L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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"La gratuité fera échouer la réforme !" de l'éducation

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"La gratuité fera échouer la réforme !"

André-Eugène Ilboudo, dans une lettre ouverte adressée au Premier ministre, estime que la gratuité de l’enseignement est le talon d’Achille de la nouvelle réforme de l’éducation. Il ouvre la polémique.

Monsieur le Premier ministre, ce n’est certainement pas la meilleure façon de m’adresser à vous. Mais vous comprendrez que "quand un enfant tête sa grand-mère c’est dû à l’indisponibilité de sa mère". Tout d’abord, je voudrais vous féliciter, ainsi que tous les ministres qui sont en prise directe avec la réforme de l’éducation. Respectant tout protocole, je voudrais nommer le ministre d’Etat, ministre de la Santé, le ministre de l’Economie et des Finances, le ministre des Enseignements secondaire, supérieur et de la Recherche scientifique et le ministre de l'Enseignement de base et de l'Alphabétisation.

Bien que vous sachiez que la réforme accuse des faiblesses, je vous dis pourtant bravo ! En effet, je milite comme tous ceux qui corrigent le mouvement en marchant, a contrario de ceux qui estiment que, la réforme étant imparfaite, il faut surseoir à son application. Cela dit, mon principal point de désaccord avec la réforme, c’est … "la gratuité de l’enseignement", non pas que je veuille que l’Etat se déchausse de ses devoirs régaliens mais que l’on tienne un langage de vérité à tous, n’en déplaise à certains. Le talon d’Achille de cette réforme, dis-je, est "la gratuité de l’enseignement". Il faut le dire clairement, haut et fort, il n’y a absolument rien de gratuit en ce bas monde. Pas même l’argent de nos amis ! Je vois certains me dresser un bûcher sans avoir fini d’écouter "le petit bourgeois compradore" que je suis à leurs yeux. C’est "la gratuité de l’enseignement" qui, contre toute attente, risque de faire encore échouer la nième réforme. En tant qu’économiste, vous le savez, la première phrase que tout économiste dit à ses élèves est : "tout ce qui est rare est cher". Et de prendre l’exemple de l’air que nous respirons : zéro franc. Par contre, demandez à un petit mécano de comprimer cet air pour le mettre dans une chambre à air d’une bicyclette sans phare et sans freins : 25 francs minimum. Toute chose qui a une valeur a un prix. Or, l’éducation est ce qui devra rester à l’humain quand il aura tout perdu. Ça ne peut donc pas être gratuit. Tout comme l’introduction des langues dans l’enseignement avait fait échouer "la réforme de Philippe Somé" ainsi, la gratuité de l’enseignement va faire échouer "la réforme d’Odile Bonkoungou". Vous vous rappellerez certainement que la réforme de l’époque avait échoué lamentablement parce que tous ceux qui devaient soutenir cette réforme avaient vite fait d’envoyer leurs enfants dans "les écoles où il n’y avait pas le bantaaré". La réforme ne concernait donc que les enfants des autres. Là, on "alphabétisait en masse" avec en prime le système de double flux et autres multigrades. D’ici à cinq ans, pour être optimiste, l’école publique, qui n’a déjà pas bonne presse, va finir par se donner un coup de grâce avec cette affaire de gratuité. Lisez les récriminations des praticiens. 150 ou 200 élèves par-ci, refus des parents d’aider les maîtres par-là, au seul motif que tout est désormais "gratuit".

Pourtant, je vous sais suffisamment sincère, au moins sur le plan de l’éducation, pour ne pas vouloir construire un système à double vitesse : l’un bon et performant pour ceux qui comprennent et qui ont les moyens et l’autre inefficace et moribond pour le reste. Ainsi, une idée généreuse comme l’absorption des coûts de l’éducation par l’Etat (et non pas gratuitement, vous saisissez la nuance !), ainsi, dis-je, cette idée généreuse est dévoyée par un discours anachronique et proprement politicien. En résumé, une bonne éducation ne peut pas être "gratuite". Le courage politique vous contraint à le dire et à rectifier le vocabulaire. Dites à tous que "tout ce qui est bien a un coût". Et une partie de ce coût est supportée par l’Etat et par conséquent chaque parent doit aussi assumer les siens. C’est différent de gratuit. Rien n’est donc gratuit. Cela doit être clair, net et précis. Autrement, laisser prospérer dans l’esprit de tous que l’éducation est "cadeau", l’on ne rend service à personne. Si dans l’esprit de tous, plaider pour que l’Etat absorbe les coûts de l’éducation équivaut à prendre les charges du maître jusqu’au crayon de bois, où en fait la seule responsabilité du parent serait de fabriquer l’enfant, c’est choisir pour les pauvres une éducation de seconde zone. Vous le savez, il y a longtemps que "les personnes qui sont arrivées" ont déserté le gratuit. Voyez le grand et noble Zinda dont les dignitaires de la société se réunissent pour fêter leur nostalgie chaque année. Y envoient-ils eux-mêmes leurs enfants maintenant ? C’est dire que ceux qui revendiquent l’école gratuite sont les premiers à ne pas y croire et à ne pas envoyer leurs enfants ! A Saponé, chez nous, on dit de cette hypocrisie que c’est quelqu’un qui frappe une peau de vache et fait croire à son voisin qu’il bat sa femme ! Or, la réforme réussira parce qu’elle concerne tout le monde (riches et pauvres) ou soit elle échouera si elle ne concerne que quelques-uns (les pauvres). C’est vrai que l’arriération mentale qui est aussi une sous- caractéristique du sous- développement, de la pauvreté, fait que l’on veut tout gratuitement, moins cher. Voyez l’engouement des jeunes qui s’empoisonnent à la liqueur frelatée ! Mais vous êtes un guide, pas dans le sens "guide bien éclairé" genre Mobutu, mais dans le sens que vous êtes devant pour conduire les autres hommes, comme l’astre polaire. Vous n’êtes donc pas obligé de leur mentir. Vous n’avez aucun droit de les conduire vers un mauvais choix. Si l’objectif déclaré de la réforme n’est donc pas de créer une éducation à double vitesse, une pour les bantoustans où les élèves sont parqués entre 100 et 150 élèves dans une classe (à Bobo l’on parle de 200 élèves dans une classe de CP1), tandis que ceux de Simonville enverraient les leurs dans "des écoles pas gratuites mais bien où ils sont assis une par table et sur des chaises rembourrées", la sincérité commande d’éclairer les parents. Eduquer un enfant, c’est investir. Alors, celui qui investit zéro franc pour son enfant récoltera zéro franc. Il faut parler aux parents un langage de vérité pour, non seulement, ne pas encore faire échouer cette réforme, mais surtout pour être en paix avec votre œil intérieur. Je n’irai pas jusqu’à dire que si c’est gratuit, c’est "japon" mais je dirais que c’est du générique, pire, c’est du "par terre" ! (Mes excuses à Monsieur Lazare Bancé car je ne parle pas de MEG). Je m’excuse aussi auprès des idéologues du : "tout maintenant et gratuitement pour le bon peuple, même le préservatif" !

J’ai dit que "l’esprit du gratuit" risque de faire échouer la réforme. Un petit exemple pour vous situer : Cette année, l’Etat a mis à la disposition des élèves les livres de classes "gratuitement". Des associations de parents d’élèves ont cru bien faire en suggérant que chaque élève paye 25 F afin que l’on puisse couvrir les livres avec l’emballage du ciment. Mal leur en prit. Niet catégorique de certains : "Les livres ont été donné gratuitement par le gouvernement, pas question que quelqu’un veuille arnaquer les parents". Je vous laisse imaginer l’état des livres en fin d’année. Plaise à Dieu d’ailleurs que l’on les retrouve ! A propos de l’état des livres, je pourrais vous en dire un mot sur ces véritables chiffons que l’on distribue à nos enfants. Il faut vraiment ne pas craindre Dieu pour commander ces livres qui se détachent dès qu’on les ouvre la première fois. "L’esprit en attendant" qu’ont certains fonctionnaires doit céder! Même les outils d’éducation de nos enfants doivent être à usage unique, dans le but de maximiser leurs gains.

Après cette digression, qui en fait n’en est vraiment pas une, je vous supplie de prendre des mesures concrètes et urgentes par rapport aux examens à venir. Certaines coquilles sur les coûts absorbés par l’Etat ont certainement échappé à votre attention.

Monsieur le Premier ministre, il faut instruire Monsieur le ministre de l’Economie et des Finances de supprimer les frais de timbres de 200 F que chaque élève doit payer pour l’examen du CEP ou du BEPC. (Au bac c’est plus cher, 10 000 F minimum, mais j’accepte parce que l’Etat prend en charge les frais d’éducation des enfants de 3 à 16 ans). Si l’Etat absorbe les coûts des livres et les frais des fournitures scolaires pour certains élèves, qu’il fasse encore un effort pour absorber les frais de timbres. Il est paradoxal d’offrir une chèvre en sacrifice et de se battre, jusqu’au sang, pour les intestins d’un poussin. Et ce n’est même pas pour le principe. L’on ne peut pas offrir à un élève des livres et des fournitures qui coûtent des milliers de francs et lui exiger au détour d’une journée, 200 F de timbre pour passer l’examen. C’est proprement incongru ! Mais soyons clairs, je ne dis pas que l’examen doit être gratuit !

Deuxièmement, il faut instruire Monsieur le ministre d’Etat, ministre de la Santé, d’enjoindre le Directeur régional de la Santé de Ouagadougou d’arrêter l’exigence qui veut que les élèves de Ouagadougou payent 300 F pour se voir délivrer une attestation de visite médicale. C’est vrai que le Gouvernement n’a plus les moyens de vacciner les élèves comme au temps jadis où les braves infirmiers des grandes endémies nous tripotaient, nous, malaxaient lèvres et paupières et nous tailladaient l’épaule et la cuisse gauches. Je suis sûr que si l’on pratiquait encore le sport de masse, l’on verrait la cicatrice en damier sur votre cuisse et celle qui ressemble à un véritable miroir sur votre épaule. Mais trêve de plaisanterie. L’argument ici est constitutionnel, donc plus fort que celui là qui est bassement mercantile. Dans un Etat de droit, les citoyens sont réputés être égaux en droit. Alors, il n’y a aucune raison que les élèves de Ouagadougou se voient contraints à payer pour passer une visite médicale tandis que les élèves de Doudou, votre patelin, en soient dispensés, tout simplement parce qu’il n’y a pas de médecin. Si une mesure concerne l’ensemble des citoyens, les dispositions doivent être nationales. N’eut été que le Conseil constitutionnel a délibéré tout récemment pour renvoyer un citoyen devant le CSC qui se plaint de la taxe télé, le parent que je suis attaquerait le ministère de la Santé devant le Conseil constitutionnel pour dénégation des droits de mon enfant, discrimination basée et fondée sur la région et sur le lieu d’habitation. D’ailleurs, il va falloir revisiter la saisine du Conseil constitutionnel pour permette à tout citoyen qui estime ses droits constitutionnels bafoués de le saisir directement. En autant l’on ne viole les droits via un député ou via le PF, en autant l’on ne peut nous demander de recourir à eux pour demander le respect de nos droits.

Pour terminer, c’est sur le plan de la morale. A Ouagadougou, les médecins scolaires demandent aux élèves de la zone sud de se déplacer vers un centre unique situé à la Patte d’Oie pour les visites médicales. C’est ainsi que les élèves du Lycée Newton-Descartes doivent quitter Wemtinga, route de Fada, pour rejoindre ce centre. Plus de 10 km à parcourir, qui à vélo, qui à pied. En plus, ils devront payer 300 F. Certainement, ils patienteront longtemps avant d’être reçus par le consultant. Voyez-vous, même en régime libéral, il y a une éthique : ceux qui ont un quelconque monopole sont astreints à rendre de meilleurs services. Surtout si cela concerne les enfants. Alors, soit les médecins scolaires font payer les services qu’ils rendent aux élèves, et en ce moment ils leur offrent un bon service, ou soit l’on casse le monopole et chaque élève est libre de voir n’importe quel médecin qui peut consulter et a une compétence pour délivrer un certificat médical. Autrement, l’on ne peut pas revendiquer le monopole d’un service si c’est dans le but de martyriser autrui, surtout les enfants. J’entends les médecins scolaires ruer dans les brancards en me traitant de tous les noms d’oiseaux. Ils vont estimer que leur gombo ne va plus "gluanter". Non, qu’ils se ravisent. A Komtoèga il n’y a pas de médecin scolaire mais ce n’est pas pour autant que les élèves ne passent pas d’examen. Et c’est en cela que vous instruirez Monsieur le ministre des Enseignements secondaire, supérieur et de la Recherche scientifique de purement et simplement supprimer l’obligation qu’à tout élève de passer une visite médicale avant un examen. Et tout rentrera dans l’ordre ! Nos élèves du primaire ne passent pas d’examen médical. A la vérité, même sans certificat médical ils réussissent. Mieux, ils n’en meurent pas. Ne doit-on pas arrêter ce vilain penchant qu’a toute personne d’abuser de toute parcelle de pouvoir qui lui est confiée ?

André-Eugène ILBOUDO

Le Pays du 8 novembre 2007



07/11/2007
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