L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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Mes 48 heures chrono : Le héraut du pic de Sindou

Mes 48 heures chrono

 

Après le lac de Tengrela, nous embarquons aujourd'hui pour la dernière étape de notre périple dans les Cascades: destination le pic de Sindou, où nous avons rencontré un guide volubile : le héraut du pic.

 

Le héraut du pic de Sindou

 

Le soleil est déjà haut dans le ciel quand nous prenons la route de Sindou. Devant notre véhicule, lancé à toute allure, défilent les champs de maïs avec des paysans courbés sur leur houe, les cases de chaume et les maisons à toiture ondulée des villages au bord de la route. Les  filets de fumée qui montent vers le  ciel signalent les villages se trouvant plus en profondeur. Passent aussi furtivement des grappes de gamins qui, alertés par le vrombissement du moteur, sortent des fourrés en agitant leurs petites mains en signe d’amitié. Et aussi des gamins qui, surpris par notre intrusion pétaradante, détalent comme des lapins. La route est dans un tel état de délabrement avec ses flaques d’eau et ses troncs d’arbre couchés en travers que notre chauffeur est presque assis sur son volant. Nous sommes brinquebalés, projetés les uns contre les autres pendant les manœuvres audacieuses d’Ablo pour éviter un «nid-d’éléphants», slalomer sur un lacet de voie ou freiner subitement devant un obstacle inattendu. Comme à l’entrée de Douna, où un âne rétif nous oblige à un arrêt. Debout au milieu de la route, il reste sourd à nos klaxons. Après une cascade de klaxons et un paquet d’injures et de jurons, il traverse lentement la voie avec un souverain mépris pour nos gesticulations. Sans un regard  pour ces bipèdes surexcités dans leur caisson de fer.

Bien avant d’arriver à Sindou, nous apercevons une sorte d’aiguille pointée vers le ciel. Quand notre véhicule pique du nez dans une dépression, elle disparaît. Nous recommençons à grimper et elle surgit de nouveau. Maintenant elle est nette. C’est une sombre masse qui se découpe dans le ciel. Pendant longtemps, le pic de Sindou fut, dans mon esprit, une grande tour de pierre, qui tutoyait les nuages. C’est donc avec étonnement que je découvre une chaîne montagneuse, une grande muraille de pierre.

A notre arrivée au pied du massif rocheux, un car déverse une centaine de touristes composés de jeunes scouts français et de quelques Burkinabé. Je remarque un homme d’un certain âge en caftan blanc avec un tapis roulé comme un énorme cigare de la Havane sous le bras. Certainement le chauffeur du bus des scouts français.

Le guide nous tend un papier jauni avec un texte illisible comme imprimé par Gutenberg lui-même. Il serait signé par le ministère du Tourisme. Le guide nous explique que notre argent servira à alimenter les caisses de la commune. Nous avons affaire à un guide de profession, il me semble. C’est un homme d’une trentaine d’années, mince et élancé. Il nous exhorte à nous protéger de l’insolation en prenant des couvre-chefs et surtout des crèmes solaires. Je m’apprête à lui faire remarquer que nous ne sommes pas tous des leucodermes, que je suis un sahélien qui n’a que faire de ces artifices quand je vois une dame, teint noir d’ébène, presser un tube de Protectil végétal, une crème solaire, et commencer à s’en enduire le cou et les épaules. Me revient alors l’aphorisme «des goûts et  des couleurs, on ne discute pas». Une peau noire, une peau blanche, c’est relatif ! 

Quelques ombrelles de Chine blanches s’ouvrent au-dessus de quelque tête de dames. Des casquettes se vissent sur celle de quelques autres.

Et nous commençons à gravir la montagne. Au moment où les fourmillements dans les mollets débutent, le guide décide d’une halte sous un arbuste. Il nous relate dans un français approximatif l’histoire des premiers habitants de ce piton. Ce sont des pygmées qui furent chassés par ses ancêtres à lui. Il nous parle de la cohabitation entre ses ancêtres et les génies, du pacte qui liait les deux parties, de la nourriture que les génies offraient chaque jour au chef pour ses sujets, de la femme du souverain qui, poussée par la jalousie, rompit le pacte en allant fureter dans la case des génies, de sa décapitation et de son bannissement ! Nous lui faisons remarquer que les deux n’étaient pas compatibles, qu’elle devrait être décapitée ou bannie, mais jamais les deux. Il ne sembla pas le comprendre et continua une narration pleine de non-sens où les  hommes, rivalisant d’horreurs et de barbaries, versaient le sang de leurs frères et de leurs enfants pour arroser ces pierres noires pour on ne sait quel dessein. Sous son évocation, le pic prenait l’aspect terrifiant d’une idole assoiffée de sang où seuls le poignard et le parricide avaient droit de cité.  Après avoir peint ses ancêtres sous les traits les plus odieux et le pic sous son aspect le plus noir, le guide nous mène vers le nord de la montagne.

Au-dessus de nos têtes, les grands oiseaux rapaces tournoient  dans le ciel d’albâtre. Ce qui contribue à renforcer l’atmosphère apocalyptique suscitée par notre héraut de l’horreur.

Il y a quelques années, pour les besoins d’un film de Dani Kouyaté, on a construit des maisons qui, maintenant, tombent en ruine. Pour le guide, qui faisait feu de tout bois, ces ruines devenaient millénaires et il y découvrait la case sacrée des fétiches et retrouvait une architecture mystique dictée par les génies protecteurs et par les forces telluriques… Il arpentait les ruines, indiquait là une chambre funéraire, ici le siège du patriarche et devinait dans un morceau de poterie ébréché une marmite qui aurait servi à bouillir des décoctions pour rendre invincibles les guerriers et les jeunes circoncis. Je suis convaincu que si un membre du groupe se fut trouvé à portée de son bras, il l’aurait saisi et en aurait fait une réincarnation du patriarche ou de quelque guerrier intrépide des premiers temps… Maintenant, il est lancé, il gesticule, roule des yeux et tourne sur lui comme s’il allait s’élancer dans le temps. Son discours est un fleuve, il charrie tellement de choses, de mots étranges, d’histoires incongrues et de dates anachroniques que l’auditeur le plus attentif se noie dans le flot tumultueux de son discours. Le groupe n’écoute plus, incapable de le suivre dans le déluge  de son verbe, mais il continue… et les mots fusent, s’élancent comme des oiseaux  dans la montagne, et, réverbérés par l’écho, ils se perdent dans les airs. Finalement il s’arrête essoufflé, l’écume au coin de la lèvre et la sueur dans les yeux.  Quelqu’un bat des mains. Tout le groupe l’imite. Nous applaudissons à tout rompre. Le héraut  sourit, le triomphe modeste. Il lève la main tel un chef d’orchestre pour réclamer le silence. Je ne sais si nous ovationnons notre guide pour la profondeur de son discours ou pour avoir mis fin à notre supplice !

Ensuite nous gravissons la montagne jusqu’à son sommet. Le vent, la pluie, le temps, en somme l’érosion a sculpté des formes humaines et zoomorphes dans la pierre. Et notre imagination nous fait voir dans telle pierre une amazone sur un cheval se cabrant, là un homme portant sur ses épaules de géant une boule ronde comme un globe, c’est Atlas soutenant la voûte du ciel ! A gauche, une tortue tend son cou dans le vide, à droite un aigle s’apprêtant à prendre son envol est pétrifié dans la rocaille, ses ailes largement déployées.

Nous nous retrouvons dans une gorge herbeuse. Des arbustes se dressent, le jaune et le vert des frondaisons et du tapis d’herbe donnent un peu de gaieté à la sombre uniformité de la pierre. Notre guide nous prévient : «Ici vous ne devez pas avoir de pensées sales». Il n’arrivera pas malgré toute sa bonne volonté  à nous définir la sale pensée. Il soulignera avec force détails que des guêpes et des abeilles se sont, à maintes occasions, chargées de purifier à coups de piqûres et de venin dans la peau  tous les diables de visiteurs contrevenant à cette consigne de pureté de la pensée. Personne n’a été attaqué par un essaim d’abeilles, de guêpes ou de bourdons dans le groupe, je puis donc affirmer que nous avions une hygiène au niveau des pensées !  

Ensuite, nous gravissons un mamelon. Le guide nous montre une sorte d’arène délimitée par des pierres posées en cercle. C’est un lieu de prières et d’offrandes, où les premiers habitants de la montagne venaient implorer les dieux païens pour triompher des difficultés. Même si les descendants des premiers habitants se sont islamisés, ils perpétuent ce geste. Mais ils adressent maintenant leurs prières au Dieu des musulmans. Ainsi les pèlerins avant d’aller gravir le mont Arafat et tourner autour de la Kaaba viennent prier ici. Sacré peuple qui conserve son âme animiste tout en s’ouvrant aux dieux d’ailleurs. Le groupe, sur les traces du guide, s’éloigne de l’arène sacrée et se dirige vers le nord du site.

Resté en arrière pour faire une photo, j’entends un «Allah Akbar» murmuré dans mon dos. Je me retourne. Le vieil homme au caftan blanc et au tapis roulé sous l’aisselle est là. Dans l’arène sacrée. Il a déroulé son tapis sur la pierre et tourné vers l’est, dans le rougeoiement du soir, il prie. Adresse-t-il sa supplique à Allah ou aux dieux de la montagne ? Quel vœu formule cette mince silhouette qui se découpe dans le ciel, nette comme une statue dans le prolongement de la pierre ? Le  laissant là, je rejoignis le groupe.

A une extrémité du col, que je ne localise plus avec précision, on voit en contrebas la ville frontalière de la Côte d’Ivoire. Dans cette vue plongeante, on aperçoit de petits cubes comme des carreaux de sucre, de petits rectangles ocre et jaunes. La ville est comme un assemblage de pièces de Lego sur une table de salon. Envie de s’élancer dans le vide et de se poser en contrebas. Réminiscence de la tragique tentative d’Icare. Je ne passe donc pas à l’acte. L’homme n’est pas un plumitif.

Quand nous abordons l’ubac du pic, nous apercevons  une déclivité où serpente un sentier pierreux qui plonge jusqu’à une mince nappe argentée aux reflets dansant sous le soleil. Un ruisseau. C’était la voie d’eau, celle que les femmes empruntaient pour aller puiser l’eau. Je ferme les yeux et j’ai la vision d’une double file indienne de femmes et de filles nubiles, jarre en équilibre sur la tête, les unes s’en allant à la source et les autres en revenant. Les rires, les chants et la joie les accompagnant dans leur déhanchement langoureux. C’était il y a des siècles. Aujourd’hui, il n’y a plus trace de vie. Seule la pierre reste dans son éternité. Dans un siècle peut être, un visiteur à moi semblable, en ces mêmes lieux, aura la même vision. Ainsi passent les hommes. Et demeure la pierre.

Au crépuscule, nous quittons la montagne. Notre groupe en file indienne derrière le guide, qui racontait encore une histoire emberlificotée sur la malédiction des cailloux de la montagne.

«Ceux qui ramèneront chez eux des cailloux ramassées ici seront foudroyés par le tonnerre», prophétisait le héraut du pic tout en dévalant les flancs du massif. Sacré héraut du pic !

Nous sommes rentrés à Ouagadougou depuis quelques jours… «Heureux  qui, comme Ulysse, a fait un bon voyage (…) Et puis est retourné, plus d’usage et de raison», dirait le poète.

 

Barry Alceny Saïdou

L’Observateur Paalga du 20 septembre 2007



19/09/2007
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