L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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Entre le réfrigérateur et la Petite Académie (ITW d'Adama Fofana)

ADAMA FOFANA, ANCIEN MINISTRE

Entre le réfrigérateur et la Petite Académie

 

Après son passage au gouvernement, l'ancien ministre des Relations avec le Parlement et porte-parole du gouvernement, Adama Fofana, consacre son temps à des activités de recherche, notamment dans le cadre de la Petite Académie qu'il préside. En rappel, la Petite Académie est une structure qui regroupe dix intellectuels burkinabè qui ont l'ambition de créer une société savante dont le but est de mettre en ordre un ensemble de données culturelles, politiques et scientifiques relatives au Burkina à travers son histoire. C'est du reste sous le label de la Petite Académie qu'il a pu mettre à la disposition des intellectuels, chercheurs, enseignants, étudiants et élèves burkinabè, ainsi que ceux d'ailleurs qui s'intéressent à l'histoire politique et culturelle du Burkina, le tout premier dictionnaire burkinabè. L'auteur était l'invité de notre rédaction le 4 mars dernier. Son expérience en tant que membre et porte-parole du gouvernement nous a servi de prétexte pour l'inviter à débattre de l'actualité nationale. Il n'a pas esquivé le débat. Interview.

 

"Le Pays" : Que devenez-vous, après votre départ du gouvernement ?

 

Adama Fofana : Quand on observe les évolutions de carrière des uns et des autres, on constate souvent un phénomène de "Stop and go". Dans toute dynamique, vous avez un moment où vous vous arrêtez pour souffler et repartir. Dans l'humour de ceux qui partagent un peu cette situation, on parle d'un passage au réfrigérateur, ce qui est comme une technique de conservation et qui permet plus tard de se remettre en activité. Un peu comme un micro-organisme en hibernation. Je suis donc dans une situation d'attente. Je m'emploie cependant, depuis bientôt huit mois, à travailler dans le conseil scientifique et pédagogique de l'Institut panafricain d'étude et de recherche dans les métiers de l'information et de la communication (IPERMIC). Je m'emploie aussi à effectuer des recherches pour la Petite académie, ainsi qu'à d'autres activités, mais à titre privé.

 

On peut donc dire, comme dirait quelqu'un, que vous êtes en réserve de la République...

 

Si on peut le comprendre ainsi. La République étant l'appel à contribution de toutes les énergies, des fils du pays, pour servir la collectivité publique. Personnellement, je suis déjà à la retraite en tant que fonctionnaire depuis 2004, mais je continuais à évoluer dans l'activité gouvernementale en tant que contractuel de l'Etat, car, je pense que les fonctions à ce niveau ne sont pas alignées sur les textes de la Fonction publique notamment par rapport à la retraite et aux autres positions du fonctionnaire.

 

La plupart du temps quand quelqu'un quitte le gouvernement, cela est vu comme une disgrâce. Comment vivez-vous votre départ ?

 

La disgrâce physique ou morale découle souvent d'un état d'âme et d'un état d'esprit. Pour ce qui me concerne, je ne vais pas avoir la prétention d'être irréprochable sous tous les aspects, mais je n'ai pas retenu de griefs faits à ma personne. Ce que je puis dire, dans pareille situation, il convient d'avoir de la mesure dans le jugement. La vie est faite de dynamique, de mouvement. Je pense que lorsque vous êtes à une position où vous avez des responsabilités, il s'agit toujours d'affronter des difficultés qui constituent justement la trame de votre mission. Il est donc tout à fait normal qu'au vu des résultats et des bilans on puisse vous dire que vous faites autre chose ou alors que vous continuez. En clair, je dirai qu'il faut de la dynamique, il faut du mouvement et de la diversité dans les fonctions pour pouvoir soi-même évoluer. Donc, je ne pense pas que j'ai été frappé de disgrâce... Si tel était le cas, cela finirait par se savoir, mais pour l'heure, mon départ du gouvernement n'a pas encore été spécifiquement motivé par un constat formel d'incapacité ou d'inaptitude. Bref, je ne suis pas le seul à vivre une telle situation.

 

En tant qu'ancien membre, porte-parole du gouvernement, que pouvez-vous dire sur la crise sociale générée présentement au Burkina par la vie chère ?

 

Il serait réellement prétentieux de ma part de dire la méthodologie de gestion de la communication gouvernementale dans la situation que nous vivons. D'abord, parce qu'on n'est pas porte-parole à vie, et ensuite parce que la gestion de l'actualité à partir d'un gouvernement relève d'un double phénomène. Il y a les acteurs-mêmes de la communication gouvernementale ; à considérer autrement et de façon séparée par rapport au porte-parole du gouvernement qui n'est pas forcément technicien de la communication. En tant que membre d'un gouvernement et porte-parole, on est en fait un répétiteur. Je dirais, un répétiteur intelligent d'un message senti, entendu et compris du chef du gouvernement, qui a sa vision de la gestion politique d'une situation donnée. En tant que porte-parole, on est chargé de porter sa parole, la parole du gouvernement, à travers la synthèse des idées que l'on ressent ou que l'on retrouve dans les décisions que sont les décrets, les conclusions des débats en conseil des ministres, ainsi que dans des analyses du chef du gouvernement, avec, comme objectif, la nécessité de les faire comprendre et partager par les partenaires du gouvernement, notamment les administrés. Et il faut en évaluer le contenu par le feed-back, la réaction d'adhésion ou de rejet de celui ou de ceux qui écoutent. A présent, pour donner mon avis de citoyen sur la crise actuelle, je pense qu'une double action peut s'engager pour nous conduire vers la paix sociale. La première est d'entreprendre une série de mesures qui réconfortent le pouvoir d'achat et qui dépassent la seule maîtrise des prix (d'ailleurs aléatoire), pour concerner de nombreux autres paramètres concernant la consommation des biens et services. Le programme du président, à savoir "Le progrès continu pour une société d'espérance" offre d'ailleurs à cet égard quelques pistes avec l'élargissement des opportunités de richesses et l'amélioration de l'accès de tous aux services sociaux de base, le tout pour espérer une meilleure répartition des fruits de la croissance. La deuxième action apparaît à mes yeux comme à la fois politique et technique, et c'est ce que je lis dans la vision du chef du gouvernement : c'est la rationalisation du fonctionnement de l'appareil d'Etat et l'apurement des flux de circulation des effets ou des moyens financiers de l'Etat vers les tiers. En un mot, l'idée pourrait concerner l'assainissement des finances publiques et la réduction du train de vie de l'Etat. Bref, la vie est chère, aujourd'hui plus qu'hier, mais ce qui peut en atténuer le sentiment chez le contribuable, me semble-t-il, c'est d'être convaincu que la cherté est équitablement supportée par tous les Burkinabè.

 

Pensez-vous que si vous étiez toujours porte-parole du gouvernement, vous auriez mieux fait ?

 

Au Burkina, on est une société foncièrement égalitariste et éprise de liberté et de justice et, nécessairement, cela vous amène à exiger des gens qui vous gouvernent, beaucoup de qualités et de résultats. Par ailleurs, on devient toujours meilleur à la touche par rapport à l'acteur qui est sur le terrain. Beaucoup de gens sont extrêmement sévères par rapport à un joueur qui rate un penalty, parce que les meilleurs tireurs de penalty sont à la touche. Et on a souvent cette idée que si on était là on ferait mieux. Mais on oublie que sur le terrain, le temps de réaction et d'action de l'acteur ne s'exprime pas toujours dans les mêmes dimensions. Je ne pense pas que la gestion de la communication soit le seul facteur à prendre en compte dans l'appréciation de la situation et que par conséquent, porter la parole ne peut infliger la responsabilité d'une contre-performance au niveau de l'action gouvernementale. En conséquence, il n'appartient qu'à l'opinion de savoir quoi attendre du gouvernement dans la gestion de la communication par rapport à une situation comme celle que nous vivons.

 

Est-ce que vous ressentez, vous aussi, les effets de la vie chère au Burkinabè ?

 

Je vis comme tous les Burkinabè. J'achète du pain, j'achète du lait, je soigne mes enfants, moi-même et toute ma famille, etc. Cela n'a jamais été facile et cela ne sera jamais facile sous aucun régime. La vie est chère et je crois que c'est une donnée qu'il faut prendre en compte, dès l'instant où on est appelé à exercer ce droit naturel qui est celui de vivre. Cependant, lorsqu'on parle de la vie chère, il est délicat de rentrer dans la catégorisation de styles de vie. Car, la personne la plus démunie aspire à vivre comme celle qui est la plus nantie. C'est comme ça la vie et c'est cette dialectique qui fait qu'il y a toujours cette volonté de réussir, en affrontant justement les difficultés de la vie à partir de son travail, à partir de la gestion des revenus de son travail. Dans la gestion de son revenu, il y a toujours cette recherche de l'équilibre entre la qualité de vie que l'on veut et les moyens dont on dispose. Et cette qualité de vie là, elle concerne et la qualité et la quantité de ce qu'on consomme.

Nous sommes une société foncièrement égalitariste et éprise de liberté et de justice et les Burkinabè se comparent les uns aux autres. Puisqu'on se connaît, on voit chacun évoluer et derrière ces regards, se murmurent beaucoup d'idées, sur le gouvernement, sur la corruption, sur toutes les méthodes d'enrichissement d'une classe qui, elle, ne sentirait pas le problème de la cherté de vie comme le citoyen lambda. Je comprends cela et je suis certain que dans sa lecture de la situation le gouvernement comprend cela. Alors il s'agit finalement de gérer tout cela dans un cadre républicain et dans un cadre démocratique où les sentiments personnels, les susceptibilités doivent faire place à la recherche de l'équilibre social et de la paix sociale.

 

On a d'abord connu la Petite Académie à travers Internet. Pourquoi aujourd'hui cette transition d'Internet au support papier, puisque vous venez de publier un ouvrage sur certaines personnalités politiques du Burkina ?

 

C'est un ouvrage qui pourrait servir de document de travail, notamment pour vous les journalistes. C'est pourquoi je l'ai destiné , en priorité, à tous les organes de presse écrite et audiovisuelle, qui étaient accessibles. C'est vrai que vous pouvez avoir sur Internet toutes les informations qui y figurent. Mais, je me suis d'abord dit que Internet n'est pas accessible pour tous. Ensuite, il est plus facile de consulter un livre que de naviguer sur Internet. Je pense que le support papier peut avoir son intérêt et devrait même se poursuivre parce qu'au delà des organes de presse il y a un certain nombre de destinataires que j'ai même voulu considérer comme des destinataires obligés ; il s'agit de tout le monde scolaire et universitaire. Une réalité est là, nous sommes tous des produits culturels de l'ancienne puissance colonisatrice. Nous en parlons la langue et nous avons un modèle de vie autre que celui que nous offrent nos réalités. Personnellement, je fais partie de la génération de ceux qui chantaient à l'école primaire la Marseillaise et qui fêtaient le 14 juillet comme exactement en France. Quand je parle de ma génération, je ne mets pas à l'abri les générations plus jeunes qui, sous l'influence de la mondialisation, sont branchées sur d'autres valeurs que les nôtres. Je vous assure que cela fait de la peine que nous sachions plus de choses des sujets concernant les Capétiens, les Bourbons, le Siècle des lumières, les philosophes comme Voltaire, Diderot, Lamartine, Victor Hugo, les hommes politiques comme Jules Ferry, Raymond Poincarré, De Gaule, jusqu'à Mitterand et Sarkozy, plutôt que sur Michel Tougouma, sur Charles Tamini, Baba Sy, Dim Dolobsom, Ouezzin Coulibaly, Maurice Yameogo, etc ; nous en savons très peu de choses. Alors que ce sont eux et bien d'autres qui ont géré nos vies, à l'image aujourd'hui de Tertius Zongo, de Blaise Compaoré ou de Jean Baptiste Compaoré, de Mamadou Sanou qui sont aux premières lignes de la lutte contre la vie chère. Pourtant, tous les précurseurs ont vécu exactement les mêmes problèmes et nous ne le savons pas . La force d'une nation se trouve dans son histoire, elle se trouve dans la capacité de ses populations à "internaliser" leur vécu pour en faire une force.

 

Certaines personnes ont critiqué l'absence de certaines grandes figurent du document. Qu'en dites-vous ?

 

Il s'agit de la première édition. Et en matière de recherche, de collecte d'informations, tout n'est pas acquis dès le départ. Depuis 2003, nous avons envoyé plus de 1500 lettres à des personnalités pour qu'elles nous fassent parvenir des informations sur leur vie afin de permettre à l'équipe rédactionnelle de rédiger leur monographie, mais beaucoup n'ont pas répondu. En faisant notre Petite Académie, notre intention, au départ, c'était de contribuer à la formation d'une banque de données dont on peut se servir pour faire l'Histoire. Personnellement, par nature, je suis toujours preneur de critiques. A mon avis, tout travail intellectuel nécessite une critique pour le renforcer. Je crois beaucoup plus à l'efficience du groupe par rapport à l'individu. Donc, toutes les critiques qui ont été faites par rapport à l'absence de telles ou telles figures, sont les bienvenues . Cependant, je regrette que quelques critiques viennent sous forme de polémique ou parfois de revendications. En allant sur la base de l'indispensable présence de certaines figures, jamais on n'aurait sorti quelque chose . Il fallait commencer. Le but n'était pas l'exhaustivité. Vous savez, l'Académie française a été créée en 1635 et le premier dictionnaire est sorti en 1 694. La dernière édition de 2007 du dictionnaire ne résulte pas d'une répétition périodique ou annuelle de l'édition. Il y a un temps de recherche, un temps de traitement et un temps de validation des données. Quelle que soit la méthode de collecte, il manquera toujours quelque chose. Dans le dictionnaire français de 2007, vous y trouvez Salif Keïta, mais vous n'y trouvez pas Elton John. Il faut laisser le temps au temps. Savez-vous, on appelle les membres de l'Académie française les Immortels, parce que leur action s'est inscrite dans le temps, dans l'éternité, puisqu'en tant que société savante, son but essentiel est de promouvoir, sur le plan philosophique, une forme d'eugénisme des valeurs culturelles françaises. En résumé, on aurait toujours des insuffisances, mais au moins rendons à l'initiative la tolérance de ces insuffisances pour nous encourager à poursuivre. Si l'élan est maintenu, les générations futures pourront toujours disposer d'une base référentielle pour se faire une idée sur les sujets traités.

 

Hormis les insuffisances dont vous avez fait cas, est-ce que dans l'élaboration de ce document vous aviez le souci de l'impartialité, par rapport aux différents items ?

 

Il est important de savoir que cet ouvrage n'est pas un ouvrage promotionnel de figures ou de valeurs politiques ; et c'est cela d'ailleurs qui n'autorise pas les éventuelles réclamations sur l'absence de X ou Y. Ce n'est pas un rassemblement de cartes de visites pour assurer la promotion de X ou de Y. La recherche de l'objectivité et de l'honnêteté est très importante. Ce document contient des matériaux de l'Histoire, mais nous n'avons pas non plus la prétention d'être des historiens.

 

Pouvez-vous nous dire dans quelles conditions ce dictionnaire a été édité, ainsi qu'à quel tirage et quel est son prix sur le marché ?

 

L'ouvrage est distribué gratuitement. Seulement le tirage a été fait à 500 exemplaires, que nous avons destinés à plusieurs personnalités et institutions. Il reste encore beaucoup de destinataires à satisfaire. Le plus lourd travail a consisté en la conception de la maquette, la sérigraphie, l'impression et le tirage. Mais c'est l'Académie française qui nous a fait une générosité en prenant trois collaborateurs pour un stage d'un mois à Paris. L'ambassade de France, l'Académie des sciences d'Outre-mer, l'Institut de France, par le biais de la Fondation Simone et del Duca, ont aussi soutenu l'initiative. Nous avons aussi bénéficié de l'appui de la Présidence du Faso. Mais, pour nous, il ne s'est pas agi de tirer un quelconque avantage financier de ce livre. Au stade actuel des activités de la Petite Académie, il s'agit surtout de faire preuve d'utilité. C'est notre ambition.

 

Pendant la collecte des informations, avez-vous pu rencontrer certaines personnes physiquement ? Avez-vous rencontré d'autres difficultés ?

 

Il y a eu des approches physiques. Pour certaines personnes qui sont décédées, j'en ai vu les descendants. Malgré cela, beaucoup de gens que j'ai vus personnellement, n'ont pas réagi comme je l'espérais. Mais cela est tout à fait naturel et lié aux aléas d'un travail de collecte de données.

 

Avez-vous une suggestion particulière à l'endroit des lecteurs du document que vous venez de publier?

 

A l'issue de cet entretien, je remercie le journal Le Pays pour l'intérêt qu'il porte à la Petite Académie et pour l'opportunité qu'il m'a offerte d'en parler avec ses journalistes. Je suggère que les données suscitent un certain intérêt, notamment en direction des lecteurs qui, dans des rubriques ad hoc, pourront découvrir ou retrouver un portrait de telle ou telle personnalité. Je vous remercie.

 

Propos recueillis par la Rédaction et retranscrits par Lassina Fabrice SANOU

 

Le Pays du 17 mars 2008



17/03/2008
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