L'Heure du Temps (Blog d'Information sur le Burkina Faso)

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"Que les commerçants de l'éducation se taisent"

Critique contre la gratuité de l'enseignement

"Que les commerçants de l'éducation se taisent"

 

De toute évidence, la gratuité de l'enseignement promise par le gouvernement burkinabè à la veille de la rentrée scolaire 2007-2008 ne fait point l'unanimité. A preuve, cette réplique d'Abdoulaye  Dao à André Eugène Ilboudo pour qui la gratuité fera échouer la réforme.

 

Monsieur le directeur de publication, permettez-moi de réagir face à la position de monsieur André Eugène IIboudo sur la gratuité de l'école dans sa lettre ouverte adressée au Premier ministre parue dans l'édition n°7008 du 9 au 11 novembre 2007 à la page 8 sous le titre : «La gratuité fera échouer la réforme». Ma réaction se veut une contribution au débat auquel vous faites allusion dans le chapô introduisant sa pensée.

Au fait, je suis profondément choqué de savoir qu'il existait ici au Burkina Faso quelqu'un qui pouvait s'insurger contre la gratuité de l'éducation. Cela me surprend d'autant plus que l'intéressé soutient ne pas être de «la bourgeoisie compradore». Ce qui voudrait dire qu'il fait donc partie du commun des Burkinabè pour qui, même l'école reste un luxe car n'arrivant pas à se nourrir correctement a fortiori se soigner. Bien que désappointé par le titre de sa réflexion, j'ai tenté néanmoins de mieux comprendre les raisons fondamentales d'une telle conviction en consacrant plus de deux heures à le lire. Mais j'avoue que nulle part, son argumentaire ne m'a convaincu. Du reste, je l'ai trouvé très redondant.

En effet, après avoir posé sa thèse en ces termes : «Le talon d'Achille de cette réforme est la gratuité de l'enseignement» suivi de l'argument postulat : «Il faut le dire clairement haut et fort, il n'y a absolument rien de gratuit en ce bas monde». Et en prévenant qu'il était un économiste, j'ai eu un regain d'intérêt pour l'analyse car je m'attendais à une démonstration sur des théories économiques qui éclairerait ma lanterne sur les risques éventuels de la politique gouvernementale en question. Hélas!

 

Du postulat : «toute chose qui a une valeur a un prix»

 

A travers le discours de monsieur IIboudo, il ressort que l'une des raisons principales de sa position tient au fait que «toute chose qui a une valeur a un prix». Donc l'éducation qui a une valeur «ne peut pas être gratuite». Soit! Mais venons-en à la notion de gratuité. J'ai souvenance que beaucoup de gens (dont je partage les positions) se sont d'ailleurs attaqués à cette terminologie qualifiant les dons de documents aux écoliers par 'Etat. Leur désaccord se fonde sur les lacunes constatées sur le terrain et certains frais que les parents devaient continuer de supporter. C'est pourquoi, ils estiment qu'il fallait nuancer l'acte en trouvant le mot le plus juste car gratuit égal 0 F dans l'entendement populaire.

Monsieur IIboudo en appelle lui aussi à la nuance mais dans un autre sens (à mon avis) quand il parle d'"absorption des coûts de l'éducation par l'Etat". Là ou le bât blesse chez lui, c'est qu'il rejette le principe même de la gratuité car cette gratuité a, entre autres, pour conséquence : «150 ou 200 élèves par-ci, refus des parents d'aider les maîtres par-là au seul motif que tout est désormais gratuit». Pour ma part, cette réalité devrait plutôt l'amener à comprendre que réellement, la faiblesse du taux de scolarisation est en grande partie due à l'état de pauvreté de la majorité des populations et non  pas totalement à l'ignorance des bienfaits de l'école. En quoi il est mauvais que tout le monde envoie ses enfants à l'école au motif que désormais, c'est l'Etat qui s'en charge? En ce qui concerne les effectifs pléthoriques, mieux vaut demander à l'Etat d'accroître les infrastructures et le nombre du personnel d'encadrement et non de rendre l'école chère, pardon coûteuse,  pour en faire un luxe et permettre seulement aux enfants des riches d'y avoir accès.

 

Du refus des parents à aider les maîtres

 

Il parle également «du refus des parents d'aider les maîtres» et plus loin, il précise que l'absorption des «coûts de l'éducation (ne devrait pas équivaloir à la prise en charge du maître jusqu'au crayon)» sinon «la seule responsabilité du parent serait de fabriquer l'enfant». Sur ce, je me demande de quel aide au maître il parle ? Les maîtres du Burkina Faso, à l'instar de tous les enseignants, sont des agents publics de l'Etat. Ils accomplissent tous un service public comme les autres et ont pour cela un salaire émanant des poches des contribuables. De quelle particularité souffrent-ils pour qu'on leur vienne en aide pour acheter leur fameux crayon? Il va peut-être me dire que je connais mal le fonctionnement financier des écoles à savoir par exemple que ce n'est pas l'Etat qui paie les craies, et bien d'autres charges ; ce qui justifie les  cotisations APE (Associations des parents d'élèves)

Je rétorque en soulignant au passage que dans mon village Deina (département de N'dorola) mes petits frères fréquentent une école en banco construite par les parents. Je suis donc conscient du rôle actuel des parents d'élèves. Mais je remarque, tout de même, qu'il n'existe pas de frais d'APE (Association des parents d'élèves) à l'Université de Ouagadougou. Alors, qui paie les craies à l'Université ?

 Si c'est l'Etat qui les paie, alors pourquoi ne pas demander à ce même «généreux bailleur» d'en faire autant au primaire surtout qu'il prône la gratuité ? Je pense que c'est sur cette direction que nous devons orienter le débat à savoir que l'Etat veille au respect strict de ses engagements. Car ne dit-on pas que lorsqu'un margouillat décide de se coudre un pantalon, c'est qu'il sait où sortira sa queue? L'Etat n'a pas le droit de prendre des décisions à l'aveuglette même si l'actualité nous enseigne qu'il existe évidemment des «Etats incapables».

Je suis de ceux qui estiment qu'il est actuellement temps que le gouvernement supprime les frais APE à l'école car en réalité, ce sont très souvent des additifs aux frais de scolarité qui ne disent pas leurs noms. Il suffit de lever un coin du voile sur leur gestion pour s'en convaincre qu'ils ne sont pas utilisés à bon escient. En la matière, ce ne sont pas les parents d'élèves d'Orodara (Kénédougou, à couteaux tirés avec leur conseiller ou inspecteur, qui diront le contraire. Je souligne également au passage que je suis à ma troisième année de payement de ces frais pour une sœur et jamais, je n'ai été convoqué à une réunion du bureau APE (si ça existe même). Bref ! ...

 

Du rappel à l'ordre : «éduquer un enfant, c'est investir»

 

Monsieur nous rappelle qu'«éduquer un enfant, c'est investir». Personne ne peut dire le contraire sans vouloir démontrer la quadrature du cercle comme on le dit souvent. Mais qu'il ne dise pas pour autant que le fait que l'Etat prenne en charge le coût de l'enseignement signifie réduire la responsabilité du parent à «fabriquer l'enfant». Pour ma part, cette responsabilité ne se résume pas à délier le cordon de la bourse au vendeur de l'éducation. L'enfant fait généralement 6 heures à l'école (8h-12h, 15h-17h) contre 24 que compte la journée. En ce moment, qui l'éduque pendant le reste du temps qu'il passe hors de l'école? Ce qui veut dire que le rôle de suivi et de moralisation est aussi une lourde responsabilité. D'ailleurs la responsabilité d'un parent vis-à-vis de son enfant se limite-t-elle seulement à l'éducation à telle enseigne qu'on puisse soutenir que si celle-ci est à la charge de l'Etat, son géniteur n'a fait que le «fabriquer» ?

 

De l'assimilation entre mauvaise qualité et gratuité

 

En outre, monsieur IIboudo assimile la gratuité à la mauvaise qualité en parlant de «par terre». Cette idée, au lieu d'être une affirmation ne devait être qu'un souci. Et par conséquent, il ferait mieux d'interpeller l'Etat à joindre l'utile à l'agréable. Sinon "bonjour" ne coûte pas. Ce n'est pour autant qu'il est mauvais. L'hôpital Yalgado a «ressuscité» en juillet des soldats américains. Mais, c'est un centre sanitaire populaire du sud. Des étudiants sortaient de L'Université de Ouagadougou avec la maîtrise en ne payant que 7500 F CFA ; va-t-il me dire que ce diplôme est un «par terre» ou encore du «générique» ?

 

De la suppression des frais de dossiers d'examen

 

En s'attaquant à la gratuité, il demande à l'Etat de supprimer alors les frais de dossiers des examens scolaires. Car pour lui, «il est paradoxal d'offrir une chèvre en sacrifice et de se battre jusqu'au sang pour les intestins d'un poussin». D'accord ! Mais pourquoi veut-il devancer l'iguane dans l'eau ? Qu'est-ce qui prouve que des réflexions ne sont pas en cours dans ce sens puisque la «gratuité» vient d'entrer en laboratoire. Même si tel n'est pas le cas, qu'il évalue le nombre des victimes dans les deux cas.

 

Du traitement sanitaire des enfants

 

Concernant son désaccord relatif au traitement sanitaire des enfants qui n'a rien à voir avec les mesures de gratuité de l'enseignement, j'aimerais lui dire tout de même de revoir son argumentaire de «discrimination basée et fondée sur la région et sur le lieu d'habitation». Certes, je ne suis pas un juriste mais je crois que tout principe à un esprit et s'inscrit dans un contexte. Que dit-il de la nouvelle CNIB qui coûte 2500 F dans la capitale où habite le juge suprême de l'Etat et 500 F pour mes parents demeurant à Deina ?

En somme, je soutiens que la gratuité de l'éducation est une mesure populaire. Même les commerçants de l'éducation (certains fondateurs véreux) devraient l'applaudir car ils sont aussi des parents d'élèves au lieu de se soucier de la préservation de leur «gombo». Rappelons-nous que dans un micro-trottoir de la TNB (à Bobo) sur la distribution gratuite des manuels, certains libraires ont eu l'humanisme de dire que cette opération était la bienvenue. Comme quoi, l'éducation à l'image de la santé est une donnée sociale universelle. Elle ne doit pas être mercantilisée comme un produit manufacturé. Pour ce faire, tous ceux qui évoluent dans ce secteur doivent comprendre qu'ils sont en train de remplir un service public. Ce n'est pas un secteur d'affaires. Au Burkina Faso, un PPTE, ceux qui veulent devenir riches, n'ont qu'à investir dans l'industrie ou dans le commerce véritable. Maintenant, en ce qui concerne les lacunes de la politique de gratuité, à nous parents d'élèves de veiller à son application saine. Si le gouvernement veut en faire un fonds de commerce démagogique pour berner les bailleurs de fonds, il nous revient de rendre compte de la situation réelle sur le terrain comme l'a déjà amorcé certains. Sinon je crois que toute demande de suspension de cette politique contribuera à faire du tort à nous autres (qui représentons les 80 % de la population) qui n'arrivons pas à nous nourrir et à nous soigner correctement et dont l'école constitue toujours un luxe pour nos enfants.

 

Abdoulaye Dao

abdouldaoz@yahoo.fr

(Un parent de 7 élèves)

L’Observateur Paalga du 14 novembre 2007



14/11/2007
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