L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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"Ils ont apporté la lumière à nos enfants"

"Ecole du berger"

"Ils ont apporté la lumière à nos enfants"

 

Portée sur les fonts baptismaux en 2004, "l'Ecole du berger et de la bergère", du cru de l'Association Andal & Pinal (littéralement "Savoir et Eveil" en fulfuldé) de Korsimoro va son petit bonhomme de chemin. Trois ans après, nous y étions à la faveur de leurs journées d'évaluation les 30 et 31 mai 2007.

 

A 10 ans, Diallo Salamatou n'avait jamais traversé la cour d'une école à plus forte raison ne s'était assise dans une salle de classe. Jusqu'à ce que l'Association d'éleveurs "Andal & Pinal" de Korsimoro, avec le soutien de ses partenaires techniques et financiers (PTF) et l'adhésion des communautés concernées, érige "l'Ecole du berger et de la bergère", (EdB). C'était en 2004, après une période d'incubation et de réflexion profonde.

Tout est en fait parti d'une étude réalisée en 2002 dans le Sanmatenga et selon laquelle les éleveurs représentaient à l'époque 17% de la population d'ensemble de la province, et seulement 0,85% des enfants d'éleveurs étaient présents dans les structures éducatives. Plus que les autres couches de la société, il y avait donc, à l'évidence, un désintérêt de cette catégorie socioprofessionnelle à l'égard de l'école classique. "Qu'ils réussissent à l'école ou qu'ils ne réussissent pas, ce sont des enfants perdus pour nous", répétaient en chœur leurs parents.

 

Une éducation à la carte

 

D'où l'idée de "l'Ecole du berger", une formule alternative d'éducation de base non formelle, conçue par A & P et qui tient compte des préoccupations, des besoins, de la demande des éleveurs. Une école pour ainsi dire "à la carte", expérimentée depuis maintenant trois ans dans six établissements de cinq localités de la province que sont Korsimoro, Kaya, Boussouma, Barsalogho et Ziga.

Cela fait donc trois saisons que la petite Salamatou, 12 ans aujourd'hui, traîne sa silhouette frêle de poulote (1) dans l'EdB de Zabrtanga (la colline de la guerre), un campement perdu au bout d'une route pierreuse parsemée de ronces. Nous sommes à une quinzaine de kilomètres de Korsimoro et la petite bâtisse au confort spartiate est ouverte aux quatre vents. Malgré une chaleur infernale, une certaine fraîcheur nous accueille à notre arrivée.

Ce jeudi 31 mai 2007, c'est le deuxième jour de la période d'évaluation des pensionnaires de l'EdB.

L'intrusion de journalistes vient quelque peu perturber cette ambiance studieuse, mais ces enfants, parfois des adolescents pubères, sont tellement ravis de la présence des étrangers. Fiers comme Artaban, les plus dégourdis font étalage des bribes de connaissances qu'ils ont, depuis, accumulées. Tel chante le "Dytanié" avec une voix de corbeau, tel autre tient à montrer qu'il a des rudiments de la langue de Molière ou des connaissances élémentaires en calculs. Ça paraît modeste, mais c'est déjà une petite révolution pour ces gamins dont le quotidien se réduisait à paître les animaux pour les garçons ou à traire les vaches et s'atteler aux activités ménagères pour ce qui est des filles. Nous sommes vraiment réconfortés par l'adhésion des communautés qui se sont approprié le concept", déclare Mamadou Boly, le premier responsable d'Andal & Pinal, qui ne cache pas sa satisfaction. Il est d'autant plus comblé que depuis leur début, les six écoles du berger, qui comptent aujourd'hui 172 apprenants (dont 93 filles), n'ont enregistré que 3 ou 4 abandons.

 

Un contenu lié au vécu quotidien

 

Cela est sans doute dû, explique Dicko Sory, membre du staff d'AP, au fait que les curricula, entendez le contenu des enseignements/apprentissages concoctés avec les éleveurs  et basés sur une approche globale active, participative et bilingue (fulfuldé et français) privilégiant la PDT (Pédagogie du texte), sont intimement liés à leur vécu quotidien. Le cursus, étalé sur quatre ans (deux cycles de deux années chacun), est en effet articulé en quatre matières :

- la langue (fulfuldé et français, comme indiqué plus haut), d'abord orale avant d'évoluer comme il se doit vers l'écrit avec, en 3e et 4e année, la grammaire, la conjugaison, l'orthographe;

- les mathématiques, notamment la technique des quatre opérations (addition, soustraction, multiplication, division); la gestion (pouvoir par exemple tenir un cahier de stocks, de sorties, d'entrées...); des notions en système métrique; la géométrie;

- les sciences de la vie et de la terre, à savoir l'élevage, l'agriculture, l'environnement (restauration, conservation), les techniques élémentaires sur les fosses fumières, les diguettes antiérosives, la santé humaine (paludisme, VIH/SIDA, etc.) et animale, la ration alimentaire du bétail, l'hygiène, la nutrition;

- les sciences sociales : éducation civique et morale, histoire-géographie de sa province, de sa région, de son pays...

L'aptitude de l'apprenant (les élèves ont entre 9 et 15 ans) à passer d'un sous-système à un autre est ainsi aiguisée au fur et à mesure. Et si l'on croit Diandé Kongué  et Roukiétou Bâ, animateurs (2) respectivement à Waftoèga et à Zabrtanga, les enfants sont studieux, curieux de tout, et depuis trois ans que l'expérience dure, on sent une certaine évolution en eux. La plus visible sans doute est celle concernant l'hygiène. Hier crasseux et blanchis par les intempéries, ils sont de nos jours proprets et ce sont eux qui, maintenant, inculquent à leur géniteurs et génitrices ce qu'il faut ou ce qu'il ne faut pas faire; parfois des gestes d'une banalité déconcertante comme le réflexe de refermer la jarre quand on a puisé l'eau pour qu'elle ne soit pas souillée par les déchets ou la poussière.

 

Ils seront des producteurs modernes et modèles

 

Diallo Dèwa, chef de Zabrtanga, n'a pas de mots assez forts pour traduire toute leur gratitude à "ceux qui ont apporté la lumière à nos enfants, et donc à nous mêmes". Car pour lui, même si les connaissances que vont acquérir leurs enfants peuvent paraître sommaires, elles sont, à leurs yeux, immenses, et "l'Ecole du berger", soutient le vieux chef peul, est venu combler un vide qui avait vraiment besoin de l'être.

"Ils seront des citoyens plus avertis et des producteurs modernes et modèles, forcément plus performants parce qu'ils seront plus éveillés que leurs parents. Nous, nous sommes dans les ténèbres, hélas ; mais eux, ils viennent d'accéder à la lumière et vous ne pouvez pas imaginer combien c'est important", tranche-t-il, définitif. A côté, Diallo Bédaré, responsable à la fréquentation (une sorte de surveillant général) dans le Comité de gestion de l'EdB, acquiesce.

Pour autant, l'EdB, selon ses inventeurs, n'est pas une fin en soi, mais "une stratégie de sensibilisation à l'importance de l'école, une contribution à l'atteinte de la scolarisation universelle". Se pose toutefois le problème du continuum après les quatre années d'études, mais monsieur Boly, inspecteur de l'Enseignement primaire à la retraite, se refuse à parler de passerelle avec l'école classique.

Tout au plus, lâche-t-il, la perspective d'un centre d'habilitation pour jeunes filles et femmes.

Trois années scolaires (elles durent de novembre à mai) donc plus tard, les écoles du berger vont leur petit bonhomme de chemin et même s'il est encore trop tôt pour dresser un bilan définitif, le parcours est déjà réconfortant et prometteur.

Assane Koubéré, assistant  du coordonnateur d'AP : "C'est vrai qu'on n'est pas encore arrivé au bout, mais trois ans après, on peut dire que "l'Ecole du berger" est une expérience concluante, dans la mesure où il y a une adhésion à la base des populations ; et elles nous aident vraiment".

Il faut cependant noter que si toutes les EdB sont fonctionnelles avec un taux de déperdition quasi nul, elles n'évoluent  pas au même rythme à cause notamment de la précarité des animateurs qui soulignent, entre autres difficultés rencontrées, les problèmes de terminologie en fulfuldé, le contenu des documents qui ne sont pas toujours conformes à leurs souhaits, la non-maîtrise des outils...

Signalons que pour la mise en œuvre de cette innovation éducative, Andal & Pinal est soutenu actuellement par l'ONG suisse "Enfants du Monde" (EdM), le Programme Alpha de la Coopération suisse et Intermon/Oxfam.

 

Ousséni Ilboudo

L’Observateur Paalga du 8 juin 2007

 

 

Notes :

(1) Contrairement à ce qu'on peut penser, il n'y a pas que de petits Peuls dans les EdB. Il y a aussi, par exemple, quelques enfants mossi, car plus qu'une question d'ethnie, être éleveur, c'est pratiquer une activité socioprofessionnelle

 

(2) Recrutés avec un niveau BEPC et l'obligation de parler fulfuldé, ils reçoivent une formation initiale avant d'être jetés à l'eau.

 

 

Encadré

 

Andal & Pinal en bref

 

 

L'Association Andal & Pinal est un cadre de rassemblement, d'organisation, de formation et de développement  des éleveurs et œuvre à la promotion des activités agro-pastorales au profit de ses membres et de l'ensemble de la population d'une manière générale.

Créée en 1997 et officiellement reconnue par récépissé n°98-005/MATS/PSSN/HC/1°D du 23 février 1998, elle a pour objectifs de :

- promouvoir l'élevage intensif;

- valoriser les ressources naturelles locales;

- sauvegarder le potentiel foncier, végétal et animal;

- lutter contre l'analphabétisme et l'obscurantisme;

- promouvoir les valeurs socio-économiques et culturelles de la zone d'intervention;

- encadrer les éleveurs;

- sensibiliser les populations aux questions de développement.

Au nombre des interventions et expertises d'AP, on peut citer la production de foin et fourrage, la fabrique de compost, la promotion de fenils, l'alphabétisation et la formation, les aménagements pastoraux, les campagnes de vaccination animale, etc.

Au fil des ans, il est devenu un partenaire incontournable des producteurs ruraux pour le développement d'un élevage rentable et durable.

 

O.I.



08/06/2007
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