui pouvait lui arriver de mieux. A quoi bon en effet être là si c’est pour avaler couleuvre sur couleuvre sans pouvoir agir ni même réagir ?

Dans un discours aux allures d’adieu prononcé lundi soir avant que ne soit rendue publique l’identité de son successeur, il avait fini, à l’évidence, par se faire une raison, reconnaissant que toute mission avait une fin et qu’il était prêt à se sacrifier, si besoin est, pour son pays. La vérité est qu’on l’a sacrifié sur l’autel de l’entente Gbagbo/Soro. Ainsi que nous l’écrivions dans notre édition n°6778 du 1er décembre 2006, même dans ses cauchemars les plus cauchemardesques, CKB ne pouvait pas s’imaginer que sa mission serait aussi périlleuse.

Place donc au patron des FN. Chacun sait que malgré son désintérêt affiché voire son détachement, malgré ses faux semblants et ce petit air de "moi je veux la paix, je ne cours pas après les postes", le chef des rebelles, qui ne dédaigne pas les honneurs, a toujours été habité par la tentation premier ministérielle.

Qui mieux que lui pourrait, du reste, appliquer sur le terrain les bonnes résolutions prises à Ouaga 2000 sous le magistère de Blaise Compaoré, celui-là même qui l’a travaillé au corps, avec d’autres chefs d’Etat de la sous-région comme le Nigérian Olusegun Obasanjo, à accepter l’offre gbagiste ?

Et de fait, à 35 ans, et alors qu’il n’a pas encore l’âge de briguer la magistrature suprême, l’ancien leader estudiantin a sans doute perçu tout le parti politique qu’il peut en tirer s’il parvenait à appliquer la feuille de route de Ouaga, et donc à ramener la paix par l’organisation d’une présidentielle transparente et ouverte à tous ; en procurant, au passage, des pièces d’identité ivoirienne à ses frères (du Nord) abandonnés sur les bas-côté de la démocratie. Dans cinq ans, il pourrait alors légitimement prétendre à la plus haute charge de l’Etat. Quand on a ajouté cette ligne de PM à son curriculum vitae, que peut-on encore vouloir si ce n’est le sommet de la pyramide ?

Mais comme toute médaille a son revers, les avantages que comportait la proposition de l’enfant terrible de Mama ne sont pas suffisants pour occulter ses inconvénients, bien évidents ceux-là.

Il faut dire que, pour qui connaît l’homme (il n’a pas pu changer subitement comme par l’effet d’une prodigieuse métamorphose), son insistance à installer coûte que coûte Guillaume Soro, et pas un autre, à la Maison Blanche (1) était plus que sérieusement suspecte. Tout se passe comme s’il voulait l’y enfermer dans un piège inextricable.

Soro est bien payé pour connaître l’animal politique et il ne peut que se demander ce qu’il a derrière la tête ; il ne peut que se demander si, en cas d’insuccès, il ne va le tenir personnellement responsable du blocage, puisque lui a invariablement clamé avoir fait sa part de travail quand ça n’allait pas. C’est donc, toujours, la faute aux autres.

Quand on a pesé le pour et le contre, on se rend compte que l’entreprise est suffisamment risquée pour que le chef de file des rebelles s’y aventure lui-même. Plutôt que d’être juge et partie comme ça sera désormais le cas, ne valait-il pas mieux être en retrait pour bien observer et intervenir ?

Mais puisque le sort en est jeté, l’important dans cette affaire est moins la tête de l’hôte de la Primature que les pouvoirs dont il va disposer. C’est en cela que les tractations qui ont été menées depuis quelques jours dans la capitale burkinabè sont capitales pour la suite des événements. Il s’agissait en effet d’arracher au Gbagboland le maximum de garanties et de prérogatives pour le PM afin qu’il ait les coudées vraiment franches pour remplir sa mission. Pourra-t-il, par exemple, signer des décrets-lois, nommer aux hautes fonctions civiles et militaires, disposer des forces de défense et de sécurité et gérer les finances publiques ?

Ce sont là autant de questions qu’on est en droit de se poser. Il suffit de se rappeler que le vieux Elimane Diarra et Charles Konan Banny, malgré les résolutions onusiennes, se sont toujours heurtés aux réticences présidentielles pour se retrouver avec des coquilles vides, sans véritable pouvoir de décision, pour comprendre que l’affaire n’est pas courue d’avance. "Le premier ministre, nommé par le président de la République par décret, ne peut lui-même nommer par décret", avait tenu à rappeler le chef de l’Etat ivoirien à Charles Konan Banny.

Gbagbo, on ne le sait que trop, ne s’est jamais résolu à lâcher la moindre parcelle de pouvoir pour être cette reine d’Angleterre de la forêt comme l’espéraient ses adversaires au premier rang desquels... Guillaume Soro ; et il a toujours joué la Constitution contre les Accords précédents et les résolutions des Nations unies. Pas plus tard que le 3 novembre 2006, au lendemain du vote par le Conseil de sécurité de la 1721, il avait lâché, péremptoire : "Toutes les atteintes contenues çà et là encore dans le texte et qui constituent des violations de la Constitution de la République de Côte d’Ivoire ne seront pas appliquées".

Faut-il, de ce fait, croire qu’il a une petite crise de lucidité et de réalisme politiques pour, enfin, déléguer ses fameuses prérogatives constitutionnelles à celui qu’il a pressé ardemment de diriger le gouvernement, dont la composition devrait être connue d’ici Pâques ?

Une chose est sûre, après avoir étudié le problème sous toutes ses coutures et alors qu’il vient de se jeter à l’eau, Soro a intérêt à ne pas baisser la garde, car plus que les autres, lui n’a pas droit à l’échec. C’est tout le drame de ce jeune homme dont la suite de la carrière dépend de cette étape cruciale. Il a pris la précaution, dans le cadre de cette phase 2 du dialogue direct, de coucher par écrit la marge de manœuvre dont le nouveau PM disposera, mais on sait également que ses devanciers ont eu les mêmes assurances écrites avant de se casser la figure à l’épreuve du terrain.

Mais toute réflexion faite, ses chances de réussir ne sont pas négligeables. La différence cette fois-ci avec ce qui se passait jusque-là, et elle est de taille, c’est que ce collaborateur, c’est le chef de l’Exécutif ivoirien lui-même qui l’a choisi et personne d’autre.

Le vieux Diarra, on se rappelle, lui avait été fourgé par Jacques Chirac et tous les roitelets de la Françafrique, en janvier 2003 dans la foulée du Sommet de Kléber, même si, pour sauver les apparences, l’annonce de sa désignation avait été faite à l’ambassade de Côte d’Ivoire à Paris, en territoire ivoirien donc.

En décembre 2005, ce sont les mêmes étrangers qui avaient trouvé le consensus sur le nom de CKB et l’avait, de nouveau, imposé sur les bords du Djoliba. Avec le succès qu’on sait.

Maintenant, Gbagbo peut dire que c’est lui le vrai patron, qui nomme qui il veut. Lui qui a toujours refusé qu’on lui torde le bras, le voici donc, de nouveau, gagnant d’un épisode dont la charge symbolique dans la conduite des affaires de l’Etat est considérable. Et c’est peut-être parce qu’il a su imposer celui qu’il voulait qu’il va lâcher du lest, car il a beau être le maître des pirouettes, on ne comprendrait pas qu’il fasse des misères, qu’il mette des bâtons dans les roues au partenaire qu’il s’est librement choisi.

Remarquez, ce serait tellement bien s’il s’avérait gagnant, le ticket Soro/Gbagbo, autrement dit celui qui a ouvert le feu le 19 septembre 2002 et celui qui promettait, dès le lendemain, de faire tomber le ciel sur la tête de ses ennemis.

Ousséni Ilboudo

L’Observateur paalga du 28 mars 2007

Note

(1) : C’est ainsi qu’on surnomme à Abidjan le premier ministre.



28/03/2007
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