L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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"Blaise Compaoré n'a pas vraiment montré patte blanche"

Implication du Burkina dans la crise ivoirienne

"Blaise Compaoré n'a pas vraiment montré patte blanche"

 

Il vient de recevoir un prix d'encouragement en journalisme d'investigation au récent Festival international de la liberté d'expression et de la presse (FILEP) organisé à Ouagadougou. Lui, c'est André Silver Konan, journaliste au Nouveau Réveil de Côte d'Ivoire. Avant de s'envoler pour Abidjan où le procureur de la République l'attend dans le cadre d'un procès en diffamation contre la personne du chef de l'Etat, qui se tiendra le 27 avril 2007, nous l'avons rencontré dans son hôtel à Ouagadougou.

Il parle de la presse ivoirienne et burkinabè et du processus de paix enclenché dans son pays suite aux accords signés entre les protagonistes de la crise dans la capitale burkinabè.

 

Quelle est la couleur du journal le "Nouveau Réveil" : bleu ou rouge ? Et d'où est venue d'ailleurs cette distinction qui a cours à Abidjan ?

 

• (Rires). On parle plutôt de journaux bleus. C'est une appellation des canards proches du camp présidentiel, le FPI de Laurent Gbagbo dont le logo est bleu. Et comme par hasard, tous les journaux proches du pouvoir ont la couleur bleue. C'est ainsi qu'est née cette distinction. Mais, on ne parle pas de rouge.

 

Un nouvel accord a été signé à Ouaga entre les protagonistes de la crise ivoirienne. Guillaume Soro est devenu Premier ministre. La zone de confiance est en voie de démantèlement... Est-on en droit d'espérer que, pour une fois, la feuille de route amènera la paix?

 

• Je voudrais que cela entraîne la paix. Tous les Ivoiriens aujourd'hui rêvent que cet ultime accord signé en terre burkinabè, en terre amie, je dirai même en terre ivoirienne puisque les deux pays ont une même histoire et un même destin, aboutisse à la paix.

 

Quel peut être actuellement l'obstacle majeur à cette paix ou sommes-nous désormais sur un boulevard ?

 

• La mauvaise foi des belligérants. Le président Laurent Gbagbo a dit ceci : "Quand je pose un acte, il faut n'y voir que de la politique". Ce sont des propos absolument dérangeants. Quel objectif politique ou politicien recherche-t-il ? Un libre penseur comme moi se pose des questions. La vérité est que Laurent Gbagbo a été élu avec une minorité. En allant aux élections, peut-il gagner ? Lors de la cérémonie du démantèlement officiel de la zone de confiance, le chef de l'Etat a demandé aux forces Licorne de ne pas partir et que la crise n'est pas finie.

Pour un journaliste critique et politique, je fais des analyses et je me pose des questions.

Au niveau de la rébellion, y a-t-il également un maximum de bonne foi vu que la crise a créé des Seigneurs de guerre qui ont des butins de guerre ? Vont-ils accepter perdre tous ces privilèges du jour au lendemain ?

Guillaume Soro a clairement fait savoir qu'il ne sera pas candidat à l'élection présidentielle. Robert Guéï l'avait dit. On ne fera pas du charlatanisme. Chacun sera jugé en fonction de ses actes. Ils ont décidé de fumer le calumet de la paix,  ils  doivent assumer leur responsabilité.

Les Ivoiriens sont fatigués par 55 mois de longues nuits aux longs couteaux, du matraquage des droits de l'homme, de la misère, des atteintes extraordinaires à la liberté d'opinion et de pensée.

 

Un des points de l'accord de Ouaga (6.6.2) interpelle directement la presse quant à sa responsabilité dans le processus. Quand on sait qu'elle a souvent mis de l'huile sur le feu, en étant un des vecteurs de la crise, pensez-vous que les médias pourront s'élever au-delà de toute considération partisane ?

 

• Je suis tout à fait d'accord avec vous. Les journalistes ivoiriens s'érigent en défenseurs des chapelles politiques et c'est absolument malheureux pour la promotion de la démocratie et du journalisme.

Il y a beaucoup de journalistes militants en Côte d'Ivoire, qui mettent leur plume au service des formations politiques.

Récemment, j'ai lu sur le net une déclaration du Groupe des éditeurs de presse dirigé par Denis Kahzion qui est mon directeur de publication, où les éditeurs de presse qui orientent leur journal se disaient prêts à accompagner le processus. Le Syndicat national de la presse privée est également prêt. Mais on attend aussi que les hommes  politiques cernent leur responsabilité et respectent la parole donnée.

 

Depuis le début de la crise ivoirienne, certains ont vu la main de Blaise Compaoré derrière la rébellion. N'est-ce pas un peu l'ironie de l'histoire que ce soit la même personne qui soit en train de ramener la paix ?

 

• Question délicate. Une chose est certaine, les déserteurs ivoiriens étaient ici au Burkina. Je suis allé à Ouangolodougou, Niangoloko, Bobo-Dioulasso. J'ai vu les rebelles en train de parader avec des bagnoles ivoiriennes. C'est normal avec la porosité des frontières. La Côte d'Ivoire a connu cela avec le Liberia, mais de là à accuser Blaise Compaoré, comme le FPI l'a clairement dit, d'être le parrain de la rébellion, cela reste à prouver et dénote de la facilité avec laquelle les gens portent des jugements. Je pense aussi que le président du Faso n'a pas vraiment montré de façon très ferme qu'il n'apporte pas son appui aux rebelles. L'un et l'autre mêlés ont entraîné des passes d'armes souvent terribles. C'est malheureux ce qui est arrivé. Cela dit, le ministre Djibril Bassolet avait informé en son temps les autorités ivoiriennes que des déserteurs ivoiriens étaient sur le sol burkinabè et étaient libres parce que le Burkina respecte certains droits en matière d'exil et d'immigration. Laurent Gbagbo lui-même est passé ici du temps où il était opposant et sous Blaise Compaoré. Il y a eu donc des actes qui ont entraîné la méfiance entre les deux peuples et entre les deux présidents. Mais aujourd'hui fort heureusement cela s'estompe.

 

D'une manière générale, à Abidjan, comment la presse burkinabè est jugée ?

 

• Je respecte la presse burkinabè. Elle est dynamique et regorge de vrais professionnels qui ont à cœur de faire le travail dans des conditions difficiles. Mais je regrette qu'il n'y ait pas de convention collective conséquente qui leur permette de vivre plus normalement. C'est aux journalistes de se battre pour acquérir leur liberté.

 

Personnellement comment traversez-vous cette crise qui dure depuis plus de 4 ans ?

 

• J'ai subi quelques tracasseries que je voudrais évoquer. Je suis l'auteur d'un livre intitulé "L'opposant historique". Il s'agit d'un recueil de nouvelles englué dans un processus de censure. Je pense qu'il y a des pressions qui sont exercées sur des imprimeurs.

Je suis également poursuivi par le procureur de la République de Côte d'Ivoire pour un article paru dans le Nouveau Réveil du 21 janvier 2007, qui a retenu les 100 dérives du régime FPI. Cela a été résumé à la Une du journal en ces termes : les 100 "crimes" inédits de Gbagbo. Je suis donc poursuivi avec mon directeur de publication pour délit d'offense au chef de l'Etat ; j'espère que le 27 avril, date du procès, la vérité va triompher.

 

Pouvez-vous nous résumer votre livre en voie de censure ?

 

• C'est un recueil de nouvelles de 140 pages dont celle éponyme est "L'opposant historique". Il s'agit de l'histoire d'un président de la République qui, une fois arrivé au pouvoir, privilégie le sexe, l'argent et le pouvoir et nomme des collaborateurs plaisantins qui n'ont aucune conscience de la responsabilité. Le président en question a également une femme féroce qui le domine et qu'il n'ose pas braver.

 

Si vous avez des problèmes, c'est parce qu'on y verrait une allusion à Laurent Gbagbo ?

 

• (Rires). Ce n'est pas Laurent Gbagbo. Mais certains de ses collaborateurs pensent que c'est de lui qu'il s'agit dans mon livre.

Si l'opposant historique dont je parle est Laurent Gbagbo, alors il est à désespérer des Ivoiriens et de la Côte d'Ivoire.

 

Entretien réalisé par

Adama Ouédraogo Damiss

L'Observateur Paalga du 19 avril 2007



18/04/2007
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