L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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"Il n' y a pas de problème dans la délivrance de visas aux Burkinabè"

François Goldblatt, ambassadeur de France au Burkina

"Il n' y a pas de problème dans la délivrance de visas aux Burkinabè"


Une équipe de la rédaction du journal "Le Pays" était dans les locaux de l'ambassade de France au Burkina dans l'après-midi du 9 janvier 2008. Si la plupart de ceux qui fréquentent cette enclave diplomatique sont en quête de visa, "l'incursion" du journal en territoire français était bien motivée par autre chose. L'équipe avait rendez-vous avec le maître des lieux, l'ambassadeur François Goldblatt. Il s'agissait d'évoquer avec lui bien des points, des questions d'ordre national, bilatéral et international. C'est ce qui a été fait au cours de l'entretien de plus d'une heure d'horloge que le diplomate, en poste dans notre pays depuis octobre 2006, nous a accordé. Et dans lequel il se prononce sur les relations franco-burkinabè, celles franco-africaines, la politique de rupture de Nicolas Sarkozy, l'affaire Arche de Zoé, les élections au Togo, etc.

 

Comment se portent les relations entre la France et le Burkina depuis que vous êtes là ?

 

J'ai le sentiment que les relations entre la France et le Burkina sont exemplaires et pas seulement depuis que je suis là. Elles sont exemplaires par leur constance, leur qualité, leur chaleur, leur convivialité et par la façon dont nous travaillons ensemble. Et il me semble que, par rapport à ce qui se passe dans beaucoup d'autres pays d'Afrique, vous et nous avons réussi à surmonter beaucoup mieux qu'ailleurs l'héritage parfois difficile du passé d'avant les indépendances. Je crois que, sans du tout nier ce passé, nous avons réussi à entrer dans une phase différente de celle des relations adultes et mâtures entre deux Etats souverains que j'ai constatées à mon arrivée. Je crois que c'est toujours le cas et, de surcroît, je devrais pouvoir travailler encore un peu plus, un peu mieux, de manière plus intense avec la présence du Burkina au sein du Conseil de sécurité de l'ONU en tant que membre non permanent pour 2 ans et dont le mandat vient de commencer. On a une liste impressionnante de dossiers devant nous dont par exemple l'Iran, le Kossovo, l'Asie du Sud, le Moyen-Orient.


Il n'y a donc pas ce qu'on qualifie de sujets de friction ? Pas même la politique de l'immigration choisie avec laquelle l'on se demande s'il est toujours facile pour les Burkinabè de se rendre en France ?


S'il y avait un problème précis et substantiel, je pense que vous auriez déjà eu la visite de M. Brice Hortefeux (NDLR: ministre de l'Immigration et de l'Identité nationale). Il ne vous a pas échappé que c'est dans les pays où il y a effectivement des problèmes d'immigration comme le Bénin, le Mali, le Sénégal, etc. qu'il s'est rendu. Si le ministre français en charge des questions de l'immigration n'est pas venu au Burkina ce n'est pas le fait du hasard. C'est pour une raison extrêmement simple : il n'y a pas de problèmes d'immigration irrégulière en provenance du Burkina Faso. Je vous rappelle que nous avons organisé courant 2007 une demi-journée portes ouvertes au consulat, à laquelle nous avons convié une trentaine de journalistes des différents organes de presse du Burkina, et à qui nous avons à la fois présenté les procédures - pour démystifier certains aspects et surtout donner les chiffres - les vrais, sur notre activité. Les détails mis de côté, il résulte des chiffres que nous avions un taux d'acceptation de 92% (il est aujourd'hui de 93%) en ce qui concerne les Burkinabè se rendant en France pour un séjour de moins de 3 mois. Cela veut tout simplement dire que sur 100 personnes qui se présentent ici au consulat, 93 obtiennent satisfaction dans un délai de 24 heures à 48 heures. Je ne crois pas que l'on puisse faire beaucoup mieux ; on peut sûrement toujours améliorer les choses en terme d'accueil, de rapidité de la décision. Je crois que l'on est quasiment au top de ce que l'on peut faire. Je ne veux pas lancer de défi mais je crois que beaucoup de Burkinabè qui s'interrogent sur la façon dont les gens sont accueillis, dont les dossiers sont traités, auront de la peine à trouver autour d'eux des exemples de personnes ayant rencontré de manière inéquitable des problèmes pour faire traiter positivement leurs dossiers. Cela parce que les caractéristiques de la population burkinabè sur le plan socio-économique sont telles que les demandes que nous recevons sont dans leur immense majorité acceptables, donc acceptées.

 

Le test ADN ne risque-t-il pas de freiner un peu l'immigration vers la France ?

 

Il ne s'agit pas de demander des tests ADN à des gens qui se rendent en France pour des voyages d'affaires ou en tourisme. Les tests ADN concernent les procédures de regroupement familial, c'est-à-dire qu'il s'agit de quelqu'un qui réside déjà en France et demande à faire venir sa famille. Face au manque de documents d'Etat civil ou au doute des services consulaires français par rapport aux documents présentés, on suggère, pour aider à ce que le dossier soit accepté plus facilement et plus vite, que des tests ADN soient pratiqués. Ce n'est donc pas une obligation et c'est à la charge de l'Etat français et c'est également dans le cadre d'une procédure particulière qui est le regroupement familial. Je peux affirmer qu'on n'a pas eu ici des cas concrets depuis la mise en oeuvre de la loi. Franchement, sur la dizaine de cas de regroupement qui sont acceptés à plus de 80% pour ce qui concerne le Burkina Faso, il y aura peut-être au cours de 2008 - on ne va pas présager de ce qui se passera - 1, 2 ou 3 cas. A supposer qu'il y ait un besoin ; le Burkina Faso, comme je vous l'ai dit, ne présente pas non seulement de problème d'immigrations clandestines régulières en France mais aussi n'est pas un pays dans lequel il y a un problème de qualité de l'Etat civil. Il y a des pays en Afrique, au moins une demi-douzaine, qui ont ce problème et l'ont même reconnu et fait des demandes à la France pour être aidés financièrement à la constitution ou à la reconstitution d'un Etat civil. Ce n'est pas le cas du Burkina Faso. Par quel que bout que vous preniez le problème - taux d'acceptation, absence de problème d'Etat civil - je ne vois pas comment on peut considérer qu'il y a une difficulté objective en matière de délivrance de visas au consulat de France.

 

Mais ne pensez-vous pas que c'est une loi dont la France pouvait se passer, au regard de la polémique soulevée ?


Idéalement, faire une recherche d'ADN n'est pas souhaitable puisque nous ne sommes pas dans le cadre d'une procédure judiciaire ou pénale. Même ceux qui sont à l'origine de la loi en France l'ont reconnu mais il faut replacer les choses dans leur contexte. C'était pour parer à un état de fait qui s'impose à tous, à l'Etat français comme aux demandeurs issus de certains pays d'Afrique qui ont des problèmes d'Etat civil comme je l'évoquais tantôt. On a donc une situation de fait qui n'est pas satisfaisante et qui débouche sur une disposition législative pas idéale dans l'absolu mais permet de répondre favorablement à des familles auxquelles, en l'absence de tests d'ADN, on ne pourrait pas donner une réponse favorable. Il faut distinguer la situation idéale dans un monde théorique et celle de fait qui s'impose à nous Français et aux demandeurs africains du fait de déficiences ou de l'absence de l'Etat civil.

 

Quelle est votre appréciation du processus démocratique au Burkina ?

 

Depuis 14 mois que je suis en mesure de l'observer, je crois que le processus est vraiment en bonne voie. Les élections législatives l'ont encore montré. Il y a eu quelques imperfections ici ou là, mais globalement le scrutin et ses résultats n'ont été contestés par personne. Là où l'effort serait à faire porter le plus, dans mon esprit, pour les prochains scrutins, ce serait sur le taux d'inscription des Burkinabè en âge de voter. Je crois que ce taux n'est que de 55% environ. C'est là le point majeur sur lequel l'effort est à faire porter pour les prochaines fois. Sinon, pour ce qui est des règles de financement et d'accès aux médias, il me semble que le cadre minimal souhaitable est déjà en place. L'autre aspect, qui est relatif au processus politique, n'est pas très profitable au jeu politique. Il s'agit du fait qu'il y ait autant de petits partis politiques. Dans un pays de 14 millions d'habitants, qu'il y ait au départ plus de 100 partis, et plus de 50 qui aient pu participer effectivement aux élections, ce n'est pas très raisonnable. Si vous regardez dans la plupart des autres pays du monde, ça se passe entre deux, trois ou quatre partis, peut-être huit ou neuf, mais dépasser dix, a fortiori dans un Etat qui n'a pas plusieurs centaines de millions d'habitants, ce n'est pas raisonnable, ni pour l'opposition elle-même, ni pour le jeu électoral.

 

Y a-t-il une baisse ou une augmentation du nombre de bourses françaises accordées aux étudiants burkinabè ?

 

Chaque année est un peu différente de l'autre, étant donné qu'il y a des bourses d'étude et des bourses de stage. Il est vrai que nous avons une masse globale qui est plus ou moins fixe et que si l'on donne plus de bourses de stage, il y a moins de bourses d'étude et vice versa. Je ne peux pas vous dire pour le moment de quelle façon se passera l'année 2008 ; ça dépend aussi de la qualité des dossiers, et du point de savoir si on aide des étudiants pendant plusieurs années de suite, ce qui réduit la possibilité de faire bénéficier de nouveaux étudiants qui entrent dans le système. Si on aide de nouveaux étudiants, cela veut dire que l'on doit cesser d'aider des étudiants qui en bénéficiaient. La masse budgétaire étant constante, il y a des arbitrages douloureux à faire qui ne sont pas une remise en cause de la politique d'aide.

 

Quel peut être l'impact de la politique de rupture du président Sarkozy sur la coopération entre la France et le Burkina ?


Cette politique que vous appelez de rupture est surtout de bon sens. Elle consiste à dire que ce n'est pas la peine de venir en France avec tous les coûts financiers induits pas seulement pour l'Etat français mais aussi pour les étudiants et leurs familles, qui ont, objectivement, peu de chances de réussir leur 1er cycle d'étudiants. C'est pour cela que sur la base de statistiques connues de tous, l'Etat français recommande depuis plusieurs années déjà de ne faire venir que des étudiants qui ont déjà passé la licence, voire la maîtrise et dont les taux de réussite sont incomparablement supérieurs aux taux de réussite des étudiants entrant en première année de faculté. Vous connaissez bien la situation en France où le taux moyen d'échec dans les filières universitaires de 1er cycle est globalement de 70%. Cela veut dire que globalement il y a 70 étudiants, étrangers ou Français, qui, soit abandonnent au premier ou au deuxième trimestre, soit échouent aux examens de juin-juillet. Imaginez bien dans ces conditions la situation des étudiants étrangers qui ont souvent le handicap de la langue, de l'expression, des ressources financières, du logement. Ils sont exposés en fait à perdre un ou deux ans de leur vie s'ils redoublent pour rien. Le risque est tellement important que l'échec est bien souvent connu d'avance. C'est pour cela que l'on essaie de convaincre les étudiants et leurs familles de faire les études du premier cycle sur place. C'est pour cela aussi que l'on privilégie le recrutement des étudiants de 2e et 3e cycles. Ce n'est pas dans un esprit cynique et égoïste, mais dans l'intérêt bien compris à la fois des familles, notamment africaines, pour ce qui concerne les étudiants de ce continent, et de l'université française qui n'a pas vocation à sélectionner par l'échec des étudiants qui, pour des raisons de mauvaise préparation, d'inadaptation, de manque de ressources financières, ne parviennent pas à passer le cap des examens de fin de première année.

Avec ces exigences, ne craignez-vous pas de détourner les étudiants africains des universités françaises qui préfèreraient aller s'inscrire aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne par exemple ?

 

Je crois que l'on est en train de changer d'époque et ce que je vais vous dire concerne les étudiants de façon générale. Vous avez dû apprendre ces temps-ci en suivant l'actualité française que le nombre global d'étudiants a baissé de plus de 2% à la dernière rentrée. C'est la baisse la plus importante depuis plus de 10 ans. Elle traduit le fait que l'on est passé à une époque où les familles et les étudiants - français comme étrangers - sont en train de réaliser que ce n'est pas une fin en soi que d'entrer à l'université, que la véritable chance est surtout d'en sortir avec un emploi. Ce qui veut dire que des filières qui sont de grosses mangeuses d'étudiants mais de faibles pourvoyeuses d'emplois - je pense aux filières littéraires et sciences sociales - sont en train de connaître un ressac qui concerne aussi bien les étudiants français qu'étrangers. Si bien que le raisonnement maintenant est de dire que l'on ne s'inscrit que d'abord s'il y a une chance d'obtenir un diplôme et ensuite que celui-ci donne un emploi. Cela veut dire moins d'étudiants en face globalement, moins d'étudiants dans les filières littéraires et sciences sociales, plus d'étudiants en IUT (NDLR : institut universitaire de technologies), dans les grandes écoles et dans les classes préparatoires. C'est un phénomène global ; il ne concerne pas seulement les étrangers qui, eux aussi, raisonnent de la même façon. Et il se trouve que c'est le même raisonnement qui prévaut par rapport au mouvement d'inscription dans les autres universités dont vous avez parlé et que je n'ai pas de raison de dénigrer. Que l'on soit Français ou étranger, on doit rechercher l'orientation, la filière qui donne surtout des débouchés. Le but n'est pas de faire fuir les étudiants, mais que les familles et les étudiants - français comme étrangers - soient davantage conscients que c'est souvent inutile de s'engouffrer dans des filières qui, en réalité, ne débouchent nulle part, pas en termes de savoir mais en termes d'emplois.

 

A quoi renvoie le terme "Françafrique" que l'on entend fréquemment dans les relations entre la France et ses anciennes colonies ?

 

C'est devenu un peu un repoussoir pour tout le monde. On ne prend même plus la peine de l'expliciter ou de savoir ce que l'on met derrière. On veut simplement renvoyer, que l'on soit Français ou Africain, à un ensemble de mauvaises pratiques parmi lesquelles on peut classer le clientélisme, le laxisme en matière de lutte contre la corruption, le favoritisme et que sais-je encore. Je ne sais pas vers quoi on va s'orienter en définitive puisque la nouvelle définition d'une politique africaine est en gestation. Je peux simplement vous dire ce que je pense à titre purement personnel, et qu'il est peut-être temps d'évoquer, en ce qui concerne aussi bien les Français que les Africains, en matière de recherche de ce que j'appellerai le graal de la fameuse ou mythique politique africaine de la France. Je me demande précisément si, au lieu de rechercher à redéfinir une nouvelle mythique politique africaine de la France, nous ne serions pas bien inspirés, c'est-à-dire les Français et les Africains, non pas de s'escrimer à redéfinir une politique africaine de la France qu'il faudrait retravailler, recolorier en quelque sorte, mais tout simplement de bâtir des relations bilatérales entre la France et chaque pays africain en fonction des mérites respectifs de chacun de ces pays. Sans vouloir citer des pays, je ne crois pas qu'il y ait des raisons de vouloir faire entrer dans un même moule les relations franco-burkinabè, franco-nigériennes, franco-mozambicaines, etc. Ce que je veux dire par là, de manière très simple, est qu'il y a des paramètres très précis liés à l'histoire, à la culture, aux relations économiques, sociales, politiques, militaires, propres à chaque relation bilatérale. Il y a une histoire entre la France et le Burkina Faso qui n'est pas la même entre la France et le Niger, l'Angola, le Zimbabwe, etc. Pourquoi donc vouloir tout faire entrer dans un moule prédéfini alors qu'à la fois le passé et les perspectives sont différents ? Il me semble qu'il faut à chaque fois que l'on regarde de manière bilatérale, c'est-à-dire entre Français et chaque pays africain, quelles sont les meilleures perspectives des relations politiques, économiques, sociales, culturelles... Et, à partir de ce bilan, tracer des valeurs d'avenir. Il n'y a pas de raison que ces valeurs soient les mêmes à l'échelle d'un continent de 53 pays qui va bientôt compter un milliard d'habitants. Je vous parle à titre personnel ; je crois que les Français et les Africains seraient bien inspirés de cesser de se référer à cette notion, à ce concept de politique africaine. Au fond, personne n'interroge la France sur sa politique sud-américaine, asiatique. On interroge les décideurs français sur leur politique vis-à-vis du Brésil ou de l'Argentine, de la Chine ou du Japon. On ne parle pas de la politique nord-américaine de la France, on parle de la politique française avec les Etats-Unis, le Canada. Tout cela me paraît beaucoup plus sain et je crois que c'est dans ce cadre qu'il faudrait tenter d'adapter les relations de la France avec chacun des pays africains.

 

En d'autres termes, vous expliquez la rupture prônée par le président Sarkozy ?

 

Je ne suis pas sûr que les choses soient encore définies de manière officielle. Je ne vous fais part que de considérations personnelles dont j'espère qu'elles seront partagées en haut lieu. Je crois franchement que par rapport aux enjeux il faut se débarrasser des vieux carcans. La notion, l'expression de politique africaine fait partie d'un certain héritage qui nous retarde.

 

Peut-il réellement avoir des changements au regard du discours de Nicolas Sarkozy, de l'attitude paternaliste de la France vis-à-vis surtout de ses anciennes colonies africaines ?


On a beaucoup glosé sur ce discours de Dakar. Mais ce qui est frappant, quand on le relit à tête reposée, on se rend compte que seules certaines formules ou certains passages, au fond très minoritaires par rapport à l'ensemble du discours, ont été retenus. On peut gloser s'il était judicieux ou pas de parler de l'homme africain - c'est cette expression qui a beaucoup retenu l'attention et a choqué parfois - mais il y a beaucoup de reconnaissances ou d'admissions dans le discours, à commencer par les erreurs et les fautes de la colonisation. Je crois qu'il ne faut pas ressasser certaines formules qui, une fois de plus, ont peut-être été malencontreuses ; il faut plutôt lire le discours dans son intégralité. En ce moment, on se rend compte, en toute objectivité et sérénité, qu'il y a beaucoup de points qui cadrent avec les préoccupations des Africains.

 

On prône la rupture mais il y a comme des survivances, de la continuité dans les relations franco-africaines comme par exemple le coup de fil de Nicolas Sarkozy fraîchement élu au doyen des chefs d'Etat africains, à savoir Omar Ondimba Bongo du Gabon.

 

La question tombe à point nommé et révèle toute l'ampleur de ce que nous avons à faire ensemble. La réponse que je vais donner à votre question est l'occasion pour moi de souligner que pour évoluer, redéfinir les relations entre la France et, comme je l'ai souhaité, avec chacun des pays africains dans les limites de leurs caractéristiques respectives, il faut être deux. Pour avancer, il ne faut pas que la France propose et dispose à la fois. Sur le plan initial du voyage du président Sarkozy en Afrique, le Gabon n'y figurait pas. Mais il y a eu une forte insistance gabonaise pour que le président français se rende dans ce pays. Sans trahir aucun secret, il y a eu clairement la mention par les autorités gabonaises qu'il serait extrêmement blessant pour elles que le premier voyage du nouveau président français en Afrique ne passe pas par Libreville. Je crois que l'on ne peut pas faire porter sur les seules autorités françaises le fait que le schéma final adopté n'ait pas correspondu à ce qui avait été effectivement anticipé. S'il y a eu l'étape gabonaise, c'est à la demande expresse et insistante des autorités de ce pays. Vous pouvez rétorquer que le président français pouvait passer outre. Mais il y a aussi les amitiés, la notion de doyen qui est importante en Afrique. On aurait pu passer outre, mais cela aurait consisté à ne pas tenir compte des sensibilités qui ont été exprimées. A travers cet exemple, vous voyez que pour changer d'époque, les habitudes, il faut être deux.

 

Si tant est que le président Sarkozy tienne à sa politique de rupture, il aurait dû refuser malgré les considérations que vous évoquiez, étant donné que lors de sa tournée maghrébine le roi du Maroc a refusé qu'il fasse une visite éclair.

 

Je n'en disconviens pas. Il aurait sans doute été possible de passer outre, mais j'imagine que le président Sarkozy aurait été critiqué pour son trop grand attachement à la rupture, et se serait vu reprocher de ne tenir aucunement compte des sensibilités des chefs d'Etat africains. On peut poursuivre ce débat à l'infini. Je ne disconviens pas actuellement du fait que l'itinéraire du premier voyage du nouveau président en Afrique a été différent de ce qui avait été anticipé. Je crois qu'il faut bien comprendre que ce n'est pas suite à une volonté française de ne rien changer, mais plutôt suite à une réaction africaine qui s'offusquait de ce que l'on veuille changer les choses. Il faut en être conscient.

L'autre exemple de continuité est le Tchad, avec le soutien militaire (renseignements surtout) aux troupes gouvernementales qui permet au régime en place de faire face aux multiples factions rebelles. Une fois de plus, c'est de la rupture dans les discours, mais continuité dans les actes.

 

Une fois de plus, votre question va me permettre de remettre sur la table le fait que si l'on veut avancer, il faut le faire ensemble. On ne peut pas reprocher à la France de prendre, ce que vous appelez les régimes c'est-à-dire les gouvernements en place tels qu'ils sont, et, de l'autre, lui reprocher de faire de l'ingérence. La France respecte les accords qu'elle a signés de longue date avec plusieurs Etats africains dont le Tchad. Il n'y a rien d'innommable ou d'indéfendable dans le fait d'avoir des accords de défense ; c'est une pratique assez courante entre Etats souverains. C'est donc en application des accords que les gouvernements demandent à la France telle ou telle assistance. C'est bien à la demande du gouvernement ivoirien que les forces françaises sont intervenues sur la base des accords. Que dirait-on si la France n'honorait pas ces accords ? On aurait critiqué la France comme quoi elle ne respecte pas les accords qu'elle a signés. Quand vous dites que ces accords consistent à soutenir des Etats dont les gouvernements ne sont pas arrivés par des moyens démocratiques, vous demandez à la France de porter un jugement sur la façon dont les gouvernements sont arrivés au pouvoir. Cela veut dire que vous demandez à la France de pratiquer une ingérence en classant elle-même les Etats avec lesquels elle va coopérer ou non suivant que leurs gouvernements sont arrivés au pouvoir de manière démocratique ou non. On subirait en ce moment-là une critique - on l'entend d'ailleurs dans le cas ivoirien - qui consiste à dire que la France s'arroge le droit de dire qui est légitime et qui ne l'est pas en Afrique. On peut discuter de cela, mais il faut que l'on soit tous cohérents.

 

Mais la France ne se prive pas du droit d'ingérence lorsque cela l'arrange !

 

La France souhaite qu'il n'y ait pas de conflits politiques, territoriaux, interethniques. Nous souhaitons avoir des relations harmonieuses avec les Etats africains. Nous avons signé, le plus souvent à leur demande, des accords de défense avec ces mêmes Etats. C'est également à leur demande que nous les appliquons. Qu'aurait-on dit au moment du déclenchement de la crise en Côte d'Ivoire si le président Jacques Chirac avait tourné le dos en disant qu'il ne voulait pas entendre parler de cette histoire ? Cela aurait été jugé à la fois incompréhensible et indéfendable, aussi bien en Afrique que dans le reste du monde. Si nous avons des responsabilités, cela tient à deux choses : à l'héritage et aux accords juridiquement contraignants signés avec les Etats.

 

Il y a aussi une troisième chose qui est la défense des intérêts des Français dans ces pays.

 

Prenons l'exemple de la Côte d'Ivoire. Peut-on nier que les ressortissants français étaient objectivement menacés dans leur intégrité physique et matérielle ? Il y a eu des exactions qui ont visé des Africains au premier chef mais aussi des mises à exécution directes et concrètes contre des ressortissants français. Il me semble normal que les autorités françaises aient fait tout ce qu'il fallait pour empêcher que des exactions soient commises contre des ressortissants français. Il ne s'agissait pas de favoriser une partie ou l'autre ni d'intervenir à mauvais escient. Il s'agissait premièrement d'exécuter un accord de défense à la demande du gouvernement en place et deuxièmement de prendre des mesures dans l'urgence pour éviter que des ressortissants français soient blessés ou, pire, tués.

 

Le ciel des relations entre la France et la Côte d'Ivoire est-il dégagé aujourd'hui?

 

Ce que je peux vous dire est que nous soutenons le processus politique de Ouagadougou et nous espérons qu'il parviendra à bon port, c'est-à-dire l'organisation d'élections justes, libres et transparentes, dans les plus brefs délais, sur la base d'un code électoral de dimension crédible par rapport à tous ceux qui ont vocation à pouvoir bénéficier d'une carte d'électeur.

 

Soutenez-vous l'Accord de Ouagadougou en y croyant fermement ou bien vous apportez-vous tout simplement votre soutien parce qu'un accord a été signé ?

 

Nous y croyons, nous y contribuons, nous participons aux rencontres auxquelles nous sommes conviés. Le maintien de la force Licorne, tant qu'elle est souhaitée sur place et en accord avec les résolutions de l'ONU, est en soi la marque la plus brillante de notre engagement en faveur du rétablissement de la paix dans ce pays.

Avec le temps, et au regard des critiques contre certains régimes africains, la France ne va-t-elle pas revoir ces accords de défense en Afrique ?

 

Il est clair que si, ici ou là, un gouvernement en Afrique nous demande de mettre un terme à ces accords, nous y accéderons conformément aux cadres prévus. Je ne connais pas la lettre de chacun de ces accords, mais j'imagine que chacun prévoit des modalités de mises à jour, d'amendements. Comme dans tout traité, il y a des facilités soit d'adaptation, soit même d'abrogation et je n'imagine pas une seule seconde que la France se maintienne militairement, puisque vous parlez des accords de coopération militaire, dans des pays où ce ne serait pas souhaité par les gouvernements en place.

 

A vous entendre, la France n'a pas l'initiative de la rupture des accords.

 

D'abord, pour quelle raison la France prendrait-elle l'initiative ? Ensuite, si elle la prenait sans que cela ne soit souhaité par les gouvernements, imaginez-vous les cris d'orfraie du genre "la France n'assume pas ses responsabilités" qui seraient poussés ? Ce n'est pas un hasard si, lorsqu'il y a une crise en Afrique dans des pays où la France a été présente pour des raisons historiques, on se tourne vers Paris et non vers Luxembourg ou Berne. C'est parce que chacun est à la fois conscient des engagements historiques d'une part et des engagements juridiques de l'autre. Si on nous dit que les engagements juridiques doivent être modifiés, je n'imagine pas que la France fasse de la résistance.

 

Dans l'affaire Arche de Zoé, l'attitude du président français Nicolas Sarkozy a été beaucoup critiquée, surtout après sa déclaration "J'irai les (les responsables de l'association) chercher, quoi qu'ils aient fait". Cela est-il aussi à mettre sur le compte de la rupture ?

 

Le président Sarkozy a un certain style d'action. Il le montre tant en politique intérieure qu'en politique extérieure. Il n'a pas débarqué de nuit au Tchad sous la forme d'une opération commando ; il a été reçu par le président tchadien. Et la justice tchadienne avait d'ores et déjà, avant même qu'il ne mette le pied au Tchad, décidé de libérer les journalistes, qui n'étaient que des journalistes. Etant vous même journalistes, vous comprenez mieux que le fait que des journalistes suivent un événement ne signifie pas qu'ils soient complices de la réalisation de celui-ci. Je ne pense pas qu'il y ait des controverses à ce niveau. Sur l'affaire Arche de Zoé, tout le monde est d'accord pour dire que c'est une affaire malencontreuse et, pire, une affaire assez pitoyable et lamentable. Personnellement, ce que je n'arrive pas à percevoir jusque-là, bien que le procès ait eu lieu, est la part de candeur des acteurs. Cette affaire est condamnable et elle a été condamnée, et personne en France, qu'il s'agisse de l'opinion, de la presse ou des autorités, ne conteste que ces Français ont mal agi, que ce soit par ignorance de la loi ou, de manière cynique, par volonté de contourner la loi locale. Cela dit, il y a deux choses qui me troublent quand même toujours. La première chose est - bien que je ne souhaite pas critiquer une décision de justice d'un Etat souverain - l'égalité dans les condamnations. Cela a d'ailleurs été relevé par beaucoup de médias à travers le monde et pas seulement en France. Certes, j'ai lu, rien que ce matin (NDLR : l'interview a été réalisée dans l'après-midi du 9 janvier 2008), dans un média que le droit tchadien ne fait pas de différence entre les acteurs principaux et les complices, mais il est un peu surprenant que les condamnations soient de même durée. Pour prendre un seul exemple qui a beaucoup frappé l'opinion française, il y a le médecin qui, de toute évidence, n'est ni l'organisateur, ni l'instigateur, mais a tout simplement posé son stéthoscope sur la poitrine des enfants. Il a pourtant écopé de la même peine que le dirigeant de l'association. C'est surprenant. Je ne suis pas juriste, je ne connais pas le droit tchadien dans les détails. Mais en termes de réaction, voici le premier trouble.

Le deuxième trouble est que, d'après ce que l'on comprend maintenant, les enfants n'ont pas été arrachés ou volés. Il apparaît qu'ils ont des parents directs ou éloignés, que les entourages familiaux ont été convaincus, je ne sais par quel argument, qu'il était bon de céder les enfants à cette association. Peut-être qu'il n'a pas été expliqué - je n'ai pas l'exact détail de l'affaire - que les enfants quitteraient le territoire tchadien. Je trouve étonnant qu'il n'y ait pas d'éclairages apportés par la justice tchadienne et aussi, si je puis me permettre, par la corporation journalistique française comme des autres pays, sur le comportement des familles, bien que cela n'enlève rien à la responsabilité de l'association. Il me semble qu'on aurait été en droit d'attendre plus d'explications, plus de justifications de la part des familles, parce que si les enfants n'ont pas été kidnappés cela veut dire qu'ils ont été remis volontairement. Je pose alors la question de la part de responsabilité de certaines familles qui ont délibérément remis leurs enfants à l'association. Une fois de plus, ce n'est pas pour diminuer la responsabilité de l'association, mais il me semble que cet éclairage sur le rôle des familles n'a pas été porté ni par la justice ni par les articles de presse que j'ai lus.

 

Pourtant, notre journal par exemple, dans une de ses éditions, a lié cet état de fait à la pauvreté, à l'abandon des enfants et des orphelins, à la disparition de la solidarité africaine. Peut-être que vous n'avez pas lu cet article.

 

Jean-Louis Roth (conseiller de presse, présent à l'entretien) : Je m'en souviens. Vous avez posé la question de la responsabilité des parents. Ce que veut dire l'ambassadeur est qu'il fallait aller un peu plus loin, c'est-à-dire, avec des études précises prouvant, montrant, démontrant que les parents avaient délibérément abandonné les enfants ou ont été convaincus de les remettre à l'association.

 

N'est-ce pas le "j'irai les chercher quoi qu'ils aient fait" du président français qui a mis une sorte de pression sur la justice, ou fouetté l'orgueil des Africains ?


François Goldblatt : Il aurait fallu participer aux audiences pour vivre l'ambiance. Mais il se trouve que j'ai lu ce matin dans la presse française un article de compte rendu de quelqu'un qui était sur place au Tchad. Il semble bien que ce qui a pesé dans la décision des magistrats tchadiens est le refus des membres de l'association de reconnaître leurs erreurs. C'est ce qui pourrait expliquer la sévérité et l'égalité des peines.

 

"L'agité de l'Elysée", "l'omniprésent" "l'omnipotent" sont quelques qualificatifs à l'endroit de Nicolas Sarkozy depuis qu'il est président. Vous, en tant que son représentant au Burkina, quelle est votre réaction quand vous entendez ces qualificatifs ?

 

Indiscutablement, le président Sarkozy fascine aussi bien ses admirateurs que ses détracteurs. Quand il y a un processus de fascination, j'ai envie de dire ici aussi qu'il faut être deux : il y a celui qui fascine et il y a celui qui est fasciné. S'il y a autant de couvertures de presse en France, il y en a ici aussi relatant les voyages, ses idées, ses projets, c'est bien que cela intéresse. Le président Sarkozy ne passe pas commande des articles, il n'exige pas des journalistes qu'ils le suivent à tel ou tel endroit. Si les journalistes, dans différents pays, suivent avec autant de passion ce qu'il fait - quoi qu'ils en disent après, du bien ou du mal - c'est qu'ils sont intéressés. Peut-on reprocher à un homme politique, quel qu'il soit, de susciter une fascination ? Il faut que ceux qui sont fascinés s'interrogent aussi sur les raisons pour lesquelles ils choisissent d'écrire sur les actes ou les déclarations du président Sarkozy plutôt que sur les accords commerciaux, la politique agricole, culturelle, le cours des matières premières, etc. Il faut que chacun se pose les bonnes questions. Peut-on reprocher à un homme politique, qu'il soit français ou étranger, d'être dynamique, d'avoir des idées, de susciter des projets même si ceux-ci suscitent parfois des controverses ?

 

En étant partout, en voulant tout faire, ne va-t-il pas finir par désacraliser la fonction présidentielle comme d'ailleurs on le lui reproche ?

 

C'est indiscutablement un risque qu'il prend. Je suis persuadé qu'il en est parfaitement conscient et qu'il l'assume. Il ne faut pas non plus oublier que le quinquennat a changé des choses par rapport au septennat. Certes, ce n'est pas le premier quinquennat parce que le président Chirac a déjà effectué un mandat de 5 ans mais le pli, si je peux m'exprimer ainsi, n'avait pas encore été pris. Il est clair qu'un président élu pour 5 ans et selon le même rythme que l'Assemblée nationale, n'est pas dans la même configuration que celui qui est élu pour 7 ans. On est dans un temps de l'action, avec en plus un président qui est jeune et dynamique. J'ai presqu'envie de demander si on lui reproche d'être jeune et dynamique. Donc, l'équilibre théorique du texte de 1958 sous lequel nous vivons encore, pour ce qui est des articles définissant les compétences du président, d'une part, et du gouvernement, d'autre part, est un texte qui ne correspond plus à la pratique depuis 1965, c'est-à-dire depuis la première élection au suffrage universel. Depuis cette date, de par la légitimité que le président détient de par son élection par le suffrage universel, l'équilibre effectif entre le président et le gouvernement ne correspond plus à la lettre de la Constitution. En réalité, le président Sarkozy joue à fond le jeu de la réforme des institutions qui date de 1962, qui est l'élection du président au suffrage universel direct qui fait, de facto, du président le véritable animateur de l'exécutif. Je crois que ce qui est en train de se passer avec la réforme constitutionnelle en cours est une mise en phase des textes avec la pratique.

 

Est-ce que si c'était en Afrique on n'aurait pas parlé de dictateur comme, du reste, l'a dit l'écrivain camerounais vivant en France, Calixte Beyala, qui a trouvé que le comportement de Sarkozy frise la dictature ?

 

Je suis très étonné de ces propos. Le président Sarkozy a été très largement élu, le Parlement français fonctionne, le Conseil constitutionnel fonctionne, les médias français fonctionnent, l'opposition fait entendre sa voix. C'est vrai, il se trouve qu'il y a un rapport de forces, politiquement assez défavorable à l'opposition. Mais, est-ce qu'on doit reprocher au gouvernement en place les faiblesses de l'opposition ? L'opposition a subi une défaite aux présidentielles et aux législatives et va mettre un certain temps à se restructurer, à se trouver des leaders ou un leader. Il est clair que la majorité en place, et le président Sarkozy en tant que chef de cette majorité, profite de cette situation. C'est le jeu politique normal. Les propos que vous rapportez et que j'ignorais, me paraissent extrêmement surprenants, en tout cas, ne correspondent pas du tout à la réalité des choses.

 

A vous entendre parler, on ne devrait pas s'étonner si un jour Sarkozy se passait du gouvernement et que le système français venait à fonctionner comme celui américain, juste avec un président et un vice-président au lieu d'un gouvernement classique tel que nous le connaissons...

 

Je vous ai dit à l'instant qu'il y avait une révision constitutionnelle qui était en gestation. Je crois que la révision de texte qui sera adoptée d'ici quelques semaines ou quelques mois mettra en phase le texte et la réalité. Dès lors qu'il y avait la même majorité au parlement et au gouvernement, c'était déjà le président de la République qui avait la primauté. Tous ceux qui ont gardé en mémoire les années de présidence de De Gaule, de Pompidou, de Giscard d'Estaing, de Mittérand et de Chirac, se souviennent que le véritable animateur, le véritable décideur dans les options politiques de l'exécutif français, c'est le président de la République. C'est vrai qu'il y a les questions de style qui interviennent après. C'est vrai que le style du président Sarkozy est différent de celui de ses prédécesseurs, mais sur le fond, rien n'a véritablement changé. Le Premier ministre du temps des précédents présidents n'était jamais que l'autorité en charge de mettre en oeuvre les orientations définies par le président. Et s'il y a eu des périodes où ce n'était pas le cas, c'étaient des périodes de cohabitation.

 

Sauf erreur ou omission de notre part, pour la première fois, un président français a vu sa femme le quitter après son élection. Par la suite, celui-ci s'amourache d'une autre femme. Comment les Français, notamment vous, son représentant à l'extérieur, vivez cela ?

 

Je ne crois pas que les Français soient effarouchés. Ils sont peut-être plus libres d'esprit et de culture que dans d'autres pays. Je crois que ce qui se passe correspond à la modernité. Il est arrivé au président Sarkozy ce qui arrive à des millions de Français. Et il l'a dit lui-même d'ailleurs : "Le président de la République n'a pas plus que les autres droit au bonheur, mais n'a pas moins que les autres droit au bonheur" ; je crois que ça résume exactement la situation.

On a senti que le président actuel, contrairement à Jacques Chirac, a une certaine fascination pour les Etats-Unis. N'est-ce pas votre avis ?

 

Je ne crois pas que le terme "fascination" convienne. Je crois que le président Sarkozy a à coeur de rétablir ce qui était le cas avant la guerre en Irak, c'est-à-dire, une relation sereine, proche et fructueuse entre la France et les Etats-Unis.

C'est vrai que les relations entre les deux pays ne sont jamais des relations extrêmement simples puisque ces deux pays, pour des raisons historiques qui remontent à la fondation des Etats-Unis d'Amérique, d'une part, et à la période postérieure à la Révolution française, d'autre part, estiment avoir l'un et l'autre une mission civilisatrice universelle. Mais ce qui est en train de se faire, c'est un retour à la situation antérieure à la guerre d'Irak qui, c'est vrai, a mis un point bas aux relations entre les deux pays. Cela a été une phase de grandes incompréhensions et de grandes frustrations.

 

Ne craignez-vous pas que la France devienne la deuxième épouse des Américains sur le plan international et, à partir de ce moment, s'aligne systématiquement sur les positions américaines concernant les questions internationales au même titre que la Grande-Bretagne?

 

Je ne crois pas que les Américains se fassent de grandes illusions à notre égard. Je ne crois pas qu'ils attendent des autorités françaises qu'elles aient le même comportement que les autorités britanniques que avez citées. Non, je crois que nous gardons notre indépendance d'esprit, et le président Sarkozy l'a dit très clairement à plusieurs reprises, notamment lors de son voyage aux Etats-Unis l'été dernier, où il a dit que "allié" ne voulait pas dire "soumis". Nous avons des dossiers sur lesquels nous avons des positions très proches. C'est le cas actuellement de l'Iran, du Liban, de l'Afghanistan, et d'autres dossiers sur lesquels les positions sont un peu moins proches. Sur le processus de paix au Moyen-Orient, je ne crois pas que vous puissiez considérer que les positions françaises sont alignées sur les positions américaines. Donc, selon les dossiers, la proximité ou l'écart entre les positions va perdurer. On va travailler à faire en sorte que les écarts soient les plus faibles possible. Mais si ces écarts ont une bonne raison de subsister, ils subsisteront.

 

Parlant du Liban, le président Sarkozy a eu, il n'y a pas longtemps, un coup de sang et a demandé à la Syrie de moins s'ingérer dans les affaires intérieures libanaises. Que pensez-vous du cas libanais, le Liban qui n'a pas jusque-là de président ?

 

Il me semble effectivement que le principal obstacle au Liban, c'est le jeu occulte de la Syrie qui, notamment par l'intermédiaire de ses services secrets, continue de maintenir son emprise sur ce pays. Vous avez assisté comme moi à ce défilé cruel d'assassinats qui visent des hommes politiques qui s'opposent à cette mainmise de la Syrie sur le Liban. Tout cela est parfaitement connu de tout le monde, de tous les observateurs qui suivent le dossier libanais. Quant au dénouement, cela risque d'être très compliqué, parce qu'il n'y a pas seulement que le jeu de la Syrie ; il y a aussi celui de l'Iran, à travers ses relations avec le Hezbollah. Donc, je ne crois pas qu'on puisse préjuger de quoi que ce soit. Il y a une action diplomatique intense à laquelle la France participe et au premier rang le ministre Bernard Kouchner qui, pour l'instant, n'est pas fructueux, mais nous persévérons dans nos efforts.

 

Par rapport à Ingrid Bétancourt, pensez-vous que sa libération sera pour bientôt ?

 

Il y a beaucoup d'otages, avec Ingrid Bétancourt, qui sont détenus dans des conditions extrêmement inhumaines, depuis plusieurs années. Je crois que ce qui vient de se passer avec cette opération manquée de libération (NDLR : le lendemain de l'interview, le 10 janvier, les otages Clara Rojas et Consuelo Gonzales, ont recouvert la liberté après respectivement 5 et 6 ans de détention aux mains des FARC) montre bien que les FARC n'ont absolument aucune considération humanitaire, mais qu'au contraire, plus elles ont la notion que l'un de leurs otages est considéré comme ayant de la valeur par l'opinion internationale, plus les chances s'amenuisent en réalité d'en obtenir sa libération. Je ne suis pas expert de ce dossier, mais je m'interroge parfois sur le point de savoir s'il est bien judicieux de focaliser l'attention de l'opinion sur tel ou tel otage. Les campagnes de presse qui ont lieu dans certains médias français, à mon avis, ne font que renforcer la conviction des FARC qu'il ne faut pas se débarrasser de ce joyau de leur couronne, qu'est Ingrid Bétancourt.

 

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29/01/2008
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